‹ Des notions de matière et de force dans les sciences de la natureChapitre 15 sur 38 · III. — 1^ La force se conserve en quantité constante · texte numérisé non relu

III. — 1^ La force se conserve en quantité constante

2" Cette force, qui se conserve, se convertit incessamment, et ce qu'on appelle « les forces physiques », ne représente en dernier analyse que l'ensemble des transformations de l'unique et immuable énergie. Voilà quel paraît être le dernier mot de la physique moderne.

Donc, il n'y a qu'une seule force, qu'une seule énergie; mais cette force, qu'est-elle?

Est-elle chaleur, lumière, électricité, magnétisme ? Elle est certainement tout cela , mais les formes de la force ne sont rien de plus que ses

aspects sensibles. Tantôt (1) la force apparaît comme chaleur; tantôt, et comme par TefiFet d'un changement à vue, elle prend, si j'ose dire, un nouveau costume; nous ne percevons plus de la chaleur, mais nous percevons de réleclricité. Qu'est donc la force, abstraction £dte de toute forme?

Dirons-nous avec Robert Mayer : « On nomme force tout ce qui peut être converti en mouvement ? » Ce n'est point là une définition, car pourquoi ne pas nommer aussi bien de ce nom ce qui peut être converti en chaleur, en lumière, etc.?

Aucune des formes de la force ne saurait être regardée comme la cause des autres (2); chacune d'elles, prise comme point de départ, donnerait les mêmes résultats.

La vraie définition ne serait-elle pas celle-ci : la force est l'agent de la conversion qualitative des phénomènes physiques ; elle est ce qui demeure, pendant qu'ils s'écoulent et disparaissent chassés les uns par les autres ; elle est la substance im-

(t) « Toutes les forces de la nature se réduisent à une seule. La force » peut reYètir tontes les apparences : elle devient tour à tour chaleur, » trayait mécanique, électricité, lumière... Parfois la force semble dis- » paraître, mais elle n'a fait que «e tachtx\ on peut la retrou Yer -tout » entière et la faire passer de noufeau par le cycle de ses transforma- » tiens. » Marey. la Machine animale, p. 2. Paris, Baillière, t874.

(2) Cf. Orove. Loc, cit., p. 17.

muable de ces qualités indéfiniment changeantes ; tranchons le mot, elle est le facteur quantitatif de ces qualités, facteur que nous savons être constant. La qualité change et se convertit; la quantité persiste indéfectible ; c'est donc elle qui constitue essentiellement la force, et voilà quelle est la substance de l'univers.

Est-ce bien Texpérience qui dicterait cette conclusion ?

Le principe de la conservation de la force établit que la somme des forces vives et des énergies potentielles est constante, — Mais quelle est l'exacte portée de ce principe? J'y vois bien que la quantité de la force est indestructible, mais je n'y vois nullement que cette quantité soit un agent de conversion, de métamorphose, et c'est là ce que l'on prétend quand on définit la force : ce qui pevt être converti en mouvement, ou en chaleur, ou en lumière, etc.

De deux choses l'une : ou la force est quelque chose de plus qu'une quantité ou qu'une qualité, et alors apprenez-nous ce qu'est cet inconnu ; ou la force n'est rien de plus qu'une quantité qui, toute constante qu'elle est, se convertit en qualités multiples, hétérogènes les unes aux autres; mais, s'il en est ainsi, nous sommes en présence d'un monde inintelligible.

En effet, du moment où la quantité seule cons-

titue le réel de la matière cosmique, Descartes a raison et Tidéalisme mathématique se trouve être le dernier mot de la philosophie première, La science a pour domaine la catégorie de quantité ; nul ne l'ignore, et son triomphe est de pouvoir tout y réduire. Mais, si Ton passe du point de vue mathématique au point de vue métaphysique, on reconnaît aisément que la quantité pure est un être de raison, et qu'expliquer les différents états de la matière par les métamorphoses qualitatives d'une quantité invariable, c'est ramener le concret à l'abstrait. La quantité est impliquée dans la qualité ; il existe entre l'une et l'autre un ordre hiérarchique, mais il est faux de prétendre que la quantité occupe le sommet de la hiérarchie, et que la qualité ne vaille que par elle. La nécessité mathématique serait-elle par hasard la suprême loi des choses ?

