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Des origines de la prose dans la littérature grecque [microform]

Quand la prose passa-t-elle, chez les peuples dont nous sommes les héritiers et les disciples, de la pratique irréfléchie à une culture savante? et comment devint-elle un art particulier dans la littérature? Question longtemps négligée par la critique, parce que la critique se borna longtemps à distinguer et à subdiviser des genres de composition littéraire, puis à tracer les règles de chacun d'eux d'après des principes abstraits; question pleine d'intérêt aujourd'hui que la critique tend de plus en plus à s'allier avec l'histoire en étudiant les principes du goût dans leurs phases diverses et toujours relatives au génie des siècles et des nations.

Quand le Bourgeois de Molière découvrait, en 1670, que depuis son enfance il avait, sans le savoir, fait de la prose, il soulevait fort innocemment un problème de philosophie historique auquel personne alors ne songeait guère : c'est celui même que nous nous proposons d'examiner ici.

Parmi les beautés de la littérature grecque, il en est une qui me semble surtout attrayante pour les esprits sérieux, c'est ce

que ron me permettra d'appeler le caractère ratiouuel de soii développement; ce caractère aussi la rend singulièrement propre au rôle qu'elle a depuis longtemps dans notre enseignement classique. Sans doute, il n'est aucun peuple dont la vie ne mérite d'être observée par le philosophe. A titre d'hommes, es sauvages de l'Amérique ont droit à notre intérêt comme les Romains ou les Hellènes. Mais si ces derniers ont eu le bonheur que leur littérature, comme leur vie politique, reflète clairement les diverses phases de l'esprit humain ; si, plus que tout autre peuple, ils ont eu conscience de ce progrès régulier et de ses causes, n'est-ce pas une raison pour accorder aussi, dans l'éducation de l'esprit moderne, une place privilégiée aux souvenirs et aux monuments littéraires de la Grèce?

La littérature grecque a, comme presque toutes les autres, commencé par la poésie; mais, ce qui vaut mieux, c'est qu'en passant de la poésie à la prose elle s'est fort bien expliqué ses propres ti'ansformations, et qu'elle y a fait à merveille le compte de ses avantages et de ses pertes .

Platon et Aristote savaient et disaient déjà très-nettement tout ce qui s'était caché de sagesse sous les vieilles fables chantées parles poètes de l'école homérique. Platon évidemment les regrette, et s'il écarte de sa République le grand imitateur (c'est-à-dire Homère), ce n'est pas du moins sans le couronner de fleurs (1). Aristote congédie plus résolument encore les fictions poétiques après en avoir dégagé le peu de vérité qu'elles renferment, selon lui, sur la nature des choses et sur celle des dieux (2). Trois siècles plus tard, un voyageur, un géographe, témoin d'autant plus précieux pour nous qu'il n'est pas philosophe de métier et qu'il représente ainsi des opinions plus vulgaires, Strabon, nous dit que les fables sont la première sa- ^ gesse des peuples comme le vers est la première forme de cette

(1) On nous permettra de renvoyer, sur ce sujet, à notre Essai sur Vhistoirt de la critique chez les Grecs, chap. ii, S *•

(2) mtaphysique, XIT, 8.

DANS LA LITTÉRATURE GRECQUE. S

science naïve, et il le montre à sa manière en dégageant des témoignages d'Homère ce qu'ils renferment dç notions positives, soit en histoire, soit en géographie (i). Un siècle après Strabon, voici Plutarque qui, cherchant à s'expliquer pourquoi, de son temps, la Pythie ne s'exprime plus en vers, rattache d'une façon originale l'explication de ce changement à l'histoire même du monde, et semble y signaler l'effet d'une loi de la Providence. Il faut citer cette page empreinte d'un sentiment si profond et si vrai. Plutarque a été lui-même un grand prosateur ; on aime à l'entendre décrire ainsi les origines de l'art où il a excellé :

Ces âges anciens produisaient des natures et des tempéraments portés à la poésie comme d'un élan facile; des âmes où naissaient comme d'elles-mêmes la passion, l'entraînement, des instincts qui n'attendaient plus qu'une légère excitation du dehors, qu'une secousse de l'imagination, non-seulement pour pousser à Tastronomie ou à la philosophie des génies prédestinés à ces études, mais pour jeter les âmes dans une émotion et dans une ivresse telles que le moindre sentiment de joie ou de pitié pouvait, en s'y glissant, faire de ces hommes comme d'harmonieux oiseaux.... Et pourtant, si nous considérons Dieu et sa providence, nous verrons que la révolution qui suivit fut une révolution bienfaisante. Le langage est comme une monnaie d'échange, qu'on accepte quand elle nous est familière et connue, et qui n'a pas même valeur dans tous les temps. Il y eut donc un temps où la monnaie du langage, c'était le vers, le mètre lyrique et chanté ; où toute histoire et toute philosophie, toute passion, pour ainsi dire, et toute action voulaient être exprimées par un langage plus relevé, par un langage poétique et musical. Car ce qu'aujourd'hui entendent à peine quelques hommes, alors tout le monde l'écoutait: bergers, laboureurs, oiseleurs, comme dit Pindare, tom se plaisaient aux chants des poètes. Bien plus, grâce à une heureuse facilité pour la poésie, la plupart savaient exprimer par les chants de la lyre les préceptes de la morale, les épanchements du cœur, les exhorta-r tions : ils persuadaient par des fables et des proverbes en vers ; c'est en vers qu'ils célébraient, qu'ils priaient, qu'ils honoraient les dieux, ceux-ci par un don heureux de la nature, ceux-là grâce à l'habitude. Aussi le dieu (de Delphes) n'enviait pas alors à ses devins cette grâce et cette beauté de la poésie; il ne chassait pas loin de son trépied la muse partout ailleurs honorée ; il appelait à lui, au contraire, et il excitait, comme d'un bienveillant aiguillon, les natures poétiques; il fécondait leur imagination, et du même coup il leur inspirait un» majestueuse éloquence, comme la mieux faite pour ravir les cœurs. Mais quand les mœurs changèrent avec la fortune et le caractère des hommes, l'usage, écartant tout luxe superflu, détacha de leur chevelure les agrafes d'or, de leurs épaules la tunique de fin tissu, accourcit

(1} Géographie, I, 1.

les fières chevelures, délia les cothurnes; on apprit à lutter de coquetterie par la simplicité contre la magnilicence, et à mettre son hon-^ neur plutôt dan« l'étroite modestie du costume que dans le faste et la recherche. De même, alors, le langage changeant avec les mœurs et dépouillant sa parure, Thistoire quitta la forme métrique, comme on descend d'un char, et c^est en prose qu'elle distingua nettement la vérité de la fable; la philosophie préféra une clarté persuasive à 1 éclat des images, et c'est en prose que désormais elle chercha le vrai; alors aussi le dieu fit renoncer la Pythie.... à son langage en vers, plein de mots étranges, de périphrases et d'obscurité ; il lui apprit a parier le langage des législateurs devant leurs concitoyens, celui des rois devant leurs peuples, celui des maîtres devant leurs disciples, et h se faire comprendre pour persuader (1). »

