CHAPITRE X
LA RAISON ET LA SCIENCE. — DE LA RECHERCHE SCIENTIFIQUE ET DE SA VÉRITABLE PORTÉE. — NEUTRALITÉ DE LA SCIENCE. — POSSIBILITÉ DU DYNAMISME.
I. — La raison, nous Pavons dit dès le début, étend à l'univers entier les modes de la conscience. Dès lors, le moi n'est plus le seul être participant de la force, de la cause, de la substance. Tous les êtres, quels qu'ils soient, partagent le même sort. Le moi est simple et actif; la matière, elle aussi, est réductible à des éléments simples et capables de spontanéité. La doctrine qui porte le nom de dynamisme est donc éminemment rationnelle.
La science, de son côté, attentive aux résultats de l'expérience externe, les constate, les enregistre, les interprète, mais toutefois, les interprète selon la méthode scientifique. Cet ensemble des doctrines, issues de la science, nous a semblé mériter le nom de métaphysique positive : métaphysiqv^, car on ne se contente plus de lire, on traduit, on paraphrase, on prolonge les lignes de l'expérience
au-delà de Texpérience elle-même; positive, car les faits que Ton suppose, les lois que Pon imagine, offrent plus d'un trait de ressemblance avec les faits observés, avec les lois induites. On se défie des (( qualités occultes » , on ne loge point derrière les phénomènes je ne sais quelles entités mystérieuses chargées d'expliquer tout ce que l'on ne peut comprendre. Ici, les hypothèses sont faites de la même matière que les expériences^ ce sont des hypothèses objectives, et je dirais presque métempiriqueSy si le mot était français.
On sait, d'ailleurs^ que la science est l'organisation de l'expérience, la mise en œuvre des matériaux empruntés à l'observation, et que, pour rendre cette organisation définitive, l'induction proprement dite a besoin d'auxiliaires. L'analogie et l'hypothèse veulent intervenir, et par leur intervention, prolonger d'une quantité indéfinie le champ de la découverte. Aussi bien leur intervention est discrète et les facteurs nouveaux qu'elles introduisent dans la science ressemblent, à s'y méprendre, aux données de l'expérimentation : témoin l'éther^ pour n'en citer qu'un exemple. Sans doute personne n'a jamais vu^ jamais touché un atome d'éther, par conséquent personne ne sait de science certaine quelle peut être la structure intime du fluide impondérable. — Raison de plus, ce semble, pour donner un libre
essor à la conjecture? — Raison de plus, au contraire, pour imaginer le moins possible et se représenter la matière subtile d'après celle qui frappe nos sens. On supposera donc que cette matière est impondérable* Mais à part cet attribut sui generis, impérieusement exigé pour l'explication de certains phénomènes, on s'interdira d'aller plus loin, on concevra l'éther inerte, impénétrable, étendu ; on lui prêtera, en un mot, des propriétés sensibles, matérielles capables de faire impression sur des organes analogues aux nôtres, quoique d'une contexture plus délicate et plus subtile.
Ainsi^ malgré le rôle que l'imagination se réserve quand elle vient s'adjoindre à l'expérience, il importe de remarquer combien elle est circonspecte. Au surplus, en matière scientifique, la circonspection des méthodes est presque toujours un gage de leur fécondité.
Par malheur, ce que nous enseigne la métaphysique positive, ou plutôt la science^ ne concorde pas avec ce que la raison paraît exiger. Selon la science, la matière est inerte. En admettant qu'elle se soit donnée à elle-même le mouvement qui l'anime^ on est forcé d'admettre que tout se passe en elle comme si le mouvement lui venait d'une source étrangère et lui avait été confié à titre de dépôt. Donc, point d'activité. De plus, la matière est étendue, c'est-à-dire composée à l'in-
fini. Donc, pas de simplicité : ni monades, ni forces. Or, l'âme est simple et active, et la raison demande que la matière soit faite à l'image de l'âme. Ainsi^ entre la raison et la science, il y a antinomie.
L'antimonie est posée, reste à savoir si elle est insoluble, en d'autres termes, si la science et la raison émettent l'une et l'autre, en même temps et sous le même point de vue^ des assertions contradictoires.