IV. — Reconnaissons, toutefois, que même sans franchir les bornes de la science, il paraît absolument impossible d'identifier la substance de l'univers à la quantité constante de l'énergie qu'il manifeste, sans revêtir cette quantité, au moins par la pensée, d'un vêtement, d'une forme, d'une qualité, en un mot, qui se trouverait placée vis-àvis des autres comme J'est, dans l'ordre des sciences biologiques, un genre vis-à-vis des espèces

qu'il contient. Une quantité constante se retrouve en quelque sorte sous les qualités variables et multiples de la matière : soit ; mais n'est-il pas possible d'admettre que toutes ces qualités n'ont ni la même valeur, ni la même importance, et pourquoi l'une d'entre elles ne jouirait-elle pas d'un privilège exclusif, celui d'être donnée en même temps que l'une quelconque des autres, et de leur tenir lieu pour ainsi dire de support ou de substance ?

L'hypothèse n'est point invraisemblable ; elle Test d'autant moins^ que parmi les différents états des corps, l'un d'entre eux^ le mouvement, satisfait assez bien aux conditions requises. Essayons de réduire au mouvement les phénomènes physiques ; aux termes vagues « énergie, force », substituons le terme beaucoup plus précis, « mouvement » ; qu'allons-nous y gagner?

Et d'abord, y gagnerons-nous? Réduire au mouvement la pluralité des espèces physiques, n'est-ce pas, encore une fois, réduire la qualité à la quantité ? — Nullement. De ce que mieux que toutes les autres la force motrice se prête à la mesure, est-ce une raison pour la dépouiller de toute propriété qualitative, et pour ne voir en elle qu'une quantité (1)?

(t) Kant, dans 8a Métaphysique de la Nature, considère le mouvement soQs le double point de vue de la quantité et de la qualité, La science du mouvement — qtuintité, porte le nom de pTioronomte; celle du mouvement » qualité, reçoit le nom de dynamique.

Iji 9i€ierïce n>iige pas qœ Ton aîlfe masd loin, f^ TOf >rxveïùe:nt pditLcipe de la qiBintcté, mais n*<^t-il qn^one quantité?

AT^nt de le mesorer, on le eonslate, on le <£ perçoit, A

— D'accord, nous répondra-t-<m, le mouvemetït affecte nos sens, cependant^ il n^est point %en\ à faire impression sur eox : toute perception de ffiouvement enveloppe one perception d'étendue, de lumière, de résistance. Le mouvement considéré en lui-même est-il rien de plus qu'une alistrartion ? — Mais il en est ainsi de toutes les firopriétés physiques : je ne vois donc pas pourrpjoi le mouvement serait exclu de ces dernières, hi r:e n'est parce que mieux que toutes les autres, il se prête à la mesure : la raison n'est pas sérieuse.

Etant une qualité au même titre que les autres, le mouvement, sans cesser d'être une propriété physi(jue, peut se concevoir néanmoins comme les enveloppant et les contenant toutes, comme leur étant une sorte de substratum phénoménal.

Ainsi entendue, la théorie de l'unité des forces regagne le crédit qu'une interprétation un peu hAtivc ris({uerait de lui faire perdre.

On le volt, et nous l'avons déjà montré, entre 1(3S finalités premières et les qualités dites secondes, rècîart n'est [)as tel qu'il ne puisse être franchi. Donc en ramenant les phénomènes physiques à des phé-

nomènes de mouvement, on ne fait que ramener un ensemble de formes spécifiques à un type générique plus vaste et plus compréhensif.

On a choisi comme type le mouvement. N'auraiton pas d'aussi bonnes raisons pour choisir la chaleur ou même Télectricité ? Non. Il serait incommode de choisir une espèce physique n'offrant pas aisément prise à la mesure. Le privilège d'être facilement mesurable désignait le mouvement au choix des physiciens. Mais voici des raisons plus décisives, et pour la plupart empruntées à l'expérience.

Considérés en eux-mêmes et dans leur réalité objective, les phénomènes de chaleur sont des mouvements, et la matière pesante paraît susceptible de recevoir trois espèces de mouvement : le mouvement de translation dans l'espace, le mouvement moléculaire, le mouvement vibratoire (1). Les trois formes spéciales du mouvement expliqueraient les phénomènes mécaniques, calorifiques et acoustiques.

