FORGES ATTRACTIVES
I. — La chimie a pour objet les actions ou changements qui affectent la structure intime des corps; c'est donc principalement à elle qu'il appartient de résoudre le problème fondamental de la philosophie naturelle, le problème de la constitu-^ tion de la matière.
La chimie n'existe que depuis un siècle à peine. Il en est même qui vont jusqu'à dire qu'elle n'existe que depuis Lavoisier. En effet, Lavoisier est un réformateur; il a transformé la chiôiîé, il Ta rendue a claire comme de l'algèbre », il lui a donné pour la première fois « une constitution scientifique (1).» Dominé par l'esprit d'analyse, il attache une suprême importance à la coordination des choses : trop systématiser lui semble dangereux, mais il ne
(1) Cf. F. Papillon, histoire âe la Philosophie moderne, t. ii, p. 163.
lui paraît pas moins funeste d'entasser pêle-mêle un grand nombre d'expériences. En 1772, Toxygène est déjà découvert, mais les conséquences de cette découverte ne sont pas encore déduites : le phlogistique de Stahl n'a rien perdu de son autorité, principe vague, non rigoureusement défini, s'adaptant à toutes sortes d'explications, « véritable Protée qui change de forme à chaque instant (1). » C'est en 1772 que Lavoisier constate l'augmentation de poids du soufre quand il brûle ; il le constate également par le phosphore. Il suppose une analogie entre ces deux faits et celui de l'augmentation de poids des chaux métalliques. Quelques années plus tard, il montre que les chaux métalliques résultent de l'oxydation des métaux, que l'air résulte de l'oxydation du charbon. En un mot, toute combustion est une oxydation; le phlogistique est détrôné.
Lavoisier fait plus encore : il remarque un dégagement de chaleur pendant la combustion et mesure la chaleur dégagée. « Cette chaleur, dit-il^ » est la force vive qui résulte des mouvements » insensibles des molécules d'un corps. Les mots » de « chaleur libre, chaleur combinée et chaleur » dégagée », sont synonymes de force vive, perte y> de force vive et augmentation de force
(t) Lavoisier, eilé par Dumas* Philosophie chimiquOf p. 162.
)) vive (1). » Remarque profonde dont Lavoisier paraît avoir entrevu toutes les conséquences physiques et même physiologiques : déjà la théorie dynamique de la chaleur cherche à se frayer un chemin.
Lavoisier ruine le phlogistique ; il détruit pour toujours la théorie des quatre éléments et prouve quil existe un certain nombre de corps simples absolument irréductibles ; il y a des corps simples et des corps composés ; ces derniers forment quatre groupes, ou du moins la classification de Lavoisier les partage en quatre circonscriptions : les acides, les oxydes, les sels, les phosphures et sulfures, etc^ Cette classification est essentiellement dualistique (2).
Le principe de la nomenclature est trouvé, mais la nomenclature n'est point faite; Guyton de Morveau se réservera cette tâche. Deux mots lui serviront pour désigner chaque composé chimique : l'un marquera le genre, Fautre marquera Tespèce (3).
La théorie duahstique reçut de Berzélius une expression nouvelle : Berzélius imagina que les corps sont formés de deux parties constituantes.
(1) Cité par F. Papillon. Ibid, p. 169-170.
(2) Cf. Papillon. Loc. cit., p. 171.
(3) Cf, Wûrtz. La théorie des atomes dans la conception générale du monde^ p. 13. ^ Paris, Masson. 1875.
« dont chacune est en possession et comme animée 9 de deux fluides électriques (1). » Or, ces deux fluides s'attirent ; là est donc la cause, en vertu de laquelle, dans tout composé chimique, les éléments sont portés l'un vers l'autre par une attraction réciproque; ils lé sont par des fluides de nom contraire. Ainsi par cette hypothèse, l'affinité chimique se trouve ramenée à un phénomène d'attraction électrique. Notons en passant cette conjecture ingénieuse qui nous fait entrevoir, entre deux sciences, jusque-là distinctes, des relations inattendues.