S'il en était ainsi, l'intelligence serait en lutte contre elle-même et le scepticisme aurait beau jeu. Heureusement une hypothèse se présente, hypothèse plausible et capable de résoudre toutes les difficultés.
On sait que les fonctions de l'intelligence sont multiples, et que^ pour me servir du langage de l'école, la faculté de connaître se partage en divers rameaux qui portent le nom de facultés intellectuelles. Chacun de ces départements de l'intelligence est administré selon des lois spéciales. Les lois de la perception externe dift'èrent des lois de la raison, le raisonnement et la mémoire n'ont point le même mode d'exercice. Il est alors permis de croire que si les pouvoirs de l'intelligence fonctionnaient chacun pour son propre compte et sans s'inquiéter de marcher d'accord avec les autres, le conflit surgirait dans la pensée; et la pensée, ne
sachant plus où se prendre, ne produirait rien que de stérile, toujours en révolte contre elle-même, toujours partagée entre des assertions contradictoires. Cette explication n'est pas seulement admissible, elle est exacte, non point que Tentendement reste toujours ballotté entre le pour et le contre, mais parce que cet état de scepticisme provisoire est un état nécessaire et que chacun traverse avant d'atteindre le vrai.
L'existence de facultés antinomiques une fois admise, tout devient clair, et la divergence des doctrines et les démentis apparents que Tintelligence s'inflige à elle-même quand elle prétend résoudre les problèmes métaphysiques.
La. solution de ces problèmes dépend de l'expérience. Ce que l'on voudrait connaître, ce n'est point (( l'essence en général », le « principe en général », c'est l'essence d'un être, le principe auquel cet être doit d'exister. Or, s'il n'y a pas identité entre l'essence et le phénomène, entre le principe et l'effet qui en dérive, comme d'autre part, cette essence et ce principe ne sauraient être atteints directement par la connaissance, il faut examiner le phénomène avant de conjecturer quelle peut être son essence, interroger le fait avant de hasarder la moindre hypothèse à l'égard de son principe.
Toutefois, si l'expérience intervient, elle ne
peut suffire à la tâche. Elle prépare un édifice que la raison seule est capable d'achever. L'expérience externe et interne d'une part^ la raison de l'autre, tels sont les organes de la philosophie première.
Dès lors, l'expérience opérant de son côté, la raison du sien, ni l'une ni l'autre ne cherche à réunir en un faisceau commun les connaissances séparément élaborées, il est possible que des contradictions se manifestent, que des conflits s'engagent et que deux facultés faites pour s'entendre et pour coopérer à un même but, se paralysent mutuellement.
La contradiction, voilà le vice originel de notre intelligence, voilà l'infirmité de notre esprit, infirmité qui se peut aisément guérir. En effet, les organes de la connaissance ont chacun leur structure pour ainsi dire et leur mode spécial de fonctionnement. Aucun de ces organes, ou plutôt de ces organismes, ne produit rien de durable s'il veut garder son autonomie. Le concours des autres est nécessaire, mais plus nécessaire encore est l'obéissance aux volontés d'un pouvoir centralisateur. Ce pouvoir, c'est l'entendement pur ou la raison.
La raison domine l'expérience, et quand elle la domine, quand elle la contient dans ses justes limites, elle l'éclairé et la rend féconde.
Si maintenant on réfléchit qu'il dépend de la volonté de faire appel à la raison et de soumettre à son autorité les facultés rebelles, on ne tarde pas à se convaincre qu'il dépend de nous, et de nous seuls, de mettre un terme aux conflits, dont l'intelligence est trop souvent le théâtre. 11 est donc permis d'espérer que l'antinomie entre la raison et la science n'est pas une antinomie insoluble.
En effet, si les droits de l'hypothèse scientifique restent intacts quand elle se contente d'interpréter les lois induites et d'anticiper sur les résultats des expériences à venir, il n'est pas évident qu'elle puisse^ en toute liberté, franchir les bornes de la science. Son rôle est d'expliquer au savant ce qu'il ne peut, ce qu'il voudrait savoir. En revanche, il est peut-être interdit de s'aventurer sur le terrain du philosophe, et d'asseoir une métaphysique de la nature sur des bases exclusivement « physiques. » Pour en donner la preuve, nous allons faire voir que la science, qui veut être métaphysique, non-seulement contredit la raison, mais encore se contredit elle-même.