Que le son ne soit qu'un mouvement, voilà qui est hors de doute. A tout instant, et par la seule observation, on peut constater le mouvement l'une

(1) Le mouvement de translation s'appliqae aux masses. Le mouvement moléculaire n'est pas nécessairement vibratoire; les molécules peuvent s'écarter les unes des autres, sans revenir occuper leurs positions respectives.

corde sonore, et il suffit d'un regard attentif pour se convaincre que la cause effective du son est moins en dehors de nous qu'en nous-mêmes. Là où l'oreille entend du bruit, un être pourvu de sens extrêmement subtils percevrait peut-être les mouvements vibratoires de l'air atmosphérique. Chacun de nos sens spéciaux serait donc fort bien assimilé à une vraie langue ayant sa grammaire et son génie particuliers; l'œil traduirait le mouvement en couleur, l'oreille le traduirait en son.

Ces mouvements que l'ouïe et la vue perçoivent à leur manière, sont-ils bien des mouvements? Les appeler de ce nom, n'est-ce pas s'exposer à rendre obscure une notion exacte et précise? N'estce pas imposer un même nom à deux choses hétérogènes ? Qu'y a-t-il de commun entre la corde qui vibre et le projectile qui traverse l'espace suivant une direction déterminée ?

A première vue, l'analogie semble lointaine, et cependant le mouvement de translation n'est pas absolument hétérogène au mouvement vibratoire. Imaginons un mobile qui^ après avoir franchi la distance d'un point A à un autre point B, reviendrait successivement de B en A et de A en B, et nous aurons ainsi une représentation nettement perceptible du mouvement vibratoire. Rapprochons d'aussi près que possible les deux points en question, supposons le mobile animé d'une vitesse

excessive, et nous aurons réalisé ce mouvement.

L'analogie est plus facile à établir entre le mouvement de translation et les mouvements moléculaires ; ils sont imperceptibles à l'œil ; on les reconnaît et on les distingue des autres à la sensation de chaleur que leur apparition détermine chez les êtres organisés. Ceci posé, Texpérience prouve que la chaleur dilate les corps; elle prouve que la matière est poreuse, disons mieux, qu'un corps est un agrégat de molécules ; la dilatation n'est alors autre chose qu'un commencement de rupture d'équilibre entre ces molécules. Quand cette dilatation atteint un certain maximum, la cohésion cesse et le corps change d'état : de solide il devient liquide, de liquide il peut être réduit en vapeurs; donc la chaleur produit un travail moléculaire. Si maintenant on se rappelle ce qui a lieu dans l'expérience du kilogramme d'eau tombant d'une hauteur de 425 mètres, à savoir, réchauffement du liquide quand il est arrivé au terme de sa course, la disparition apparente du travail mécanique, qu'en faut-il conclure ? Que le mouvement de la masse totale, ne pouvant plus se continuer, s'est distribué dans l'intérieur de la masse et s'est distribué entre ses parties constituantes. Cette conclusion n'est pas une hypothèse, elle est la traduction littérale d'un fait. Donc, il ne

faut point dire : « le mouvement se convertit en chaleur », mais bien, « le mouvement change de rhythme, il se transpose ; au lieu d'une translation de masse, nous avons un écartement de molécules y>j un mouvement a succédé à un mouvement.

Que d'obscurités se dissipent à la clarté de la théorie nouvelle ! Plus de chaleur latente ; l'absorption de chaleur qui accompagne le passage de l'état solide à l'état liquide, n'offre plus rien de mystérieux : il fallait écarter des molécules, et par conséquent « produire un travail. »

Le son est un mouvement; la chaleur, elle aussi^ est un mode du mouvement; ces trois espèces physiques se raniment les unes aux autres et l'hétérogénéité des sensations cesse d'impliquer des causes hétérogènes.

L'électricité et le mouvement, la lumière et le mouvement, voilà deux groupes de forces équivalentes et corrélatives. Pourquoi auraient-elles un sort dift*érent des autres? Pourquoi ne seraientelles pas, comme les précédentes, des modes du mouvement ?

De ce côté; l'expérience n'est point silencieuse, tant s'en faut, mais elle se montre plus discrète. Fort heureusement, l'imagination est là, qui prend la parole à sa place, non point pour la contredire, mais pour la mieux interpréter; une hypothèse

intervient, et cette hypothèse, admirablement féconde, peuple Punivers d'un fluide impondérable, éminemment subtil, animé d'une effrayante vitesse ; ce fluide est Téther.

Quelles raisons plaident en faveur de son existence? Nous les avons déjà sommairement indiquées ; inutile d'y revenir. L'important n'est plus de justifier l'hypothèse, mais bien d'en marquer les conséquences.