Voilà ce que nous enseigne l'histoire des sciences, et voici l'interprétation qui paraît s'oflFrir d'elle-même à la pensée du philosophe.
Les corps de la nature ne sont point au nombre de quatre ; on peut en compter soixante et davantage. Ces soixante corps simples, réfractaires à tout essai de décomposition^ que sont-ils, sinon des individus inorganiques ? Donc la matière du chimiste revêt un tout autre aspect que celle du physicien. Cette dernière se conçoit fort bien comme une réceptivité pure^ également docile à. toutes les métamorphoses; pour tout dire en un mot, la physique traite des propriétés de la ma^ tiers en général, et non point des propriétés des corps. LÀ est le trait distinctif de la chimie.
(1) WQrtx. IM., p. U.
Ce n'est pas tout : pour découvrir le nombre de ces individus inorganiques, il faut travailler à rencontre de la nature et rompre une alliance qui, sans des efforts persévérants, resterait indissoluble. Longtemps, on ignora Texistence des corps simples, parce qu'on resta longtemps sans les pouvoir décomposer.
Donc les corps simples à l'état naturel, sont toujours ou presque toujours unis à d'autres ; une sorte di^ affinité maintient cette union. Le terme affinité fait image et c'est pourtant le terme propre, scientifique.
Parler d'affinité équivaut, ce nous semble du moins, à parler de tendance, de penchant, d'inclination; or, un des signes connus de l'individualité n'est-il pas la présence d'inclinations spéciales? C'est précisément ce qui a lieu pour les corps simples ; ils n'ont pas tous la même affinité les uns pour les autres, ils ont leurs sympathies^ leurs antipathies.
Dans ces conditions, on se demande s'il faut encore maintenir le principe d'inertie ; si les corps sont inertes, comment rendre raison de leurs « affinités électives? »
Ce n'est pas encore tout : aux deux marques d'individualité précédentes vient s'ajouter une troisième ; les corps simples sont composés d'atomes, c'est-à-dire de particules indivisibles, Arré-
tons-nous en présence de cette conception nouvelle, et comine tout à l'heure, laissons parler l'histoire.
Deux chimistes, contemporains de Lavoisier, Wenzel et Richter, avaient posé les bases de la théorie des équivalents; le premier avait établi par expérience que pour neutraliser 246 parties d'acide nitrique, il faut 222 parties de potasse et 123 parties de chaux ; que pour saturer 181 parties d'acide sulfurique, il faut 123 parties de chaux et 222 parties de potasse ; il avait donc déterminé les parties équivalentes de chaux et de potasse capable de saturer les acides ; Richter avait continué. Wenzel avait donné les premières tables d'équivalents (1).
La loi des « proportions définies » prenait place dans la science; il était désormais acquis, que si la quantité a du corps A, s'unit uniquement à la quantité b du corps B, quelles que soient les quantités des corps mis en présence, ces quantités s'uniront toujours dans le rapport de a à 6 (2).
Au commencement de ce siècle, vers 1804,
(!) C{, F. Papillon, hoc. cit., p. 155 et 156.
(2) Voir V Aperçu de Philosophie chimique de M. Tabbé Moigno, publié à la suite du mémoire du docteur Hofmann, sur la Force de comhi" naison des atomes. Paris, Gauthier- Vil lars. 1868.
Dalton, professeur à Manchester, étudia la composition de deux gaz formés d'hydrogène et de charbon : le gaz des marais et le gaz oléfiant; expérience faite, il reconnut que pour une même quantité de charbon, ce dernier gaz renferme exactement moitié moins d'hydrogène que le premier (1), La loi des proportions multiples était découverte. En voici Pénoncé :
Lorsqu'un corps forme avec un autre plusieurs combinaisons, le poids de l'un deux étant considéré comme constant, les poids de l'autre varient suivant des rapports numériques très-simples : 1 à 2, 1 à 3, 2 à 3, 1 à 4, 1 à 5, etc.- (2).