II. — A première vue, les principes de la physique moderne semblent mener droit au matérialisme. En effet, si le principe de la conservation de la matière et le principe de la conservation de la force prenaient l'un et l'autre le masque d'un
axiome rationnel, V immortalité de la matière et de la force s'imposerait à l'entendement, et le monisms de la philosophie allemande contemporaine se trouverait être l'expression exacte de la vérité.
En présence d'assertions aussi graves, la raison ne manquerait pas d'intervenir. Elle pourrait s'en dispenser, toutefois. Bientôt la thèse fondamentale du matérialisme rencontrerait la loi d'inertie qui lui barrerait le passage. Comment sortir du défilé? par un compromis? Sans doute on pourrait insinuer que la loi d'inertie ne résulte pas immédiatement de Texpérience, qu'elle est simplement « postulée » par la mécanique, que la mécanique est une science déductive a priori^ étrangère (ou à peu près) au monde des êtres concrets. Auguste Comte, qui pourtant n'est pas un matériahste, a prévu l'obstacle, et c'est ainsi qu'il songe plutôt à le tourner qu'à le détruire. Cependant, plus que tous les autres, il sait que les sciences concrètes sont tributaires des sciences abstraites et que le principe d'inertie sert de base à tous les calculs de mécanique et de physique. Alors la difficulté est insoluble et le matérialisme né de la science périt par la science : premier échec.
Si l'on fait subir à la théorie de l'unité des forces physiques une épreuve du même genre, un nouvel échec est inévitable.
La loi de la conservation de la force établit la
permanence dans l'univers physique d'un facteur
ou plutôt d'un produit, - mv^. Par conséquent, si
cette quantité mathématique est reconnue constante en dépit des changements de la matière, autant vaut affirmer que les qualités des corps ne sont rien de plus que les modes de cette quantité. Voilà une première manière d'entendre la doctrine en question; nous l'avons déclarée vicieuse (l). Reste à savoir si, en se plaçant au point de vue métaphysique, l'interprétation que nous lui avons substituée ne présente pas, comme la première, de graves inconvénients.
Le mouvement, avons-nous dit, est un facteur à la fois qualitatif et quantitatif, d'où il suit qu'affirmer la persistance de la force, ou, ce qui revient au même, la conservation du mouvement, cela équivaut à prétendre qu'il ne se conserve pas seulement, dans l'univers, une même quantité, mais encore une même qualité d'énergie. Or, il n'est point de qualité sans une substance. Cette substance^ où la chercherons-nous ? dans la force ? Cela est impossible, car la force, selon la science, c'est le produit mi;^, c'est-à-dire une abstraction. La chercherons-nous dans l'étendue? Mais pour cela il faudrait admettre l'union indissoluble de la ma-
(1) Voir notre chapitre VII, g 4.
tière et du mouvement, et cette fois encore enfreindre la loi d'inertie.
Encore un coup, la science, qui ne veut pas rester science, ne peut se métamorphoser qu'aussitôt elle ne se détruise.
Outre ces deux exemples, en voici un troisième et peut-être le plus décisif.
On sait comment les chimistes se représentent l'atome. Ils le conçoivent sous la forme d'un volume infinitisimal à dimensions très-petites, étendu et impénétrable malgré son effrayante petitesse. L'atomisme nous a semblé préférable à la doctrine du continu, car il paraît, du moins au premier abord, exempt des contradictions auxquelles on s'expose toutes les fois qu'on se heurte au nombre infini. Au fond il n'en est rien. L'écueil est toujours le même et les précautions prises pour éviter le choc sont encore loin de suffire.
On prétend que l'atome est étendu, qu'il représente en quelque sorte le minimum possible de la grandeur concrète, qu'il est invisible et que l'on ne ne saurait imaginer d'étendue inférieure à la sienne. Eh bien ! cela se dit, mais cela ne se peut soutenir.