Ainsi, de Taveu des anciens eux-mêmes, la culture de la prose n'est pas reffet d'un simple caprice du goût. Il ne fut pas loisible à l'homme de choisir l'une ou l'autre forme pour sa pensée. Vers et prose, chacune des deux formes a non-seulement ses convenances, mais encore sa date et ses conditions de naissance comme de progrès. Permis à Voltaire d'écrire simplement : « Les mêmes choses bien dites en vers et bien dites en prose sont aussi différentes qu'un vêtement d'or et de soie l'est d'une robe simple et unie ; mais aussi la médiocre prose est encore plus au-dessus des vers médiocres que les bons vers ne l'emportent sur la bonne prose, etc. » Permis à La Harpe de renouveler ce parallèle entre la poésie et l'éloquence, comme si c'étaient là deux instruments mis en même temps par la nature entre nos mains pour l'expression de notre pensée. En plein xvni* siècle, à la bonne heure ; mais au siècle de Pisistrate il en fut autrement. Il n'y avait alors qu'une littérature, la poésie, et presque qu'une poésie, celle qui parlait en vers épiques ; et la poésie régnait seule parce que seule elle pouvait vivre alors. Avec l'inspiration qui produit et la mémoire qui conserve, on a des hymnes, on a des légendes poétiques, on a des épopées même, et certains peuples ont produit de bien longues épopées dans ces conditions; mais sans l'écriture on n'a point d'œuvres littéraires en prose, on n'en peut avoir, et Ion n'y songe même pas. Chez les rapsodes de tous les pays connus, la mémoire, s'appuyant sur le mètre, a fait des merveilles ; elle a transmis d'âge en âge des milliers de vers, et parfois elle a conservé presque sans altération de véritables chefs-d'œuvre. Sans le mètre, la parole humaine manque, pour ainsi dire, de

(1) Des oracles de la Pythie, c. 23.

prise sur le souvenir; si marquée qu'elle soit de l'empreinte du génie, elle ne peut se transmettre avec fidélité à travers les âges; et, de fait, combien cite-t-on de peuples chez qui quelques pages de prose aient ainsi traversé les siècles?

Platon est encore ici un historien éloquent et ingénieux de l'humanité, dans l'apologue sous lequel il nous expose les joies de l'homme prenant possession de l'écriture, et aussi les regrets qui, pour lui, compensent la joie de cette conquête :

On dit que près de Naucratis, en Egypte, il y eut un dieu, l'un des plus anciennement adorés dans le pays, et celui-là même auquel est consacré l'oiseau que l'on nomme ibis. Ce dieu s'appelle Theuth. On dit qu'il inventa le premier les nombres, le calcul, la géométrie et l'astronomie, puis les jeux d'échecs, de dés et enfin l'écriture. L'Egypte tout entière était alors sous la domination de Thamus, qui habitait dans la grande ville, capitale de la haute Egypte.... Theuth y vint, montra au roi les arts qu'il avait inventés, et lui dit qu'il fallait en faire part à tous les Egyptiens.... Quand il sen furent à l'écriture : « Cette science, ô roi, lui dit Theuth, rendra les Egyptiens plus savants et plus capables de souvenir. C'est un remède que j'ai trouvé contre la difficulté d'apprendre et de savoir. » Le roi lui répondit : « Industrieux Theuth, tel homme est capable d'enfanter les arts, tel autre d'apprécier ce qu'ils ont de mauvais ou de bon pour ceux qui s'en serviront; et toi, père de l'écriture, par une bienveillance naturelle, tu juges ton ouvrage tout autre qu'il n'est; il ne produira que l'oubli dans l'esprit de ceux qui apprennent, en leur faisant négliger la mémoire. En effet, confiant dans l'écriture, ils compteront, pour se rappeler les choses, sur des caractères étrangers plutôt que sur euxmêmes. Tu n'as donc pas trouvé un moyen pour la mémoire, mais seulement pour la réminiscence, et tu n'offres à tes disciples que le nom de la science, sans la réalité; car lorsqu'ils auront recueilli beaucoup sans rien apprendre, ils se croiront bien savants, tout ignorants qu'ils seront pour la plupart, et leur faux savoir les rendra désagréables dans le commerce de la vie (\).

Mais qu'est-ce que l'art d'écrire? Connaître et employer quelques signes de la pensée ou des sons qui expriment la pensée ,^ est-ce là tout cet art que l'industrieux Theuth enseignait aux Egyptiens, et que ceux-ci, par les Phéniciens, transmirent à la

Grèce (2)?

L'écriture est quelque chose de plus complexe. Ce fut beaucoup déjà pour les Hellènes de pouvoir graver sur les tombeaux

(i) Platon, Phèdre, c. 59.

(2) L'origine égyptienne de l'alphabet phénicien, attestée par Tacite {Annales, XI, 14), ressort chaque jour avec plus de clarté des recherches entreprises sur c« «u/et par les égyptologues et particulièrement par notre confrère M. de Rougé.

les noms des morts, de pouvoir résumer sur la pierre ou le bronze les dates et comme des sommaires journaliers de leur vie publique, ou même quelque traité de paix ou quelque formule religieuse. Le progrès fut plus notable encore et plus efficace quand, sur une peau dûment préparée à cet effet, le roseau put tracer avec de V encre de longues lignes d'écriture. Alors le commerce épistolaire devenait presque facile ; les généalogies, les listes de magistrats et de prêtres, premiers instruments de la chronologie, les brefs axiomes de la sagesse, purent circuler d'une ville à l'autre et traverser les ipers. C'est là qu'en étaient, à ce qu'il semble, les Hellènes de l'Asie Mineure au viii% au VII* siècle avant l'ère chrétienne. Mais, à la fin de ce vu* siècle, un prince égyptien, pour mieux triompher de nombreux compétiteurs, appela à son secours des soldats cariens, et, pour prix des services qu'ils lui rendirent, il leur ouvrit les ports de l'Egypte, leur permit de remonter le Nil et d'établir sur ses deux rives de véritables comptoirs de commerce. On lit sur un colosse d'Ipsamboul (1), aux limites mêmes de l'Egypte et de la Nubie, quelques lignes péniblement tracées en caractères grecs d'une très-vieille écriture, antérieure peutêtre au règne de l'Athénien Pisistrate. Ce sont les signatures de quelques-uns de ces aventuriers venus jusqu'à Eléphantine avec le roi Psammetikus; deux Grecs y figurent à côté d'un Egyptien et d'un autre étranger. Ces Grecs-là méritent peutêtre de compter parmi les bienfaiteurs de notre civilisation, car ils ont contribué à établir entre l'Eg^-pte et leur patrie des rapports tout nouveaux, et à faire répandre vers le nord et l'occident du monde alors connu une invention dont l'influence équivalut peut-être, en son temps, à celle de l'imprimerie dans les temps modernes.

Depuis bien des siècles déjà l'Egypte possédait un système d'écriture complexe et difficile, mais régulier, avec lequel elle couvrait ses monuments des durables souvenirs de son histoire ; depuis mille ans et plus elle avait inventé l'art de transformer l'écorce d'un roseau indigène dans la vallée du Nil en feuilles flexibles et solides, sur lesquelles courait facilement le calante : le papyrus était devenu cette substance commode qui en a gardé le nom, le papier. On possède aujourd'hui encore des rouleaux de ce papier égyptien qui remontent aux temps de Moïse et au delà. Chose singulière, une denrée si précieuse

DANS LA LITTÉRATURE GRECQUE. T

pour un peuple civilisé, cette denrée dont l'usage se confond presque, selon une belle expression de Pline, avec l'histoire même et avec la civilisation (1), le papyrus, ou n'avait pas franchi les limites de l'Egypte avant le vi« siècle, ou s'était fort peu répandu en Grèce jusqu'à cette époque. Mais, dès le temps de Pisistrate, on le voit en usage sur les divers points du monde hellénique, et alors, pour la première fois, on entend parler de véritables livres {biblid); alors des collections de livres, sous le nom de bibliothèques, commencent à se former soit dans les édifices publics, soit chez les particuliers. Ce n'est pas que le papyrus eût tout à fait remplacé les autres matières plus ou moins propres à recevoir l'écriture; on gravait et l'on grava longtenij)s encore des lois et des actes publics de tout genre sur des plaques de pierre ou de bronze ; on écrivait même certaines pièces de comptabilité sur des planchettes de bois, moins coûteuses alors que le papier, et cet usage se perpétue sous nos yeux dans plusieurs pays dé l'Orient (2); mais de plus en plus le papyrus se répandit et s'appropria aux besoins de la littérature. La pensée grecque possédait enfin un véhicule plus commode et plus sûr que la mémoire : le rapsode était détrôné par Xécrimin et le copiste.