Cette belle loi des proportions multiples confirme la loi des proportions définies ; mais là n'est pas son seul mérite.
En effet, si les quantités d'un corps susceptible de s'unir à une même quantité de substance sont toujours multiples les unes des autres, rien n'empêche de croire que les corps sont formés de parties indivisibles, à!atomes. De plus, il paraît en résulter que pour chaque espèce de corps, le poids des atomes reste invariable et que la combinaison
(1) Des expériences nouyelles, faites sur l'acide carbonique, l'oxyde de carbone et les composés oxygénés de l'azote, aboutirent aux mêmes résultats.
(2) Cf, Wttrtx. Histoire des Doctrines chimiques, p. 39. — Paris, Hachette. t869.
est l'œuvre, non point d'une pénétration de substances, mais d'une juxtaposition de particules. Ainsi, la loi des proportions définies représentera les rapports fixes entre les poids des atomes jiixtaposés ; la loi des proportions multiples indiquera le nombre variable d'atomes de la même espèce, susceptibles de s'adjoindre, soit à un, soit à plusieurs atomes d'une autre (1).
Nous insisterons plus tard sur cette grande hypothèse^ mais il semble que nous en ayons déjà assez dit pour laisser entrevoir cette double conséquence : 1** les corps sont des êtres simples, ou plutôt des agrégats d'êtres simples ; 2^ ils ne sont point inertes, mais on doit les considérer comme autant de sièges d'activités sourdes^ lesquelles, sous l'influence de certaines conditions, passent, rapides comme l'éclair, de la puissance à l'acte, et mettent au grand jour le caractère dynamique de la matière.
S'il en était ainsi, on serait forcé de convenir qu'entre les témoignages de la physique et ceux de la chimie, il existe un désaccord sérieux; l'une tend au mécanisme, la seconde, au contraire, inclinerait vers le dynamisme, et pourtant n'entendons-nous pas proclamer tous les jours que ces deux sciences sont sœurs, qu'elles parlent le
(1) Cf, Wiirtz. Histoire des Doctrines chimiques ^ p. 4t.
même langage, qu'elles ont une source commune, que les phénomènes chimiques se ramènent au mouvement, etc.. ? Cela se dit et s'écrit partout. Il semble alors que nous ayons jugé trop vite et trop vite conclu.
II. — On a vu précédemment qu'entre les propriétés mécaniques et les propriétés physiques de la matière, il n'y a pas solution de continuité. Or, si l'interprétation essayée tout à l'heure devait résister à un examen plus attentif, il faudrait^ bon gré mal gré, reconnaître que la loi de continuité^ confirmée par le passage insensible de la science mécanique à la science physique, se trouve au contraire démentie lorsqu'il s'agit d'expliquer les phénomènes physiques. Voilà qui serait grave et ne laisserait pas de compromettre, au moins vis-àvis des philosophes, l'autorité de la science. Mais qu'on se rassure : le danger n'est qu'apparent.
D'abord, l'affinité ou force chimique est corrélative des forces physiques, sans exception ; il est aisé de s'en rendre compte.
En premier lieu, l'aflSnité est une force motrice, témoin les effets de projection de la poudre (i). Non-seulement elle est une force motrice, mais encore, et selon les cas, elle rompt l'équilibre
(t) Orove. Loe, du, p. 200.
moléculaire et la chaleur se dégage. Toutes les substances chimiques, quand elles brûlent, mettent en liberté un certain nombre de calories. Ce n'est pas assez dire : Texpérience prouve qu'en déplaçant une quantité définie de platine par une quantité définie de zinc, on obtient pour résultat une quantité définie de chaleur. A ce compte, il existerait entre l'affinité chimique et la chaleur une double corrélation, qualitative et quantitative (1).