L'imagination a des bornes, je l'accorde. Pourtant chaque fois qu'elle se met en présence d'une étendue et qu'elle essaie de la résoudre en ses parties composantes, elle n'arrive jamais au terme de
la décomposition. De nouvelles particules se dégagent des premières ; ces particules en contiennent d'autres, et toujours, et ainsi de suite à Pin fini. Autant vaudrait affirmer Texistence du nombre actuellement infini. Mais pour tenir ce langage, il faudrait déclarer la guerre à la science. L'infini mathématique, qu'est-ce autre chose qu'un indéfini? Le nombre soi-disant infini est un nombre plus grand que tout nombre donné pour l'imagination, un nombre qu'une intelligence bornée comme la nôtre ne peut réussir à nombrer. Est-ce un noinbre tel qu'avec une unité de plus il ne serait pas augmenté ? Est-ce un nombre qui n'est ni une somme ni un produit? Dans ce cas, il serait plus exact de ne point l'appeler un nombre.
Cette contradiction, inhérente à tout essai de conception d'un nombre infini actuel, est cependant inséparable de la représentation de l'étendue. Donc, si l'on prétend accorder au concept d'étendue une valeur indépendante des lois de la représentation objective, ce n'est point la raison seule qui s'y oppose, c'est encore la science qui proteste.
Il en est, maintenant, assez dit pour que la. science se tienne sur ses gardes et qu'elle montre • plus de réserves à l'endroit du matérialisme. Le matérialisme affecte dQ marcher à Tavant-garde de l'expérience et sur la même ligne qu'elle, et il prétend façonner tout à son image. * "î^iisme'
se trompe et nous trompe. Il n'est pas vrai qu'il sache imiter Texpérience, il ne sait que la contrefaire, et, qui plus est, la contredire.
Le moment est venu de nous arrêter sur cette pente et de revenir vers la science positive. Où tend la science et que veut-elle? Quelle est la signification précise de ses théories ?
III. — A commencer par Tatomisme, remarquons que cette hypothèse est suscitée par la loi des proportions multiples, pour la matière pondérable, et par les lois de l'optique pour le fluide éthéré. L'atome chimique est insécable, ce qui veut dire que l'action des forces chimiques est incapable de le diviser. Toute autre supposition serait gratuite. D'ailleurs, quand même il serait vrai que l'atome ne possède qu'une indivisibilité provisoire, cette conception ne changerait rien ni aux phénomènes ni à leur mode d'explication scientifique. Il est donc plus sage de s'en tenir à l'atomisme.
De même, et si l'on est prudent, on ne voudra point faire servir la théorie de l'unité des forces physiques aux desseins de telle ou telle philosophie. Réduite à sa plus exacte expression, cette théorie laisse de côté les insurmontables difficultés de tout à l'heure. Ainsi, l'on n'a plus à se demander quelle est ou quelle peut être l'essence de la force, attendu que ce problème n'appartient ni
à la physique, ni même à la science ; on n'a plus à rechercher si la force est une ou multiple, si les forces physiques sont ou ne sont pas identiques les unes aux autres ; on abandonne enfin, et pour toujours, ces discussions stériles et Ton se borne à reconnaître qu'au fond de toute modalité matérielle il est un phénomène mécanique^ et qu'à ce point de vue^ tout phénomène physique est assimilable à une production de travail. Est-ce à dire pour cela que l'ordre physique soit entièrement réductible à l'ordre mécanique? que la qualité ne soit rien de plus que le vêtement extérieur et sensible de la quantité? En aucune sorte. La science tient, il est vrai, peu de compte de la qualité proprement dite, parce que la qualité ne se laisse pas emprisonner dans une formule, et par elle-même défie le nombre et le calcul. Mais il n'en faut point conclure que les propriétés physiques ne sont rien autre chose qu'un jeu d'apparences, pas plus qu'il ne faudrait conclure au caractère essentiellement et exclusivement algébrique de la force, sous prétexte que ses effets se nombrent et revêtent une expression de la forme mv^.