Or, il se trouve que vers le même temps la littérature grecque nous offre, poiu* la première fois, des philosophes, des historiens, des médecins, qui composent sans le secours de la versification, ^t^ prosateurs, en un mot. Cette coïncidence serait-elle un pur effet du hasard? Il est facile et il est plus juste d'y reconnaître l'influence indirecte et pourtant puissante d'une de ces inventions qui, en transformant la matière, accélèrent du même coup les progrès de l'esprit humain.

Le génie grec était mûr pour la science, quand il reçut de Tétranger un instrument qui lui devenait nécessaire. Avec la diffusion du papier de papyrus, la prose entra dans la littérature, précisément à l'heure où la science en avait besoin pour se dégager des voiles de la fable et pour parler aux hommes un langage digne des vérités qu'elle allait exposer.

(l) Qmm chartœ usu maxime humanitas vitœ constet et memoria (Hist. nat.,

(2*) Voir' notre Lettre à M. Didot sur le prix du papier dans l' Antiquité ^ avec la réponse de ce savant typographe (Paris, 1857).

(1) Corpus inscriptionum grcBcanmiy il 5126.

Ce langage nouveau ne se forma pas en un jour. Homère avait eu des maîtres en poésie. Hérodote, Thucydide et Platon eurent des maîtres dans l'art de la prose. Malheureusement les œuvres des premiers prosateurs ont péri dans le naufrage de la littérature grecque ; il n'en reste que de rares et informes débris; mais à ces débris on peut ajouter quelque* pages éparses sur les monuments même de Tancienne Grèce. C'est bien peu; c'est assez cependant pour nous permettre de suivre les essais timides et les premiers débrouillements d'un art transmis par les Grecs aux Romains et par les Romains à tout l'Occident civilisé. Le labourage, comme la prose, est chose aussi simple que bienfaisante. Si nous avions encore aujourd'hui la charrue de Triptolème, de quel respect une telle relique ne serait-elle pas entourée? Eh bien, nous avons encore quelques produits grossiers de l'industrie qui s'exerçait, au temps de Solon et de Thémistocle, à remplacer la phrase poétique et à régler l'harmonie, alors nouvelle, de la prose : c'est pour ces grossiers produits que je demande à mes lecteurs un peu de l'attention pieuse et de l'indulgence qu'on ne refuse guère aux moindres commencements des choses destinées à grandir.

Un maître en fait de style, P.-L. Courier (1) a vivement senti le caractère de cette prose antique, dénuée des charmes du vers et non pourvue encore des qualités qui la rendront, un jour, aussi belle que la versification.

Les premiers essais furent informes, dit-il ; il nous en reste des fragments où se voit la difficulté que Ton eut à composer sans mètre, et se passer de cette cadence qui, réglant, soutenant le style, faisait pardonner tant de choses.... Ils (les historiens avant Hérodote) n'eurent point de style à proprement parler, mais des membres de phrase, tronçons jetés Tun sur l'autre, heurtés sans nulle sorte de liaison ni

(1) Essai (Tune notwelle traduction d'Héi'odote (Préface). H ne faut pas relire au^oiuxl'l^^ cet Essai sans tenir grand compte des ingénieuses objections qiie M. Villemain {Mélanges littéraires, t. n) a jadis adressées à l'auteur.

de correspondance, comme témoigne Démétrius ou l'auteur, quel qu'il soit, du livre de VElocution. « Les membres d'une période, ajoutait l'auteur de l'excellent manuel que cite Courier, sont comme les pierres d'une voûte qui s'appuient l'une sur l'autre et se soutiennent. Les membres de la phrase coupée (celle des vieux prosateurs) sont comme des pierres dispersées sur le sol et sans attache.... Voilà aussi pourquoi l'ancien style a quelque chose de maigre et d'étroit, comme sont les statues archaïques, dont tout l'art semble se réduire à une sorte de maigreur alerte. Le style du second âge, au contraire, ressemble déjà aux ouvrages de Phidias, qui ont à la fois l'ampleur et la justesse. »

Le moyen de rendre sensible dans une traduction, avec une langue aussi régulière que la nôtre et aussi exigeante en sa régularité, le moyen d'imiter, sans devenir barbare, ces façons de langage incorrect et gauche, ou cette roideur qui est le cachet de l'archaïsme? Si difficile que soit la tâche, nous ressayerons pourtant, après avoir averti nos lecteurs que bien des traits de Toriginal seront plus ou moins effacés dans nos copies.

Parmi les plus anciens monuments de la prose grecque sont, je crois, autant qu'il nous est permis de dater avec précision

de tels débris :

r Le traité de paix entre les villes d'Herœa et d'Elis dans le Péloponèse, traité dont le texte se lit sur une plaque de bronze, retrouvée en 1813 dans le lit de l'Alphée (1);

2' Le serment par lequel les Grecs s'engagèrent à repousser de toutes leurs forces la première invasion médique (2) ;

3° Une formule d'imprécation qui se lit sur une plaque de marbre découverte parmi les ruines de Téos (3).

Le premier de ces actes est en dialecte dorien ; le second, en quelque dialecte qu'il ait été rédigé d'abord, nous est parvenu avec les formes du dialecte attique ; le troisième est ionien par la langue comme par l'écriture. Voilà déjà, dans ces courts documents, une image ou tout au moins un indice des divisions naturelles de la littérature grecque, dont aucune littéraraturc moderne ne saurait nous donner une idée. La traduction française dissimulera nécessairement ces nuances sous l'uniformité d'une prose d'où ont disparu depuis longtemps les différences du génie provincial et celles qui pouvaient rappeler la diversité de nos origines. Nous tâcherons, au moins,

(1) Corpus inscript, grœc, n. il.

(2) Cité par Lycurgue l'orateur, dans son discours contre Léocrate, S 19-

(3) Corpus inscript grœc, n. 3044.

de saisir par un calque fidèle tout ce qui peut être saisi des caractères de ces vieux textes.

Voici d'abord le traité des Héréens et des Eléens, traduit aussi brièvement qu'il est possible et aussi clairement que le comportent certaines obscurités de l'original. »

Le pacte (ou plutôt : la parole) aux Héréens et aux Eléens. Qu'il y ait alliance de cent ans, et qu'elle commence ici; et s'il est quelque besoin de parole ou d'action, que l'on s'unisse les uns aux autres, tant pour la guerre que pour le reste; que, si l'on ne s'unit pas, on paye à Zeus Olympien un talent d'argent pour amende sacrée (?). Que, si quelqu'un détruit l'écriture, soit citoyen, soit magistrat, soit peuple, il soit tenu à l'amende ici inscrite (1).

Le monument de Téos a quelques traits d'une ressemblance générale avec celui d'Elée; on y sent la même austérité religieuse, mais la phrase y est déjà plus ample; comme si la pensée elle-même se sentait plus à l'aise sous ce vêtement nouveau de la prose, on dirait qu'elle le soulève et le porte avec une sorte de noblesse. La période s'allonge, un peu monotone, il est vrai, mais d'une monotonie qui n'est pas sans grandeur.

.... Que tout citoyen de Téos qui désobéira à l'eutbyne ou à l'aesymnète (2), ou qui se révoltera contre l'aesymnète, périsse lui et sa race. Quiconque gouvernant à titre d'aesymnète, à Téos ou sur le territoire de Téos, tuera quelqu'un contre la loi, contre les intérêts de la ville et du territoire de Téos; quiconque trahira dans une île (dans l'île?), sur mer, ou, plus tard, dans la campagne, un des citoyens qui ont survécu à la peste ; quiconque exercera le vol ou la piraterie, ou recevra sciemment ceux qui l'exercent et qui emportent quelque chose du territoire ou de la mer de Téos, ou foimera avec préméditation quelque projet contre les Téiens, soit avec les Hellènes, soit avec les barbares, qu'il périsse lui et sa race.

