ALPHONSE BEAUREGARD
PREFACE
Ce recueil de poésies, que M. Jules Tremblay présente au public, est un livre canadien puisque l’auleur est né au Canada, qu'il écrit une des deux langues du pays, et que le livre est publié à Montréal. Que le lecteur cependant ne se méprenne pas entre la signification littérale des mots et leur sens généralement œdopté, et qu’il ne cherche pas, dans ce volume, de la littérature nationale; car l’auteur considère— opinion que je laisse à sa responsabilité — que nous, Canadiens-français, n'avons pas de littérature nationale parce qu’ii nous manque une langue propre: nous importons notre dictionnaire de France comme les Canadiens-anglais importent le leur d’Angleterre. Une littérature qui est vraiment nationale doit se composer de mots sortis du terroir ou retouchés par les circonstances locales et l'esprit des habitants d’un pays. Les mots ont une âme et ce sera la nôtre s'ils vienrent de nous, mais ici le sol n’en a pas encore suffisamment mûri pour créer non seulement une langue, une homogénéité, mais même un patois distinct et pittoresque.
PRÉFACE
Où je comprends mieux l'auteur, c'est que dans le langage poétique, surtout, les mots se cherchent, s'appellent, et la phrase proleste contre des mots entre guillemets — sauvagismes ou anglicismes — qui, forçant le lecteur à s'arrêter comme devant une césure, détruisent l'harmonie voulue et trouvée par l’écrivain.
M. Tremblay écrit donc en français tout simplement, el personne, certes, ne l’en blämera. De plus il continue, tant sous la pression exercée par la lanque que poussé par sa propre mentalité, la tradition que Brunetière qualifia “ la tendance à l’universalité du génie latin”. Il écrit non pour lui seul, mais pour tous. À part quelques rares exceptions ses vers sont impersonnels, et encore dans ces pièces d’exception écrites à la première personne des verbes, l’auteur ne se livre pas, nulle œperception du soi intime ne transparaît, pas un accent du cœur ne frappe à notre porte, disant : “ Cet homme a souffert, aimé, pleuré, jou.” L'abstraction du moi domine et cette répugnance à la confession publique montrerait assez que M. Tremblay fréquente Leconte de Lisle, même si ta tournure du vers ne venait le prouver surabondamment. Hérédia, aussi, reconnaîtraît bien sa manière dans maint sonnet richement rimé de mots rares, où l'impression marche ses treize vers sonores pour se . ésoudre dans une formule lapidaire.
PRÉFACE
Somme toute, au point de vue de la forme, M.
Tremblay se range sans aucun doute possible parmi les classiques dans l’école des Parnassiens. Même souci de la toilette littérœire que ces derniers, même richesse verbale, même pompe et rigidité dans la coupe du vers. Des romantiques il a acquis le mépris des verbes auxiliaires, et s’il ne clame pas son refus “ de poser d'échelle à sa pensée ardue”, c’est qu'il possède une syntare limpide; maïs il rit sous cape en retirant l'échelle qui nous permettrait parfois de grimper jusqu'à ses mots.
Le genre philosophique très à le mode depuis quelque temps dans la jeune génération des poètes français, M. Tremblay l'effleure à peine. Sa poésie, quand elle n’est pas iambique comme dans ses invectives de fin de volume, ou légère comme une pensée d'enfant dans quelques pièces de son chapitre “ Naïvetés”; sa poésie devient une impression, une description, une idée, des formes, des couleurs, des sons — essence de l’art prosodique. Des formes principalrment. La pensée soutenue et menée à bonne fin par un enchaînement d'idées graduées convient à la prose, semble-t-il dire: “ Mes yeux furent toujours grands ouverts, j'ai voyagé et je vous apporte le croquis des choses dont la plastique m'a inspiré. Que d’autres élaborent des thèses sentimentales ou métaphysiques! ”
PRÉFACE
Dans l'Ecole littéraire M. Tremblay s'est façonné un siège à lui. D'autres jouent plus de la nuance et de l'émotion, mais les æmateurs de vers nettement ciselés, d’impressions exotiques ou rares, et toujours précises, ainsi que d’éloquence hautaine, liront et reliront son livre. Son originalité vient d’avoir abandonné à qui veut le prendre le domaine de l'amour — Presque inéluctable thème d’un premier recueil de vers — d’avoir évité la dilution des idées — épidémie contre laquelle aucune mesure sanitaire n'existe au Canada. Elle tient encore au souci de l'expression juste au lieu de l’image flottante, à l’emploi des mots concrets, toujours, plutôt que ceux qu’on transposerait facilement sans changer le sens de la strophe. La richesse de son vocabulaire dépasse, à mon sens, celie de tout volume de vers publié dans le Canada français jusqu’à ce jour; et devant ces titres multiples je n'hésite pas à paraphraser mon dire de tout à l'heure, que M. Tremblay divrrge de tous nos poètes locaux et que son attitude devant les choses et luimême lui crée un fief exclusif dans notre littérature locale.
C’est un poète artiste, il nous manquait.
ALPHONSE BEAUREGARD, de l'Ecole littéraire.
Montréal, 15 décembre 1910.