(( Volta, Tantitype de Prométhée, nous a mis le » premier en état d'établir un rapport défini entre » les forces de la chimie et l'électricité. Lorsque » deux métaux dissemblables en contact sont » plongés dans un hquide appartenant à une cer- » taine classe, et capable d'agir chimiquement l'un » sur l'autre, il se forme ce qu'on nomme un circuit » voltaïque, et l'action chimique engendre un mode » particulier de force appelé un courant électrique » qui circule du métal au métal^ à travers le liquide » et par les points de contact. (2). »
L'électricité donne naissance à la lumière, au magnétisme, au mouvement, à la chaleur. Donc, par son intermédiaire, l'affinité donne naissance à toute espèce possible de phénomène physique. Il
(1) Cf. Balfour Slewart. Loc. cit., i 164-168.
(2) Grove. Loc. cU , p. 201.
importe cependant de rechercher jusqu'à quel point Taffinîté peut produire « les forces physiques » directement et sans l'intermédiaire d'aucune autre.
La production immédiate de la chaleur par l'affinité est un fait d'expérience quotidienne et qui ne souffre pas d'exception.
On place dans une capsule de terre un morceau de phosphore : cette capsule est portée par un fil de fer et plonge dans un flacon de chlore, le chlore et le phosphore se combinent et des fumées blanches remplissent le flacon. Autre exemple : On délaye de la chaux vive avec de l'eau, la masse s'échauffe et des vapeurs se dégagent (1). La lumière ne jaillit pas toujours, parfois cependant elle est plus intense que la quantité de chaleur dégagée (2).
Chaleur et lumière, voilà deux forces physiques qui, dans certains cas, naissent de l'affinité.
Enfin, le magnétisme lui-même obéit aux ordres de cette dernière ; la pile voltaïque à gaz présente un cas fort curieux d'effet magnétique obtenu par une synthèse d'hydrogène et d'oxygène (3).
(1) Cf. Achille Gazin. La Chaleur, p. 53.
(2) Cf, Grove. La corrélation des forces physiques, p. 215.
(3) a L'oxygène et Thydrogène, dans cette disposition, se combinent • chimiquement ; mais au lieu de se combiner par un mélange molécu- » laire intime, comme dans Jes cas ordinaires, ils agissent sur Teau,
La corrélation des forces physiques et de Paffinité exige, pour n'être pas mise en doute, une démonstration nouvelle. Après avoir établi que Tafifinité donne naissance à toutes les espèces physiques, recherchons dans quelle mesure et jusqu'à quel point elle en dérive à son tour.
A l'égard du mouvement, M. Grove soutient qu'il détermine l'affinité chimique, mais indirectement et par l'intermédiaire de l'électricité. Le R. P. Secchi va plus loin et conclut à l'action directe des forces mécaniques. On sait, d'ailleurs, qu'une action chimique, soumise à une forte pression, se comporte comme si elle obéissait à l'influence de la température. La pression, en effet, rapproche les molécules et produit l'équivalent d'un abaisse* ment de température ; l'affinité se trouve ainsi modifiée par une action toute mécanique. Au surplus, l'éminent astronome italien ne fait que reproduire la théorie d'un savant anglais, Clifton, lequel est porté à croire « que la pression affaiblit ou renforce
» c'est-à-dire sur l'oxygène et l'hydrogène en combinaison» placés entre » eux, de manière à produire une ligne d'action chimique; or, une ai- » guille aimantée, adjacente à cette ligne, se trouve déviée et se place à » angle droit avec elle. Ce que fait ici une série ou chatne de molécules, » on n'en peut pas douter, toutes les molécules entrant en combinaison » le produiraient dans les actlons'chimiques ordinaires; mais, dans ce » cas, les directions des lignes de combinaison étant irrégulières et » confuses, il n'existe pas de résultante générale qui puisse affecter » l'aimant. » Grove. loe, ait,, p. 215.