Les magistrats en charge qui ne feraient pas, autant qu'il est en eux, l'imprécation susdite à l'assemblée des anthestéries, des fêtes d'Héraclès et de Zeus, y seront compris eux-mêmes. Que celui qui brisera les tables sur lesquelles l'imprécation est gravée, ou qui en fera

1) Dans les archives diplomatiques de l'Europe, un seul texte remonte plus haut i celui qu'on vient de lire; mais c'est un texte égyptien, celui d'un traité entre

( que

Ramsès Méiamoun et le prince des Schéta, dont nous devons la connaissance à M. de Rougé. Il serait curieux d'y recueillir le détail des formules usitées, dès ces époques reculées, dans les chancelleries de l'Orient; mais nous devons résister ici h la tentation de cette curiosité.

(2) Noms de magistratures dont il n'importe pas ici de déterminer les attributions porticulièrps.

sauter les lettres (1), ou qui détruira ces tables, périsse lui et sa race. Que celui qui' composera des poisons nuisibles aux Téiens, à tous ou en particuUer, périsse lui et sa race. Que celui qui par dol ou intrigue empêchera l'importation du blé dans la terre des Téiens, soit par la voie de mer, soit par celle de terre, périsse lui et sa race.

Sous une monotonie à peu près pareille et que d'ailleurs il était difficile d'éviter en de telles compositions, le serment des guerres médiques laisse percer comme un souffle d'éloquence. Ces formules d'engagement solennel et patriotique n'étaient pas seulement écrites pour être lues; elles devaient être prononcées devant les autels, et il semble que quelque chose y soit resté du geste oratoire qui les accompagnait et de l'émotion qui soulevait les cœurs en les prononçant.

Je ne préférerai pas la vie à la liberté. Je ne quitterai pas mes chefs ni vivants ni morts; et les alliés morts dans le combat, je les enterrerai tous. Après avoir vaincu les barbares, je ne détruirai aucune des villes qui auront combattu pour la Grèce; mais celles qui auront pris le parti des barbares, je les décimerai toutes. Je ne reconstruirai pas un seul des temples brûlés et renversés par les barbares, mais j'en laisserai subsister les ruines pour témoigner de leur impiété auprès de n.os descendants.

11 est remarquable que nous trouvions ainsi un serment militaire parmi les premiers monuments de la prose grecque, conune le serment militaire de 842 est le premier monument de notre

prose romane.

La formule du serment civique usité chez les Athéniens remontait peut-être plus haut encore que celle qu'on vient d'entendre, mais, dans la j'édaction qui nous en est parvenue (2), elle lui ressemblait fort. C'est le même ton de mâle et austère énergie, c'est la même simplicité antique.

Je ne déshonorerai pas les armes sacrées ; je ne quitterai pas mon compagnon de rang. Je combattrai pour tout ce qui est saint et sacré et seul et avec de nombreux compagnons. Je ne rendrai pas (à ines descendants) ma patrie moindre que je ne l'ai reçue, mais plus grande et plus forte. J'obéirai sagement aux juges en fonction; le me soumettrai aux lois établies et à celles que pourra établir la volonté unanime du peuple. Si quelqu'un détruit ces lois ou les enfreint, je les vengerai et seul et avec mes concitoyens, et j'honorerai la religion de mes pères.

(i) Les lettres sont désignées ici d'un nom plus significatif, les Phéniciennes, qui témoigne de l'origine que les Grecs attribuaient à leur écriture. (2) Anthologie de Stobée, XLffl, 48.

DES ORIGINES DK LA PKÛ^dE

(le saisir par un calque fidèle tout ce qui peut être saisi des caractères de ces vieux textes.

Voici d'abord le traité des Héréens et des Eléens, traduit aussi brièvement qu'il est possible et aussi clairement que le comportent certaines obscurités de l'original.

Le pacte (ou plutôt : la parole) aux Héréens et aux Eléens. Qu'il y ait alliance de cent ans, et qu'elle commence ici ; et s'il est quelque besoin de parole ou d'action, que l'on s'unisse les uns aux autres, tant pour la guerre que pour le reste; que, si l'on ne s'unit pas, on paye à Zeus Olympien un talent d'argent pour amende sacrée (?). Que, si quelqu'un détruit l'écriture, soit citoyen, soit magistrat, soit peuple, il soit tenu à l'amende ici inscrite (1).

Le monument de Téos a quelques traits d'une ressemblance générale avec celui d'Elée; on y sent la même austérité religieuse, mais la phrase y est déjà plus ample; comme si la pensée elle-même se sentait plus à l'aise sous ce vêtement nouveau de la prose, on dirait qu'elle le soulève et le porte avec une sorte de noblesse. La période s'allonge, un peu monotone, il est vrai, mais d'une monotonie qui n'est pas sans grandeur.

.... Que tout citoyen de Téos qui désobéira à l'euthyne ou à l'aesymnète (2), ou qui se révoltera contre l'aesymnète, périsse lui et sa race. Quiconque gouvernant à titre d'œsymnète, à Téos ou sur le territoire de Téos, tuera quelqu'un contre la loi, contre les intérêts de la ville et du territoire de Téos; quiconque trahira dans une île (dans l'ile?), sur mer, ou, plus tard, dans la campagne, un des citoyens qui ont survécu à la peste ; quiconque exercera le vol ou la piraterie, ou recevra sciemment ceux qui l'exercent et qui emportent quelque chose du territoire ou de la mer de Téos, ou foimera avec préméditation quelque projet contre les Téiens, foit avec les Hellènes, soit avec les barbares, qu'il périsse lui et sa race.

Les magistrats en charge qui ne feraient pas, autant qu'il est en eux, l'imprécation susdite à l'assemblée des anthestéries, des fêtes d'Héraclès et de Zeus, y seront compris eux-mêmes. Que celui qui brisera les tables sur lesquelles l'imprécation est gravée, ou qui en fera

(1) Dans les archives diplomatiques de l'Europe, un seul texte remonte plus haut que celui qu'on vient de lire; mais c'est un texte égyptien, celui d'un traité entre Ramsès Môiamoun et le prince des Schéta, dont nous devons la connaissance à M. de Rougé. Il serait curieux d'y recueillir le détail des formules usitées, dès ces époques reculées, dans les chancelleries de l'Orient; mais nous devons résister ici à la tentation de cette curiosité.

(2) Noms de magistratures dont il n'importe pas ici de déterminer les attributions pa^ticuli^^ps.

sauter les lettres (i), ou qui détruira ces tables, périsse lui et sa race. Que celui qui' composera des poisons nuisibles aux Téiens, à tous ou en particulier, périsse lui et sa race. Que celui qui par dol ou intrigue empêchera l'importation du blé dans la terre des Téiens, soit par la voie de mer, soit par celle de terre, périsse lui et sa race.

Sous une monotonie à peu près pareille et que d'ailleurs il était difficile d'éviter en de telles compositions, le serment des guerres médiques laisse percer comme un souffle d'éloquence. Ces formules d'engagement solennel et patriotique n'étaient pas seulement écrites pour être lues; elles devaient être prononcées devant les autels, et il semble que quelque chose y soit resté du geste oratoire qui les accompagnait et de l'émotion qui soulevait les cœurs en les prononçant.

Je ne préférerai pas la vie à la liberté. Je ne quitterai pas mes chefs ni vivants ni morts; et les alliés morts dans le combat, je les enterrerai tous. Après avoir vaincu les barbares, je ne détruirai aucune des villes qui auront combattu pour la Grèce; mais celles qui auront pris le parti des barbares, je les décimerai toutes. Je ne reconstruirai pas un seul des temples brûlés et renversés par les barbares, mais j'en laisserai subsister les ruines pour témoigner de leur impiété auprès de n,os descendants.

Il est remarquable que nous trouvions ainsi un serment militaire parmi les premiers monuments de la prose grecque, comme le serment militaire de 842 est le premier monument de notre

prose romane.