La lumière naît du mouvement et retourne au mouvement; chacun le sait, mais ce n'est pas assez dire : la lumière est un mouvement, ou du moins la sensation de lumière a pour cause physique les vibrations du fluide impondérable.

Pourquoi ce fluide? Pourquoi ne pas dire de la lumière qu'elle est un mouvement de la matière au même titre que le son, par exemple? Les lois de l'une ne sont-elles pas les lois de l'autre? ondes lumineuses, ondes sonores, les unes et les autres se réfléchissent suivant un angle d'incidence égal à l'angle de réflexion; le phénomène des interférences est commun à l'optique et à l'acoustique.

Il y a plus : comparez la chaleur et la lumière, non-seulement vous serez frappé de leur analogie, mais vous incUnerez à croire qu'elles sont identiques ; la chaleur rayonne comme la lumière et selon les mêmes lois, les rayons lumineux et les rayons calorifiques se réfléchissent, se réfractent,

etc.. Et poutant rien ne prouve que la chaleur soit autre chose qu'un mouvement de la nature pondérable. Donc, on ne voit pas du premier coup que réther doive intervenir dans l'interprétation mécanique des phénomènes lumineux; l'identité des lois n'implique-t-elle pas l'identité des causes?

A cela, on peut répondre :

1** L'éther est impondérable^ il est vrai^ ou du moins on le conçoit tel ; mais pour être impondérable, il n'en est pas moins impénétrable, inerte; il n'en est pas moins matière^ par conséquent. Donc, si l'éther vibre, et si, comme tout le fait pressentir^ il existe des ondes d'éther, des vibrations de l'éther, les lois qui président à ces sortes de mouvements , seront vraisemblablement celles qui règlent les ondulations de la matière pondérable.; donc, enfin, l'analogie entre les lois du son et les lois de la lumière ne saurait constituer une objection sérieuse contre l'existence de la matière subtile.

2° Que l'éther soit étranger aux phénomènes d'acoustique, nul doute à cet égard; est-il absolument étranger aux phénomènes de chaleur?

Cela n'est point démontré. Le R. P. Secchi plaide la négative et M. Achille Cazin se range à cet avis, a Aujourd'hui, nous dit-il (1), on croit généralement

(1) Achille Cazin. La Chaleur, p. 99.

» que les sources de chaleur et de lumière n'en- » voient à travers Péther qu'une seule espèce de » pulsations, et que ces pulsations peuvent différer » entre elles suivant la rapidité de leur succession, » de même que les sons aigus diffèrent des sons » graves par la rapidité des vibrations du corps » sonore. Un rayon qui propage dans Péther une » suite de pulsations très-rapprochées les unes des » autres, agit spécialement sur notre œil et y dé- » termine une impression de lumière, parce que le D nerf de notre œil est organisé pour cela. Au con- » traire, un rayon qui propage une suite de pulsa- » tions très-écartées les unes des autres, n'impres- » sioniie pas notre œil, tandis qu'il peut impres- » sionner les nerfs du toucher et y causer la sensa- » tion de la chaleur. Mais il n'y a pas entre ces deux » rayons de différence essentielle^ quant au mou- » vemeiit qu'ils représentent ; mécaniquement, ils » sont de même espèce. Ils ne différent que par » leur qualité, relativement à nos sens. »

En somme, aucune raison décisive ne prévaut contre celles qu'invoquent les partisans de Péther. A l'heure actuelle^ d'ailleurs, les partisans du fluide impondérable ne se comptent plus. Sans Péther, la théorie de la chaleur reste boiteuse ; sans Péther, ni la lumière, ni Pélectricité, ne peuvent recevoir une explication mécanique; les difficultés naissent à chaque pas et le problème se complique. Si la

lumière, par exemple, se propageait par la matière elle-même, chaque fois qu'elle traverse un corps en mouvement, sa vitesse devrait être augmentée ou diminuée de toute la vitesse propre aux molécules pesantes ; or, c'est ce qui n'a point lieu (1). Au surplus, la théorie ondulatoire paraît être assez étroitement liée à l'hypothèse de l'éther, et la théorie ondulatoire ne saurait être mise en question.

C'est encore le même éther qui fera rentrer dans le droit commun l'électricité et le magnétisme.

L'électricité et le magnétisme ne font qu'un : si le premier n'est qu'une forme particulière du mouvement, le second ne sera guère autre chose ; aussi ne nous occuperons-nous que des phénomènes électriques.