» l'affinité chimique, selon qu'elle agit contre ou » en faveur du changement de volume, comme si » l'action chimique était convertie directement en » puissance mécanique, et la force mécanique en » action chimique, suivant des équivalents définis » et suivant des lois générales, sans même que » nécessairement la relation s* établisse par Vin^ » termédiaire de la chaleur^ ou de Pélectrvy> cité (1). »
Comme le mouvement^ la chaleur produit l'action chimique; elle fait plus encore, car elle influe sur la réaction, au point d'en déterminer le sens. En effet, à certaines températures, on voit des corps en décomposer d'autres ; élevez la température et les rôles s'intervertiront. Avec du fer chauffé au rouge^ on décompose l'eau : l'oxyde de fer se forme et l'hydrogène se dégage. Au lieu de chauffer le métal, chauffez le métalloïde et le fer reparaît (2).
Les effets chimiques des courants se manifestent lorsque, par exemple, les pôles d'une pile au lieu d'être mis en contact sont plongés dans un vase plein d'eau. Au pôle positif se dégagent des bulles d'oxygène, au pôle négatif des bulles d'hydrogène (3).
(1) Glifton, cité par Secchi. Unité des forces physiques^ p. 660.
(2) Cf. Secchi. Loc. cit., p. 559.
(3) Cf, Balfour Stewart. Loc. cit., { 99.
La lumière, elle aussi, est un puissant agent de composition et de décomposition chimiques. Le contact des ondes lumineuses avec les corps pesants leur communique une certaine quantité de mouvement : de là un trouble dans Téquilibre des molécules, et par conséquent dans le régime des atomes ; la décomposition s'effectue et de nouvelles combinaisons deviennent possibles (1). Comme exemple d'influence exercée par la lumière sur TafiSnité chimique, on peut citer la combinaison de l'hydrogène et du chlore.
Dans l'ordre de la qualité, la corrélation des forces chimiques et des forces physiques ne saurait plus faire l'ombre d'un doute. Il reste maintenant à se demander si l'on peut établir entre elles non plus s'eulement une corrélation qualitative, mais encore une équivalence.
A cet égard, l'expérience n'est plus indécise : longtemps on a pu croire que l'affinité était une force rebelle à la mesure ; au fond il n'en est rien. Dulong, Petit et Neumann, ont prouvé qu'une relation de quantité constante existait entre les affinités des corps et la chaleur dégagée pendant la combinaison. D'autre part^ « des expériences de » Faraday supposent qu'une quantité spécijQque
(l) Cf, Secchi. Loc. cit., p. 222 et 223.
» d'électricité est dégagée par une quantité donnée » d'action chimique (1). »
Ainsi, l'affinité se mesure, mais comment? On sait que toute combinaison amène à sa suite un dégagement de chaleur; or, d'après les théories récentes, il semble que les affinités soient d'autant plus énergiques que les quantités de chaleur dégagées pendant la combinaison sont plus considérables. Ceci posé, quand on aura calculé le nombre des unités de chaleur et qu'on aura multiplié ce nombre par 425^ on aura par cela même déterminé l'équivalent mécanique de l'affinité.
Nous avons peut-être laissé prendre au détail des faits, une place qu'il ne comporte pas ordinairement dans un travail purement philosophique; c'est pourtant à la clarté des expériences que les théories se fondent et s'établissent, et leurs droits veulent être longuement discutés. Dès le début, la chimie nous semblait une science profondément distincte de la physique, et par son objets et par les conclusions qu'elle laissait entrevoir ; l'illusion était complète, et nous avons eu à cœur de la dissiper. Maintenant la cause est entendue, la chimie et la physique ne sont plus indépendantes Tune de Vautre ; les phénomènes physiques sont des phénomènes de mouvement et ainsi des phénomènes
(I) Herbert Spencer. Les premiers Principes, l 66.
chimiques ; combiner deux corps, c'est accomplir un travail. La mécanique des atomes, tel est l'objet de la chimie.