Quant au double principe de la conservation de la matière et de la conservation de la force, c'est à tort que les matérialistes prétendent leur assigner une portée métaphysique, La science affirme, à titre de postulat, l'indestructibilité de la
matière créée. Elle donne à ce postulat Fautorité d'un axiome, parce qu'en vertu de nos habitudes d'esprit nous inclinons parfois à considérer comme nécessaire ce que l'expérience nous montre invariable. Mais encore n'érige-t-elle point cet axiome à la hauteur d'une loi métaphysique. J'en dirai autant du principe de la conservation de la force. Il n'est pas encore susceptible d'une démonstration
rigoureuse, et quand bien même il le serait, la
constance du produit, - rm? n'impliquerait point,
je le suppose^ la négation de l'âme ou la négation de Dieu. On pourrait, ce me semble, donner à ces deux principes le nom de « principes régulateurs de la science », ce qui permettrait de les distinguer des « principes constitutifs » de « l'entendement (1). »
En résumé, l'antinomie de la raison et de la science tient, comme nous l'avons vu, au caractère relativement empirique de la recherche scientifique et à l'usage prédominant de l'observation extérieure. Mais l'entendement ne veut ni ne peut se maintenir sur le terrain des phénomènes^ attendu
(l) Oq éviterait ainsi le dilemme auquel nous avons déjà fait allasion (C/., p. 205). Si les corps ne sont pas inertes, comment expliquer le principe de la persistance de la force ? Si Ton admet le principe de la persistance de la force, que devient le libre-arbitre? La science nie-t-elle le libre-arbitre ?
que son rôle est d'en opérer la synthèse et qu'il n'y réussit qu'en superposant à l'ordre sensible et physique un ordre intelligible et métaphysique. Les fonctions intellectuelles, organisatrices de la science, servent surtout à nous mettre en rapport avec la nature extérieure. Or, cette nature n'est point la seule, ou du moins la surface qu'elle nous présente d'elle-même, recouvre un monde d'êtres où les sens n'atteignent pas. Par conséquent, l'esprit aura beau généraliser, il ne mettra jamais dans ses généralisations que des éléments empruntés à la catégorie des phénomènes, et la synthèse scientifique à laquelle il aboutira ne sera^ en dernier ressort, qu'une synthèse superficielle, incomplète et toujours inachevée. A des phénomènes on lie des phénomènes, puis d'autres, puis d'autres encore, et si l'on ne se fiait qu'à l'expérience seule, on affirmerait le monde infini dans le temps et dans l'espace, infini dans la composition, infini dans la liaison des effets mécaniques, etc. Ces affirmations sont autant de contradictions. Elles ne sont pas seulement incompréhensibles, elles sont inintelligibles, car elles se ramènent les unes et les autres à l'affirmation de l'existence du nombre actuellement infini, ce qui est absurde.
Au contraire, laissez l'entendement contrôler l'expérience : plus de conflit. Après examen rapide^ les causes du désaccord se révèlent et la contradic-
tion disparaît. Le désaccord entre la raison et Texpérience vient précisément de ce qu'elles ne s'appliquent pas au même objet : la première se préoccupe des êtres, des réalités; la seconde n'a souci que des phénomènes, des apparences. Or, je ne vois aucune contradiction à reconnaître un monde de phénomènes régi par des lois spéciales et un monde d' « êtres » gouverné selon d'autres principes. Ce qui est vrai au point de vue phénoménal peut ne Têtre pas au point de vue de Xêtre. De plus, si les hypothèses auxquelles nous nous confions volontiers, dans l'exphcation purement empirique des phénomènes, aboutissent à des contradictions insolubles, n'en soyons pas surpris. Les phénomènes sont donnés uniquement pour l'intuition a posteriori; les phénomènes ne sont pas, et la contradiction commence le jour où nous prétons à ces phénomènes la moindre existence et où nous cherchons à transformer l'intuition sensible a posteriori en une sorte d'intuition intellectuelle et supra-sensible (1).
(1) Voir les Antinomies kantiennes : les thèses sont posées par la raison, les antithèses par la science. Les thèses et les antithèses se contredisent. Mais chaque antithèse, considérée en elle-même, est une violation Qagrante du principe de contradiction. Les antithèses n'ont donc point la même valeur que les thèses, et les antinomies de la cosmologie rationnelle ne sont que des antinomies provisoires.