L'électricité est statique ou dynamique ; elle est en repos ou en mouvement. Les phénomènes de tension présentés par les corps électrisés statiquement, déposent en faveur d'une force résidant à la surface de ces corps, mais c'est tout. Il resterait à savoir quelles modifications intérieures cette force détermine (2). Pour y réussir, il faut examiner un courant. On sait qu'un courant se forme chaque

(1) Cf, Secchi. Loc. cit., p. 231.

(2) Cf. Ibid., p. 278.

fois que les deux pôles d'une pile communiquent par rintermédiaire d'un fil bon conducteur.

Or^ le 8 avril 1822, Ampère écrivait : ce Un mou- » vement qui se continue toujours dans le même » sens malgré les frottements, malgré la résistance » des milieux, et ce mouvement produit par Facy> tion mutuelle de deux corps qui demeurent » constamment sur le même état, est un fait sans )) exemple dans tout ce que nous savions des pro- » priétés que peut offrir la matière inorganique. y> On ne peut attribuer cette action qu'à des fluides » en mouvement dans les conducteurs qu'ils par- » courent en se portant rapidement d'une des » extrémités de la pile à l'autre (1). »

Ampère se trompait en afiîrmant l'état invariable des corps qui engendrent le courant ; mais il voyait juste en considérant le courant « comme un véritable état dynamique de la matière. » Point de courant qui ne soit un mouvement, et qui plus est, un mouvement de translation. L'hypothèse d'un simple mouvement vibratoire parait inconciliable avec les faits ; en étudiant les lois de la propagation électrique, en les comparant aux lois de la propagation de la chaleur, on constate simplement une analogie entre les formules, mais l'analogie est

(l) Cf. Secchi. loc. cit., p. 284-285.

lointaine et la comparaison n'est possible que par quelques points.

On est donc fondé à dire que tout courant électrique a sa raison d'être dans un flux de matière ; mais de quelle matière?

Rien n'autorise à croire que le passage d'un courant dans un fil en augmente le poids. De plus, si Ton prend deux fils hétérogènes se continuant Tun l'autre, un fil de cuivre, par exemple, et un fil de fer, on remarque qu'il ne reste dans la masse de ce dernier aucune trace du passage du cuivre, si ce n'est pourtant au point de jonction des deux métaux. C'est donc l'éther qui traverse le fil, non la matière pesante (1),

Autant qu'il nous est permis d'en juger, cette dernière hypothèse ne présente pas les mêmes garanties que les précédentes : des faits l'autorisent, d'autres faits la combattent. Toujours est-il que, selon les idées qui ont cours à notre époque, rien n'empêche de se représenter l'éther comme animé d'un double mouvement : l'un transversal, l'autre longitudinal ; de là deux sortes de phénomènes : les phénomènes électro-magnétiques, et les phénomènes caloriques-lumineux.

Les expériences auxquelles il est fait allusion, sont empruntées aux savants eux-mêmes^ et l'auto-

(t) Cf. Saigey. Loc, cit,, p. 123 et suivantes.

rite qui leur est reconnue par nous, est celle-là même qu'ils leur reconnaissent ; quant aux hypothèses et aux généralisations qui dépassent la portée des expériences, elles sont Fœuvre du génie scientifique, et le crédit presque universel dont elles semblent jouir, les élève, ou peu s'en faut, au rang de vérités.

On sait maintenant pourquoi la physique moderne accorde une aussi grande place au mouvement : si elle a choisi cette force physique pour force initiale, ce choix n'a rien d'arbitraire. Le mouvement paraît être, en eflfet, le phénomène générateur par excellence, la seule propriété physique peut-être de la matière ; tous les phénomènes physiques sont des mouvements.

V. — La réduction des phénomènes physiques au mouvement simplifie le problème ; si la science était encore « à l'état théologique », pour me servir d'une expression chère aux positivistes^ si chaque espèce de phénomène avait, comme autrefois, son fluide spécial^ il nous faudrait prendre à part chacun de ces fluides et déterminer une à une la nature et l'essence des forces physiques. Aujourd'hui la tâche est rendue plus facile : il n'y a qu'une force, ou du moins qu'un agent ; disons mieux, l'hétérogénéité spécifique des phénomènes semble toute de surface ; donc, tous les effets phy-

siques rentrent dans un seul et même groupe, le groupe des mouvements.