III. — La force chimique soutient avec les forces physiques des rapports constants ; son intensité se mesure et Ton peut déterminer les lois générales qui président à ses manifestations; reste maintenant à en déterminer la cause.
A cet égards on inclinerait à considérer la chaleur comme l'agent essentiel de toute combinaison chimique ; si le degré de chaleur dégagée mesure l'énergie de la force chimique^ pourquoi ne pas regarder cette dernière comme un effet de la chaleur?
On ne le peut, ou du moins, en raisonnant ainsi, on excéderait ses droits : sans doute, deux phénomènes qui s'accompagnent sont corrélatifs, mais un rapport de concomitance n'est pas un rapport de causalité. La chaleur^ dit-on, est la cause de l'affinité ; pourquoi ne dirait-on pas que l'affinité est la cause de la chaleur ?
Il y a plus : l'électricité tout aussi bien que la chaleur se manifeste en même temps que l'affinité chimique. Berzélius et M. Becquerel ont démontré l'aptitude de l'électricité, non-seulement à faire des analyses, mais encore à opérer des synthèses (!)•
(1) Cf. Auguste Comte. Loc. cit., t. m, p. 128-131.
Longtemps on a pensé qu'il fallait ériger la force électrique en cause de l'affinité : tel est le sens de la théorie connue sous le nom d'électro-chimi'que, et qui n^est plus en faveur. Berzélius, de qui elle tenait sa constitution définitive, prétendait que la cohésion ne saurait comporter aucune explication électrique ; en revanche, il considérait les particules d'un corps quelconque comme autant d'éléments voltaïques ayant chacun son pôle positif et son pôle négatif, et il soutenait que là était la véritable cause de l'affinité. Mais, s'il faut en croire Auguste Comte (1), (( l'affinité elle-même^ c'est-à-dire la » tendance à la combinaison, n'est pas au fond » mieux expliquée par la théorie électro-chimique. » Ses phénomènes électriques, en tant que physi- » ques, sont^ de leur nature, éminemment géné- » raux ; ils ne présentent, d'un corps à un autre, )) que de simples différences d'intensité, tandis que )) les phénomènes chimiques sont, au contraire, » essentiellement spéciaux et électifs... Mais il y a » plus (2) : quelque solution qu'on imagine à la » question fondamentale qui vient d'être posée, » l'ensemble des phénomènes physiques lui oppo- » sera des difficultés inextricables. Ainsi, par y> exemple, dans la théorie électro-chimique, on )) doit regarder avec Berzélius Poxygène comme
(1) Cours de Philosophie positive, t. m, p. 147.
(2) ma,, p. 149. .
» rélément le plus négatif, puisqu'il paraît Têtre » envers tous les autres; et néanmoins, certains » oxydes, où la quantité pondérale d'oxygène est » très-considérable, doivent être ensuite envisagés » comme positifs envers certains acides où il est » beaucoup moins abondant, quoique les radicaux y> des premiers soient tout aussi négatifs que ceux » des derniers. En un mot, loin de tendre à per- » fectionner le système de la science chimique, » une telle théorie y introduit mal à propos de » nouvelles difficultés fondamentales, en faisant » naître une longue suite de questions vagues, » obscures, insolubles même, et qui, en aucun cas, » ne sauraient faciliter la découverte rationnelle » des lois chimiques. »
Ainsi la corrélation des forces physiques et chimique ne permettrait pas de chercher dans les premières la cause de la seconde. La chimie n'est donc pas indépendante de la physique ; elle est son associée, mais non sa vassale.
Quelle sera donc la vraie cause de l'affinité ?
Parmi les agents auxquels la physique du siècle dernier attribuait les différentes propriétés des corps, les uns semblaient doués de vertus répulsives, la chaleur^ par exemple; les autres, de propriétés tantôt attractives, tantôt répulsives.