La formule du serment civique usité chez les Athéniens remontait peut-être plus haut encore que celle qu'on vient d'entendre, mais, dans la j'édaction qui nous en est parvenue (2), elle lui ressemblait fort. C'est le même ton de mâle et austère énergie, c'est la même simplicité antique.

Je ne déshonorerai pas les armes sacrées ; je ne quitterai pas mon compagnon de rang. Je combattrai pour tout ce qui est saint et sacré, et seul et avec de nombreux compagnons. Je ne rendrai pas (à mes descendants) ma patrie moindre que je ne l'ai reçue, mais plus grande et plus forte. J'obéirai sagement aux juges en fonction; je me soumettrai aux lois établies et à celles que pourra établir la volonté unanime du peuple. Si quelqu'un détruit ces lois ou les enfreint, je les vengerai et seul et avec mes concitoyens, et j'honorerai la religion de mes pères.

(1) Les lettres sont désignées ici d'un nom plus significatif, les Phéniciennes, qui témoigne de l'origine que les Grecs attribuaient à leur écriture.

(2) Anthologie de Stobée, XLm, 48.

t DES ORIGINES DE LA PROSE

On devrait rapprocher de ces deux formulei? celle du serment que se prêtaient Tun à l'autre les membres du conseil amphictyonique. Mais Torateur Eschine, qui nous l'a fait connaître (1), ne nous en fournit qu'une rédaction sous forme indirecte. Précieux pour le fond des idées, un tel texte n'a pas pour la forme assez d'autorité pour que nous l'insérions ici. Nous avons plus de confiance dans le serment professionnel des médecins, connu sous le nom de serment des Asclépiades, et que nous ont transmis les manuscrits de la collection hippocratique. Là tout atteste et les vieilles mœurs et les vieilles superstitions de la Grèce; une certaine ingénuité de style et quelques archaïsmes particuliers de syntaxe nous montrent la prose grecque bien près des premiers essais qu'elle fixa par l'écriture. Je ne sais pas d'artifice qui puisse simuler à ce point ce qu'un ancien critique appelle si justement « une noble rouille de vétusté (2). » Comparez les prétendus fragments qui nous sont donnés, dans le recueil de Stobée, comme extraits du préambule des lois de Zaleucus et du préambule des lois de Charondas.

Je jure par Apollon médecin, par Asclépios, Hygie et Panacée, et je prends à témoin tous les dieux, toutes les déesses, d'accomplir selon mon pouvoir et ma raison le serment dont ceci est le texte : d'estimer à l'ée-al de mes parents celui qui m'a enseigné cet art, de faire vi^» commune, et, s'il est besoin, de partager mes biens avec lui; de tenir ses enfants pour mes propres frères, de leur enseigner cet art, s'ils ont besoin de l'apprendre, sans salaire ni promesse écrite ; de faire participer aux préceptes, aux leçons et à tout le reste de l'enseignement mes fils, ceux du maître qui m'a instruit, les disciples inscrits et engagés selon les règlements de la profession, mais ceux-là seulement. J'appliquerai les régimes, pour le bien des malades, selon mon pouvoir et mon jugement, jamais pour faire tort ou mal à personne. Je ne donnerai à personne, pour lui complaire, un remède mortel, ni un conseil qui l'induise à sa perte.... Mais je conserverai purs et ma vie et mon art (3).... Dans toute maison où je viendrai, j'y entrerai pour le bien des malades, me tenant loin de tout tort volontaire et de toute séduction, et surtout loin des plaisirs de l'amour avec les femmes on avec les hommes, soit libres, soit esclaves; ce que dans l'exercice ou en dehors de l'exercice et danr, le commerce de la vie, j'aurai vu ou entendu qu'il ne faille pas répandre, je le tiendrai en tout pour un secret. Si j'accomplis ce serment avec fidélité, qu'il m'arrive de jouir de

(1) Discours sur les prévarications de t Ambassade.

(2) Denys d'Halicarnasse, Lettre à Pompée, c. 2; sur Démosthèney c. 5.

(3) Le» points répondent ici à quelques lignes d'un intérêt tout technique, et qui d'ailleurs seraient obscures sans Taide d'un commentaire.

ma vie et de mon art, en bonne réputation parmi les hommes et pour toujours;, si je m'en écarte et l'enfreins, qu'il m'arrive l« con-

traire.

Mais quelque intérêt qui s'attache à des documents d'un tel caractère et d'une antiquité aussi vénérable, la prose s'y montre encore bien peu libre, pour ainsi dire, en ses mouvements. Le texte de la loi, la formule sacramentelle résument la pensée d'un peuple ou celle d'une corporation ; ils n'expriment pas encore le génie personnel ou le talent d'un écrivain de profession. Nous voudrions trouver quelque exemple où la prose grecque se présentât sous ce nouvel aspect.

Les premiers écrivains qui ont pris, en Grèce, le nom de prosateurs [logographes), sont des historiens. Nous savons leurs pénibles efforts pour éclairer le chaos des fables longtemps amassées par les poètes; nous savons comment ils ont débrouillé la chronologie, comment ils ont appliqué la critique au choix et à l'examen de diverses traditions du passé, comment ils ont, en un mot, fait de l'histoire une véritable science ; nous savons moins comment ils ont écrit. Parmi les innombrables citations que l'on trouve de leurs ouvrages chez les géographes et les compilateurs, fort peu sont textuelles et assez étendues pour nous donner une idée du style des auteurs originaux. Hécatée de Milet, Xanthus de Lydie, Hellanicus deLesbos, ont été, pour leurs successeurs, des érudits surtout et fort peu des artistes. On alléguait leur autorité sans trop songer à leur langage, sur lequel nous ne possédons, d'ailleurs, que des jugements fort courts de quelques anciens critiques (1). Voici pourtant quelques lignes assez authentiques pour être recueillies aujourd'hui avec confiance, assez caractéristiques pour tenir place dans ce musée d'une espèce nouvelle où nous essayons de remettre en lumière les tableaux morcelés des vieux maîtres de la prose. C'est d'abord le début de l'ouvrage d'Hécatée, début que cite,

(l) Denys d'Halicarnasse, sur Thucydide, c. 5 et 23; Hermogène, Traité det% formes du style, H, 12, S 6; etc.

fMt

à titre d'exemple, ce rhéteur Démétrius dont j'invoquais plus haut le témoignage.

Hécatée de Milet raconte ainsi : « J'écris ces choses comme elles me semblent être vraies; car les propos des Grecs sont nombreux, et, comme il me parait, ridicules. »

C'est ensuite un naïf récit, comme on sait qu'il s'en trouvait à chaque page dans ce livre où la critique se montre encore bien timide.

Orestheus, fils de Deucalion, étant venu en Etoile pour y ré^er, sa chienne accoucha d'un bâton, et lui il ordonna qu on enfouît le bâton en terre, et il en sortit une vigne chargée de grappes De là vient qu'il appela son fils Phytius (c'est-à-dire Planteur), Ce Phytms eut pour fils CEnée, qui tirait son nom de la vigne; car les anciens appeUent les vignes œnas. Or, le fils d'OEnée fut Etolus.

On distingue comme une lueur d'art dans la phrase suivante que l'auteur du Traité du Sublime emprunte au Milésien comme exemple de la figure qui consiste à passer du style mdirect au style direct.

Céyx souffrant beaucoup de la chose, ordonna aux Héraclides.... car ie ne suis pas de force à vous défendre. Ainsi, pour ne pas périr vous-même et me faire tort, allez-vous-en chez quelque autre peuple.

Quelques-uns de ces brusques détours, de ces anacoluthes, comme on les appelait en grec, sont restés dans l'usage , et ils comptent même parmi les recettes de l'élégance attique. Mais ils ont, dans ce premier âge de la prose, un air de négligence qui choque et trouble un peu l'esprit. Il faudra du temps et beaucoup d'habileté pour que de pareils moyens arrivent à faire régulièrement partie de l'art d'écrire.