Je le répète, le problème est simplifié ; il n'est pas supprimé. Une dernière question reste pendante : qu'est-ce que le mouvement ?

Or, de quelque façon qu'on s'y prenne, l'idée de mouvement suscite toujours la notion de force : si les phénomènes physiques ne sont rien de plus que des effets du mouvement, s'ils sont des mouvements, il faut bien en conclure que leur cause est identique à la cause du mouvement ; mais cela ne nous apprend point quelle est cette cause, et c'est précisément ce qu'il faut savoir. En un mot, le problème de la force n'est pas encore résolu, et la solution n'en saurait être différée.

Mais comment s'y prendre pour ébaucher cette solution? La mécanique ne définit point la force, ou du moins n'en pénètre pas la nature ; la physique ne fait guère davantage, elle fait même beaucoup moins, car elle prodigue le terme force, l'employant tantôt au singulier^ tantôt au pluriel, parlant ici des c( forces physiques », là des « modes de la force », là enfin, assimilant les forces physiques à des (( effets du mouvement. » Comment s'orienter dans ce labyrinthe ?

On sait que la mécanique apprend à mesurer la force, sinon à connaître sa nature essentielle ; on sait déplus que, pour la mesurer, elle assimile toute

force à celle qui fait tomber les corps, la pesanteur. Qu'est-ce que la pesanteur? Jusqu'à présent nous n'en savons rien encore ; mais , si par hasard la question se laissait résoudre, le problème de la force aurait fait un grand pas.

Il y a plus, une fois le mystère de la pesanteur éclairci, la gravitation des astres se trouverait d'ellemême clairement et définitivement expliquée ; en effet, les corps tombent par la même raison que les astres se meuvent : gravité et gravitation, c'est tout un.

Ce n'est pas assez dire ; car non-seulement on expliquerait par ce moyen le mouvement des masses terrestres et célestes, mais encore les mouvements moléculaires. Les molécules gravitent, les atomes gravitent; ainsi c'est un seul et unique problème qu'il s'agit de résoudre et qui intéresse trois sciences distinctes : la mécanique, l'astronomie, la physique.

Qu'est-ce donc que la gravité? Qu'est-ce que la gravitation ?

« Nous disons que les phénomènes généraux » de l'univers sont expliqués autant qu'ils puissent » l'être par la loi de la gravitation newtonienne, » parce que, d'un côté, cette belle théorie nous mon- » tre toute l'immense variété des faits astronomiques » comme n'étant qu'un seul et même fait envisagé y> sous divers points de vue, la tendance constante

» de toutes. les molécules en raison directe de » leurs masses et en raison inverse des carrés de » leurs distances, tandis que, d'un autre cAté, ce fait » général nous est présenté comme une simple » extension d'un phénomène qui nous est émi- » nemment familier, et que^ par cela seul, nous » regarderons comme parfaitement connu, la pesan- » teur des corps à la surface de la terre. Quant » à déterminer ce que sont en elles-mêmes cette » attraction et cette pesanteur, ce sont des gTiesy> tions que nous regardons toits comme iny> soluhles, qui ne sont plus du domaine de la » philosophie positive, et que nous abandonnons » avec raison à l'imagination des théologiens ou T> aux subtilités des métaphysiciens. »

Ainsi s'exprimait en 1830 le père de la Philo- Sophie positive, Auguste Comte (1) ; mieux valait à ses yeux ne point examiner le problème que de lui imposer une solution métaphysique.

On connaît l'hypothèse newtonienne ou du moins l'interprétation qu'elle reçut des disciples du grand astronome : les corps gravitent parce qu'ils s^attirent. Or, de deux chose l'une : ou cette attraction n'est qu'un mot^ et alors qu'on le bannisse de la science, ou cette attraction est réelle.

(l] Cours de Philosophie positive, t. i", p. 17, quatrième édition, - Paris, J.-B. Baillière. 1877.

et, dans ce cas, un seul moyen de nous la représenter nous est offert. Bon gré, mal gré, il faut doter la matière d'un principe d'action analogue à celui qui détermine les résolutions de Tanimal, et quelques-unes, pour ne pas dire un très-grand nombre, des résolutions de Phomme. Mais, la science romprait à toutes ses habitudes, si elle s'avisait de prendre l'attraction au sérieux ; Newton lui-même voulait du mot, mais il ne voulait pas de la chose (1).

L'usage du mot attraction est donc, je ne dis pas irrationnel, mais tout au moins antiscientifique (2).