AFFINITÏO ET FOUCES ATTRACTIVES. 227
ainsi le magnétisme et rélectricité ; d'autres forces recevaient le nom de forces attractives.
Que ces forces soient distinctes les unes des autres^ il ne semble plus permis de le supposer ; toujours est-il que les phénomènes de chaleur sont accompagnés d'effets de répulsion, que les corps électrisés et magnétisés s'attirent ou se repoussent, toujours est-il, enfin, que parmi les propriétés de la matière, il en est, trois principales qui déterminent une sorte d'attraction, la gravité, la cohésion, l'affinité chimique. Ces forces sontelles irréductibles, ou bien ne devons-nous voir en elles que trois effets dift*érents d'une même cause? Voilà le problème (1).
L'étherest cause de la gravité, nous l'avons déjà fait pressentir, et c'est, maintenant, ce dont il nous faut rendre compte.
L'étude des phénomènes électriques autorise à supposer que les attractions ont pour antécédent une rupture dans l'équilibre de l'éther. Or, l'éther baigne les corps, et chaque masse de matière est entourée d'une masse d'atmosphères éthérées; de là cette hypothèse, que la gravitation des astres et la pesanteur proviennent l'une et l'autre de changements survenus dans le régime des atomes impondérables.
(1) La graTilé s'exerce entre les masses, la cohésion entre les molécules, TafQnité entre les atomes.
228 LA CHIMIE MODERXE.
L'éther est un milieu composé d'atomes, l'existence du plein éthéré étant incompatible avec les lois de la lumière. Ces atomes se comportent comme s'ils étaient élastiques; mais ils ne le sont point, la notion d'atome et la notion d'élasticité se détruisant l'une l'autre. N'étant pas élastiques^ d'où vient qu'ils agissent comme tels? parce qu'ils sont animés d'un double mouvement de translation et de rotation. '
Ces conjectures acceptées, imaginons qu'un atome en choque un autre. Point de translation rectiligne; il vient heurter un second atome, rebondit sur un troisième, etc.. Bref, le mouvement se répand autour du centre d'ébranlement, se propage et se réfléchit. Alors le milieu se dilate, et il se forme, pour ainsi dire, une sphère d'agitation dont la densité n'est point partout la même. « Admettons donc, comme démontré, qu'un » point animé d'un mouvement continu de trans- » lation et de rotation engendre autour de lui une » atmosphère de densité décroissante vers le y> centre (1). »
Qu'on suppose maintenant la matière pondérable composée de centres de mouvement baignés dans un milieu, et en vertu de ce que l'on vient de
(1) Secclii. Loc, cit,, p. 538. — Toas ces détails sont, d'ailleurs, em pruQtés au chapitre 11 du livre iv, p. 531 à 546 de la 2« édition.
dire, chaque centre tendra à se rapprocher des autres, et tout se passera comme s'ils s'attiraient. Appliquons ces principes à la gravitation, d'abord, et voyons ce qu'il en résulte :
!• Chaque molécule de matière, d'après l'hypothèse, est le centre d'une sphère éthérée, dont la densité augmente à mesure qu'on s'éloigne du centre; quand deux sphères se pénètrent, deux points quelconques^ appartenant chacun à l'une d'elles, n'ont plus la même facilité à se déplacer dans tous les sens ; cette facilité est plus grande sur la ligne qui unit les deux points, et elle détermine un rapprochement.