Même teneur de langage facile, insouciant, presque décousu, dans une page qu'Athénée emprunte au deuxième livre des Annales de Lampsaque, par Charon, vieil historien natif de cette ville. La singularité même de l'anecdote ajoute ici au charme antique de la narration.

Les Bisaltes firent une expédition en Cardie et vainquirent. Le chef des Bisaltes était Onaris. Cet Onaris, étant enfant, avait été vendu en Cardie, et devenu esclave chez un Cardien, il y faisait le métier de barbier. Or, il était venu un oracle, annonçant aux Cardiens que les Bisaltes marcheraient contre eux, et les gens assis dans la boutique

du barbier disputaient beaucoup là-dessus. Et lui, s'étant échappé de Cardie, revint dans sa patrie; et il conduisit les Bisaltes contre les Cardiens, ayant été nommé général par les Bisaltes. Or, les Cardiens, de leur part, apprenaient à tous leurs chevaux à danser au son de la flûte dans les festins, et se tenant sur leurs pieds de derrière, ils suivaient avec leurs pieds de devant le jeu de la flûte. Sachant cela, Onaris fit acheter une Gardienne qui jouait de la flûte; celle-ci, venue chez les Bisaltes, y instruisit beaucoup de joueurs, avec lesquels Onaris partit en expédition contre Cardie. Et quand le combat fut commencé, il ordonna que la flûte jouât les airs que savaient les chevaux des Cardiens; et quand les chevaux entendirent la flûte, ils se dressèrent sur leurs pieds de derrière, et se mirent à danser. Or, toute la force des Cardiens était dans leur cavalerie, et ainsi ils furent vaincus.

Après ces rares morceaux échappés au naufrage de la littérature historique avant Hérodote, il est curieux de suivre les progrès de l'art, et chez le conteur ionien qu'on a justement nommé « le père de l'histoire, » et chez l'Athénien Thucydide, son contemporain, mais sorti d'une école si différente. Hérodote continue et rappelle encore la méthode de ses maîtres, les logographes. Lisez le début de son livre :

Hérodote d'HaUcarnasse raconte ici ce qu'il a appris, afin que les actions des hommes ne soient pas effacées par le temps, et que les grands et merveilleux faits accomplis tant par les Grecs que par les barbares ne restent pas sans gloire; puis aussi la raison pourquoi ils se sont fait la guerre entre eux.

C'est presque le préambule d'Hécatée, mais avec un fond de pensée déjà plus sévère, et sur un ton de style déjà plus soutenu, quoique fort simple encore. On sentira les mêmes analogies et, pour ainsi dire, la même mesure de progrès, si, à côté des fragments de récits de Charon et d'Hécatée, on relit quelqu'une de ces belles pages d'Hérodote où tantôt le sentinaenl religieux et moral, tantôt le patriotisme, tantôt l'esprit critique anime doucement le style partout empreint d'une gracieuse ingénuité. Pour ne citer que de courts exemples, telle est, d'abord, cette conclusion de sa préface :

Voilà ce que racontent les Perses et les Phéniciens. Pour moi, je ne dirai pas si les choses eurent lieu de cette façon ou d'une autre. Ayant marqué celui que je crois avoir le premier fait la guerre aux Grecs, je continuerai mon discours, en parcourant également les petites viUes et les grandes. Car de celles qui jadis étaient grandes, la plupart sont devenues petites ; et celles qui, de mon temps, sont grandes, étaient

petites autrefois. Sachant donc que le bonheur des hommes n'est jamais stable, j'aurai même souvenir des unes et des autres.

Tel est ce résumé des causes de la grandeur d'Athènes républicaine :

Ainsi croissait la puissance d'Athènes, et cela fait voir combien à tous égards la liberté est excellente. En effet, aussi longtemps que les Athéniens obéirent à des tyrans, ils ne furent supérieurs en guerre à aucun de leurs voisins, tandis qu'à peine affranchis de la tyrannie, ils les surpassèrent de beaucoup. C'est que lorsqu'ils étaient esclaves, ils se comportaient mal à dessein, comme travaillant pour un maître, au lieu qu'une fois libres, ils firent des merveilles, parce que chacun travaillait pour soi (i).

Dans le genre narratif je ne sais vraiment quel morceau choisir parmi tant de petits chefs-d'œuvre : la triste aventure de Périandre et de Lycophron, Crésus sur le bûcher, la mort tragique de Cambyse, celle du Satrape Orétès, l'histoire des H3T)erboréens. Le célèbre apologue du pêcheur jouant de la flûte, apologue conté par Cyrus aux Ioniens, se rapproche surtout du récit de Charon sur les Bisaltes par la simplicité naïve du tour et de l'expression. Citons pourtant de préférence un morceau moins connu, et citons-le dans une traduction du xvi" siècle, celle de P. Saliat, qui, légèrement retouchée, vaut souvent mieux que toutes les traductions modernes, tant notre langue ^ors offrait une naturelle ressemblance avec celle d'Hérodote ; il s'agit, dans ce passage, d'un fils d'Eétion et de Labda, prédestiné à renverser la domination des Branchiades, et que ceux-ci voulaient faire périr pour échapper aux menaces de roracle :

Les Branchiades ne firent semblant de rien, encore qu'ils proposassent faire périr toute lignée qui viendrait d'Eétion. Quand la mère eut fait l'enfant, soudain ils envoyèrent dix des leurs au quartier où demeurait Eétion, pour en faire le massacre. Arrivés à la Pierre (c'était le nom du quartier) et entrés dans la cour d'Eétion, ils demandèrent Tenfant. Labda, qui ne savait pourquoi ils étaient venus, et pensant que pour la bienveillance du père ils demandassent l'enfant, l'apporta et le mit aux mains de l'un des dix. Or, avaient-ils conclu en chemin que le premier qui tiendrait l'enfant le jetterait et froisserait contre terre. Labda donc apportant et baillant son enfant à l'un d'eux, fortune voulut qu'il jetât un ris à celui qui le prenait; ce que voyant, il eut pitié de le faire mourir, et, mû de compassion, le remit

(i) Hérodote, liv. V, c. 78.

au second, le second au tiers, et ainsi passa- t-il par les mains des dix, nul n'ayant le courage de le tuer. Pourquoi le rendant à sa mère, ils sortirent du palais, etc. (1).

Si, maintenant, nous ouvrons Thucydide, l'Athénien, l'élève des philosophes et des rhéteurs, le laborieux et habile artisan de style, quel contraste avec Hérodote ! Récits, descriptions, discours, analyses et résumés philosophiques des événements, tout semble dater d'un siècle, de deux siècles après le conteur ionien. Chez celui-ci, l'humanité est jeune et fraîche encore; souvent on dirait des héros d'Homère, sauf l'emploi du vers épique; le plan même de l'ouvrage, avec ses digressions fréquentes, rappelle encore VIliade et Y Odyssée. Les critiques anciens avaient déjà signalé cette ressemblance. Au contraire, Thucydide ouvre une ère toute nouvelle où l'austérité savante de la composition et du langage répond merveilleusement à celle de la pensée. A cette simple philosophie des vicissitudes humaines que tout à l'heure Hérodote résumait en quelques lignes naïves, comparez ce douloureux résumé des discordes de la Grèce (2).