Soit : on constatera un fait, on n'en cherchera point l'explication ; on dira que la gravitation est la loi universelle de la matière, qu'elle s'applique

(1) Témoin sa fameuse lettre à Beutley. citée par M. Janet dans son Matérialisme contemporain^ p. C5 de la première édition, et par Fernand Papillon dans le premier volume de son Histoire de la Philosophie moderne, p. 196. II est vrai qae Newton, tout en répudiant Taction à diFtance, et en supposant que la gravité « doit être causée par un agent qui opère constamment selon certaines lois », laisse à la décision de

" ses lecteurs la question de savoir « si cet agent est matériel ou immatériel. • Newton va trop loin s'il admet l'intervention possible d'un agent immatériel ; pourquoi ne s'en tient-il pas à l'action à distance?

(2) Cf. Auguste Comte, loc. cit., t. n, p. 169-170. Il est étrange de voir combien ce vigoureux et puissant esprit était peu apte aux conceptions métaphysiques et surtout psychologiques. Le mot attraction lui semble impropre parce qu'il éveille l'idée de traction. Les physiciens attractionnistes ne l'entendent pas ainsi : attraction à leurs yeux est synonyme de tendance.

aux grandes masses comme aux petites, aux molécules comme aux agrégats moléculaires; cela dit, on s'interdira d'aller plus loin. Après tout, quand on a ramené au mouvement la chaleur, rélectricité, la lumière, on tient l'explication définitive; or, il n'y a point lieu de se demander si la gravitation est réductible au mouvement, puisque^ à cet égard, l'apparence concorde avec la réalité, puisque, aux yeux de tous, la gravitation se manifeste sous la forme mécanique ; ceci posé , nous dit-on, le mouvement se constate^ mais ne s'explique point, le mouvement est le fait ultime au-delà duquel s'ouvre le monde de l'inconnaissable.

Ce sont là des raisons spécieuses ; sans doute le mouvement ne s'explique pas, ou, du moins^ la science revendique le privilège de n'en pas chercher la cause. Mais, c'est le mouvement « en général » qu'elle renonce à expliquer ; or, le mouvement « en général » n'est pas adéquat à la gravitation ; le mouvement est un genre, la gravitation est une espèce, comme le mouvement-chaleur, comme le mouvement-lumière ; ces derniers, on en cherche la cause; mais alors, de quel droit serait-on dispensé de toute recherche analogue quand il s'agit de propriélés aussi universelles que la gravitation et la pesanteur ?

Encore une fois, j'admets la nécessité pour la

physique de se constituer à l'état positif je lui reconnais le droit de ne point faire de métaphysique et d'abandonner ce qu'elle appelle dédaigneusement les c( qualités occultes », mais à une condition : c'est qu'elle expliquera au lieu de constater, c'est qu'elle trouvera une cause à la pesanteur, ou du moins, ce qui revient au même, qu'elle en déterminera les antécédents.

S'il fallait en croire Auguste Comte, cette tâche serait impossible ; et , cependant , dès le x\if siècle, Huyghens, dans son Discours sur la cause de la gravité, expliquait les phénomènes de pesanteur par la pression de l'éther (1), Euler^ dans ses Lettres à une princesse dC Allemagne^ ébauchait une solution du même genre; la physique de l'impulsion précédait la physique attractionniste. Aujourd'hui, les partisans de l'impulsion sont de beaucoup les plus nombreux ; l'hypothèse physique et objective semble avoir vaincu l'hypothèse métaphysique et subjective.

Euler et les cartésiens des deux derniers siècles, ont ouvert la voie ; les savants mécanistes dé notre époque sont allés plus avant, entr'autres le père Secchi ; c'est l'éther, qui est à ses yeux le véhicule de la prétendue force attractive. Comment et dans quelles conditions ? Nous aurons peut-être occasion

(1) Cf, Papillon. Hisk>ire de la Philosophie moderne, p. 179.

de le développer autre part; pour le moment, bornons-nous à dire que la gravité s'explique mécaniquement comme tout autre phénomène physique^ et que grâce à une hypothèse des plus ingénieuses, la théorie de Tunité des forces reçoit son complet achèvement.

Ainsi, et pour embrasser d'un rapide regard la route longue et souvent pénible qu'il nous a fallu parcourir^ nous dirons :

1^ L'expérience prouve que toutes les forces physiques soutiennent les unes avec les autres des rapports de qualité : corrélation qualitative de toutes les forces physiques.