Or^ on peut considérer une masse quelconque comme un groupe de centres. « Un corps fini quely> conque^ une planète quelconque, étant un agré- » gat de ces mêmes centres en nombre déterminé, » autour de tels systèmes se forme nécessairement )) une sphère à l'intérieur de laquelle la densité de » l'éther sera d'autant moindre que le nombre des » centres sera plus grand. Donc la force résultante » croîtra proportionnellement à ce que nous nom- » mons la masse, et décroîtra pour chaque centre » toujours suivant sa loi élémentaire; mais dans » le groupe formé elle pourra varier avec la forme » des volumes et la distribution des parties. Sup- » posons un corps quelconque, et ce peut être
» une planète, dont les particules sont animées de » mouvements semblables, plongé dans la sphère » qui enveloppe un autre corps, la résultante des » mouvements intérieurs entraîne le premier vers » le second, suivant la droite qui va de l'un à Tau- » tre, comme on Ta dit pour deux centres élémeny> taires, parce que le long de cette ligne se trouve » la moindre résistance au déplacement des deux )) corps. Ainsi la gravité est réduite en quelque )) sorte à un effet de pression statique^ mais ce » jeu de pression reconnaît lui - même pour » cause le mouvement (1). »
2° L'attraction moléculaire homogène qui n'est autre que la cohésion, reçoit une explication analogue. Chaque molécule est entourée d'une sphère, ou, pour parler comme le R. P. Secchi, d'un « tourbillon » d'atomes éthérés. Lorsque les molécules tournent sur elles-mêmes, elles entraînent à leur suite une atmosphère d'atomes impondérables animés d'un mouvement rotatoire. Le rayon des atmosphères est variable. Tant que ces atmosphères ne se touchent pas, les molécules demeurent écartées les unes des autres; quand elles se rencontrent, la cohésion se produit (2).
(1) Secchi. Lqc, cH.^ p. 575 et 576.
(2) C{, Saigey. la Philosophie moderne, — Secchi. Loc. cit., p. 546 et
SUIY.
Chaque molécule de matière aurait donc sa sphère d'attraction ou d'activité constituée par réther enveloppant. Or, il est d'expérience que les molécules peuvent subir un déplacement et reprendre leurs positions primitives, lorsque la cause qui les déplaçait vient à cesser d'agir; tel est le phénomène connu sous le nom à^élasticité. Pour en rendre compte, il est permis d'admettre qu'une molécule peut se mouvoir sans sortir de sa sphère d'attraction; cela expliquerait en même temps pourquoi l'élasticité à des limites (1).
3** L'action chimique s'exerce entre des groupes de molécules hétérogènes. Quand les molécules sont homogènes, les atmosphères qui les entourent le sont aussi; au contraire, des atomes d'espèce différente sont environnés d'atmosphères inégales. Or, il est un fait d'expérience^ c'est que deux corps qui n'ont point la même vitesse et qui s'entrechoquent, tendent toujours à prendre une vitesse commune ; aussitôt les atmosphères se fondent et les atomes hétérogènes se groupent les uns vis-à-vis des autres suivant une certaine loi.
Cette conjecture (2) n'a pas le seul mérite de fournir une explication mécanique de l'affinité;
(1) Cf. Secchî. Loc, cit., p. 221 et 553.
(2) Cf, Secchi. Loc. cit., p. 557.
elle réussit également bien à rendre compte d'anomalies apparentes auxquelles nous avons déjà fait allusion. Ainsi la température, quand elle varie, modifie le sens d'une réaction chimique ; cela tient précisément à l'action qu'elle exerce sur l'état des atmosphères. Plus il y a de différence dans ces atmosphères, plus l'affinité est grande; 'mais la température intervenant, cette différence diminue et l'affinité perd de son énergie. Si les variations de température persistent, la valeur relative des atmosphères peut même être renversée (1).
Ainsi, l'affinité est une force corrélative des forces physiques, elle soutient avec elles des rapports d'équivalence ; l'affinité est une force dont l'énergie se mesure au moins indirectement; l'affinité est une force qui prend sa source dans les mouvements de l'éther et qui est homogène aux autres forces dites « attractives », telles que la cohésion et la gravité ; voilà où en est la science contemporaine. A ce compte, la chimie n'est plus ce qu'elle était autrefois, une science autonome, pour ainsi parler, et alors, l'affinité proprement dite n'existe pas, et le terme affinité n'est plus qu'une métaphore.
(I) Saigey. Loc. cit., p. 185.