Dans la suite, l'Hellade entière fut ébranlée par les dissensions qui s'élevèrent, les démocrates voulant appeler ceux d'Athènes, et les oligarques ceux de Lacédémone, et n'ayant dans la paix m prétexte ni moyen prêt pour le faire, tandis que la guerre fournissait aux ambitieux de chaque parti l'occasion facile de se renforcer par des alliances au détriment du parti contraire. Et de là pour les viUes des déchirements qui se voient et se reverront toujours, tant que la nature humaine ne changera pas, mais plus ou moins terribles, et de formes diverses, selon la variété des circonstances où les révolutions se produisent. Dans la paix, en effet, et dans la prospérité, les Etats comme les particuliers ont plus de sagesse, n'ayant pas à subir de tristes nécessités. Mais la guerre, en épuisant les ressources de la vie, est une école de violence qui forme les âmes à l'image des événements. Les cités étaient donc livrées à la discorde, et celles qui s'ébranlaient après les autres, comme instruites par l'exemple, n'en allaient que plus loin dans les excès de l'innovation, dans les raffinements de l'audace, dans l'énormité des vengeances. Une morale nouvelle changeait le sens des mots • l'ardeur effrénée passait pour courage et dévouement, la lenteur circonspecte pour lâcheté décente , la modération pour faiblesse de cœur, toute prudence pour incapacité d'agir ; l'ardeur d'une passion foUe s'appelait un élan viril , et la prudence réfléchie passait pour un prétexte spécieux d'inaction. Les conseils violents comptaient comme

(1) Hérodote, V, c. 92. La traduction de Saliat malgré ses défauts, mériterait les honneurs d'une révision et d'une réimpression.

(2) Livre HI, c. 82-83.

preuve de fidélité, et ropposition était suspecte. Réussir dans un coup de main, c'était faire preuve d'habileté; le prévoir, de plus encore. Savoir se passer de tels moyens, c'était rompre les liens de parti et trembler devant ses adversaires. En général, on louait celui qui avait su prévenir les coups d'un ennemi ou bien pousser à l'action celui qui n'y songeait pas. Les liens du sang étaient moins estimés que ceux de l'association, car ceux-ci donnaient des complices prêts à oser sans réflexion ; or, ce n'était pas pour la défense des lois établies qu'on formait de telles sociétés, mais pour les combattre au profit de l'ambition. Les gages réciproques de fidélité ne reposaient pas sur la loi divine, mais sur la communauté des attentats. Si l'on admettait quelque bonne pensée d'un ennemi, ce n'était pas par générosité, mais parce que, avec les avantages de la force, on se croyait à l'abri ; d'ailleurs, le plaisir de la vengeance passait avant celui de n'être pas même attaqué. S'il y avait quelquefois des traités et des serments, ils duraient autant que le danger qui seul y avait réduit les deux adversaires; et, à l'occasion, celui qui, voyant son ennemi sans défense, .le surprenait par un coup d'audace, se plaisait à profiter ainsi des serments pour préparer en secret sa vengeance, jouissant à la fois et du péril évité et du succès d'une ruse habilement conduite. En général il est plus facile aux méchants de faire louer leur adresse, qu'aux inhabiles leur honnêteté : on rougit de l'une, on se pare de l'autre.

Et la cause de toutes ces misères, c'est l'ambition du pouvoir et des honneurs; c'est les rivalités qui s'ensuivent. En effet, les chefs d'Etat, chacun sous des noms spécieux, ici défenseurs de l'égalité, là d'une sage aristocratie, sous couleur de dévouement à la chose publique, n'en faisaient qu'un prix à leur émulation, et luttant de tous leurs moyens à qui l'obtiendrait par un surcroît d'audace ou d'obstination dans la vengeance, ne s'arrêtaient pas où le voulaient la justice et l'intérêt commun, mais où les avait poussés leur passion du moment, également prêts, dans leur ambition, à saisir le pouvoir et par les injustes arrêts du suffrage et par la violence. Départ et d'autre, égal mépris de l'honnête ; pourvu qu'en faisant le mal on sauvât les apparences, on avait pour soi l'opinion, et les citoyens neutres étaient sûrs de soufTrir, soit pour refus de concours, soit pour s'être fait des jaloux en échappant aux misères de la lutte.

C'est ainsi que la dissension multiplia les désastres parmi toute l'Hellade, que la simplicité de cœur, inséparable de la vertu, disparut sous le ridicule, tandis que l'esprit de faction prenait d'incroyables avantages. Car il n'y avait pour concilier les partis ni raison assez forte, ni serment assez terrible; et, vainqueurs, leur raison allait à compter plutôt sur l'imprévu qu'à se confier dans la fidélité des hommes. D'ailleurs, les plus médiocres esprits l'emportaient d'ordinaire; car, craignant que leur faiblesse ne les exposât à succomber sous l'éloquence et l'habileté politique de leurs ennemis, ils se hâtaient de les prévenir par des coups demain; les autres, au contraire, dédaigneux de prévoir et de prendre par l'action l'avantage que leur pouvait donner la prudence, n'en étaient que plus sûrement vaincus.

Avec réloge que fait sans réserve Hérodote de la libre consli-

tution d'Athènes, nous comparerons de même une page où Thucydide juge cette démocratie à Tœuvre et sous la main puissante de Périclès qui la maîtrise, et sous la domination éphémère des successeurs de ce grand homme.

Tant que Périclès était resté chef de la république en temps de paix, il l'avait doucement conduite et sagement préservée du péril; et elle avait grandi sous sa direction. La guerre une fois commencée, il avait aussi justement prévu de quoi Athènes serait capable. Il y survécut deux ans et demi, et quand il fut mort, on put mieux apprécier toute sa prévoyance. Il avait dit qu'en se tenant paisible, en soignant leur marine, sans chercher à s'agrandir dans la guerre, et sans risquer le salut d'Athènes, ils auraient le dessus. Les Athéniens firent tout le contraire ; ils firent ce qui n'était point dans les nécessités de la guerre, et pour des ambitions et des intérêts privés, ils entreprirent, à leur détriment comme au détriment de leurs alliés, des choses dont le succès ne pouvait honorer ou servir que les particuliers, tandis que l'irréussite était pour l'Etat tout entier un échec dans la lutte.

C'est que Périclès, puissant par la considération, par le génie et par une intégrité bien connue de tous, savait dignement contenir la foule et la mener, loin d'être mené par elle ; c'est que, ne devant son pouvoir à aucun moyen déshonnête, il n'avait point à flatter et trouvait au besoin en lui-même la force de heurter les passions populaires. Lors donc qu'il les voyait animés à contre-temps d'une confiance insolente, sa parole les réduisait à la crainte, et, d'autre part, s'il les voyait effrayés sans raison, il savait leur rendre la confiance. C était ainsi, de nom, une démocratie, et, de fait, le pouvoir du premier citoyen dans Athènes. Après lui les démagogues, plus égaux entre eux et tous jaloux du premier rang, se tournèrent à gouverner plus mollement les choses pour le plaisir du peuple (1).

Chez Thucydide, les narrations aussi sont de ce ton ferme et sévère ; elles sont surtout rapides et précises , à peine égayées ça et là par quelques-uns de ces traits qu'un vieux commentateur appelle assez heureusement « des sourires du lion (2). » En somme, toutes les vertus du style ne sont pas réunies chez cet éminent écrivain. On lui voudrait une clarté plus soutenue, une construction moins laborieuse et plus simple, quelque chose de plus naturel dans Télégance comme dans la force; des qualités, enfin, que le progrès du temps et un heureux génie ont fait paraître bientôt après dans la prose de Xénophon. Mais on sait que Thucydide mourut avant Vachèvement de son

(t) Livre U, c. 65. Dois-je avertir que le mot iiyéussite est de Vauvenargues?

(2) « Ici le lion a souri, » dit le scoliaste à propos d'un passage du premier livre (chap. 126). En comparant la note avec le texte, on trouve que ce sourire est encore bien triste.

livre, et il semble que devant cette œuvre, même imparfaite, il a bien pu se rendre avec justice le témoignage par où finit sa préface :

L'absence des fables rendra mon récit moins agréable à entendre ; mais si ceux qui voudront y chercher la vérité pour le passé, et, autant qu'elle est permise à l'homme, une conjecture prpbable de l'avenir, jugent ce livre utile, je serai content. C'est ici un monument à toujours, et non pas une pièce de concours, une œuvre de circonstance.

Quelle vigueur, en effet, et quelle noblesse d'accent ! comme la pensée s'enferme justement dans ces longues périodes, si fermement liées; comme elle se grave sur le bronze encore mal poli de cette prose qui devait être immortelle selon le vœu de son auteur !