2^ L'expérience prouve que la chaleur et le mouvement sont deux forces équivalentes : corrélation quantitative du mouvement et de la chaleur.

3^ Dans tous les cas où elle est possible, Texpérience établit que partout où l'une des espèces physiques cesse de se manifester, en tout ou en partie, quelque chose de nouveau fait son apparition.

4"* Or^ la force se conserve en quantité constante dans l'univers ; tel est le postulat fondamental de la physique moderne, auquel la science reconnaît, au point de vue spéculatif et pratique, l'autorité d'un axiome.

5^ Ponc, en vertu de ce postulat, en vertu de

la corrélation ce qualitative » démontrée entre toutes les forces physiques, de Téquivalence de la chaleur et du mouvement, la science se reconnaît le droit d'affirmer la ce corrélation quantitative », en un mot^ « réquivalence générale » des forces.

6^ Enfin, cette équivalence admise, la science fait un pas de plus et pose, à titre d'hypothèse, ou, si Ton veut, de théorie, Tunité des agents physiques; ce n'est donc plus seulement la même quantité, mais encore la même qualité d'énergie, qui demeure constante : tout l'univers n'est que mouvement.

VI. — (( Tout l'univers n'est que mouvement », cela plaît à la science de parler ainsi, cela lui semble clair, et pourtant le mouvement n'est qu'une qualité, qu'un phénomène ; donc il a sa cause, et quelle est cette cause ? — Question de métaphysique ! — D'accord. Que la science ne la résolve pas, mais qu'elle nous mette, du moins, en mesure de la résoudre.

Dirons-nous : « Le mouvement est l'acte de la force. » Mais qu'est-ce que la force? Encore un coup, le problème ne peut être éludé.

Malheureusement, il n'est pas encore possible de bien entrevoir une solution : le problème de la force est inséparable du problème de la matière. Avant de pouvoir dire ce qu'est la force, avant d'en

pénétrer l'essence métaphysique, il est indispensable de savoir si, oui ou non, elle ne fait qu'un avec la matière. La question des rapports de la matière et de la force donne lieu à trois systèmes : le premier identifie matière et force^ ou plutôt réduit la matière à l'état d'apparence (1) ; le second établit entre l'un et l'autre une association indissoluble : la force est un attribut essentiel de la matière (2); le troisième constate leur union actuelle, mais paraît regarder la force comme un attribut accidentel, contingent (3) : la matière possède la force, à titre de dépôt, mais non pas à titre de propriété.

De ces trois solutions, laquelle choisirons-nous?

Aucune pour le moment ; nous n'en avons pas le droit. Nous ne savons encore rien de la structure des corps : sont-ils ou ne sont-ils pas étendus? sont-ils ou ne sont-ils pas inertes ?

La mécanique les considère comme tels ; mais^ et selon les propres paroles d'Auguste Comte, (( cette notion, abstraite (de* l'inertie) , qui n'est » qu'un simple artifice logique imaginé par l'esprit » humain pour la rendre possible, est souvent » confondue avec ce que l'on appelle fort impro-

(1) Cf. Leibniz, Boscovicli, Ampère, Gauchy, et en général tes monadistes.

(2) Cf, Le docteur Buchner, M. Moleschots, et les matérialistes.

(3) Cf. Descartes, le Père Secchi, et les mécanistes spiritualistes.

» prement la loi (Vinertie, qui doit être regardée » comme un résultat général de l'observation. En » second lieu, le caractère de cette idée est d'ordi- » naire tellement indécis, qu'on ne sait point exac- » tement si cet état passif des corps est purement )) hypothétique^ ou s'il représente la réalité des » phénomènes naturels (1). »

A vrai dire^ si les corps n'étaient pas inertes, comment expliquerait-on la persistance de la force ? On nous objectera que ce principe est admis par la science et que la science n'élève aucun doute au sujet de la spontanéité animale; il y a plus, l'homme est libre et pourtant la force se conserve en quantité constante; comment résoudre cette antinomie ?

Ainsi, la question des rapports du mouvement et de la matière est encore insoluble, en dépit des progrès de la physique.

Reste le problème de l'étendue, mais ce n'est pas un problème de physique ; les changements qui s'opèrent à la surface des corps ne permettent de rien présumer à cet égard.

Le mieux est d'ajourner tout essai de solution, et d'attendre les dépositions de la chimie.

(1) Cours de Philosophie positive, t. i. p. 397.

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