On aimerait à connaître par leurs œuvres les sophistes et les rhéteurs dont les leçons et les exemples contribuèrent, plus ou moins directement, à former le talent de Thucydide. Les sophistes ne sont guère connus que par des analyses de leurs exercices oratoires, par les spirituelles réfutations de leurs méthodes dans les dialogues socratiques, enfin, par quelques fragments qui sont d'une authenticité douteuse. Peut-être n'avonsnous qu'un pastiche de Gorgias dans les lignes suivantes, attribuées à une oraison funèbre de guerriers morts pour la liberté d'Athènes; en tout cas, composée dans un temps où les traditions de cette école n'étaient pas encore éteintes, cette page est pleine d'intérêt pour nous; elle doit nous offrir au moins le reflet fidèle des qualités et des défauts qui caractérisaient ces premiers professeurs d'éloquence :

Que pourrait-ou désirer en eux de ce qui convient à des hommes ; que pourrait-on regretter qui fît tort à des hommes? Je pourrais dire ce que je veux, mais je voudrais ne dire que ce qu'il faut, pour échapper à la jalousie des hommes et pour ne pas éveiller la vengeance des dieux... Ces guerriers, en effet, eurent une vertu divine dans un corps mortel... ayant surtout exercé deux facultés : la prudence par les conseils, la force par les actions ; prêts à servir le juste malheureux et à punir l'injuste qui prospère; audacieux quand l'intérêt le demande; ardents pour les nobles pensées, opposant à la folie le calme de la raison, rendant l'injure pour l'injure, les égards pour les égards; courageux contre les hommes de courage, terribles dans les dangers terribles. En témoignage de ces vertus, ils ont, vainqueurs de l'ennemi, élevé un trophée en l'honneur de Jupiter et en souvenir de leur reconnaissance, etc.

Je n'ai guère le goût d'achever la citation. On perd patience à transcrire ces puériles antithèses, bonnes tout au plus pour montrer ce que peut un certain rhythme pour remplacer, dans la prose, l'harmonie propre à la versification.

Telle était l'éloquence vide et sonore qu'enseignaient les Gorgias et les Thrasymaque. Plus sérieuse assurément fut celle d'Antiphon, dont il reste des monuments authentiques. A défaut d'éclat, les plaidoyers d'Antiphon ont du moins le mérite d'une composition régulière et sobre; on y sent toute la gravité d'un homme d'affaires; on comprend que Thucydide ait pu se former à cette école, et comme orateur et comme politique. Ce n'est pas qu'Antiphon ait beaucoup parlé en public; au contraire, ainsi que la plupart des anciens orateurs, il écrivit plus qu'il ne parla. C'était alors l'usage que, dans un procès, chaque plaideur prononçât en personne le discours d'accusation ou de défense composé pour lui par un rhéteur de profession. Mais cela même obligeait le rhéteur à se plier aux convenances très-diverses de l'Age et de la condition des plaideurs; cela donnait à l'observation des mœurs une importance extrême qu'elle n'a plus dans notre barreau moderne. Il fallut dès lors assouplir la prose à des effets très-variés; V écrivain de discours, comme on l'appelait chez les Athéniens (1), avait d'ordinaire tout loisir pour ce travail, où l'atticisme gagna peu à peu ses fines qualités d'élégance et d'harmonie, toujours alliées, chez les maîtres du moins, au plus heureux naturel. Ecoutons quelques instants Antiphon sous le personnage d'un jeune orphelin qui soutient une accusation de meurtre. Il nous fera bien comprendre par quel progrès méthodique le style oratoire marchait vers sa perfection.

Jeune encore et sans expérience des débats judiciaires, c'est pour moi, juges, une chose cruelle et embarrassante, d'une part, si lors- (jue mon père m'a recommandé de poursuivre ses meurtriers, je ne les poursuis pas, de l'autre, si, les poursuivant, je rencontre pour adversaires ceux qui devraient le moins l'être, et des frères germains et la mère de mes frères. Le sort et ces gens mêmes m'ont réduit à engager un débat avec ceux qui devaient et venger le mort et seconder l'homme qui poursuit cette vengeance. Maintenant, au contraire, les voilà en même temps mes adversaires et les meurtriers, comme je le soutiens et l'ai déclaré par écrit. Je vous prie donc, ô juges! si je démontre que leur mère, traîtreusement et avec préméditation, a causé

( 1 ) Le mol logographe avait donc alors un sens difTépent de celui qu'il a quand on l'appliqUe aux premiers historiens grecs.

la uiort de mon père, et qu'elle a été, non une fois, mais plusieurs fois, surprise en llagrant délit de machinations criminelles contre sa vie, d'abord de venger vos lois nationales, ces lois qui leur sont communes avec vous et que vous avez reçues des dieux et de vos ancêtres ; puis de venger le mort, et en même temps de me prêter appui dans mon isolement et ma détresse. Car j'ai besoin de vous; puisque ceux qui devaient être les vengeurs du mort et mes appuis, ont été ses meurtriers et sont mes adversaires. Or, où chercher des appuis, où trouver un refuge, si ce n'est près de vous et de la justice?

Ce dernier trait est d'une beauté pleine d'énergie, sans pourtant excéder le ton qui convient au langage du jeune orateur. Mais je remarque plus encore combien, dans tout ce morceau, lesidéesetles sentiments se pressent avec ordre etclarté. Chez Antiphon, comme chez Gorgias, le tissu de la période est complexe, et volontiers Use charge d'antithèses. Mais, chez l'un, l'antithèse ne recouvre qu'un fond de subtilités misérables; chez l'autre, elle ne fait qu'exprimer les oppositions naturelles et vraies de la pensée. On dirait que, le premier, Antiphon met des idées dans la phrase où les sophistes n'avaient mis que des mots.

lY

Les rhéteurs n'ont pas seuls contribué au progrès de l'art d'écrire en prose. Après le sophiste Protagoras, Périclès écoutait le philosophe Anaxagoras; et Platon, on le sait, doit beaucoup aux exemples des pythagoriciens.

Depuis un siècle environ la philosophie s'exerçait à écrire en prose, et c'est un spectacle curieux entre tous que celui de ses efforts pour se dégager des séductions comme des entraves de la poésie.

Longtemps la Grèce n'avait connu d'autre sagesse que celle qui s'exprime par des symboles; les noms de ses dieux, c'étaient ceux mêmes des forces de la nature ou ceux des facultés morales de l'homme ; leurs luttes, c'était l'histoire même du monde et l'histoire intérieure de l'âme humaine. Quand ia raison plus maîtresse d'elle-même écarta fermement le symbole pour atteindre à la pure vérité, quand elle souffla sur tous ces fan-

tômes pour chercher la réalité même des essences dont ils n'étaient qu'une image, il lui fallut se créer une méthode et une langue nouvelle; ce ne fut pas l'œuvre d'un jour. Chez les premiers philosophes, quelque secours d'ailleurs qu'ils eussent trouvé (nous n'avons pas à le chercher ici) dans les écoles et dans les sanctuaires de l'Orient, il y eut un véritable héroïsme à vouloir tant et à tant entreprendre. Cicéron, qui se connaissait, je pense, aux choses du génie, admirait Démocrite écrivant fièrement au début d'un livre sur la nature : « Voici ce que j'ai à dire sur l'Univers » Hœc loquor de universis (1). Tel fut, en effet, le problème que se posèrent les Démocrite, les Heraclite, les Philolaûs, les Parménide, les Anaxagoras, nos maîtres dans l'art difficile d'interroger et d'expliquer le monde : ils ne divisaient pas la nature, pour la mieux étudier; ils l'embrassaient dans son ensemble d'une intuition profonde, et ils lui demandaient d'un seul coup tous ses secrets. Leurs livres étaient intitulés : Sur le Tout, Sur la nature du Tout, Sur r Univers, et l'on y trouvait réunis tous les sujets de spéculation, depuis la théorie des atomes et celle des sphères célestes jusqu'aux lois de la génération. L'hexamètre épique convenait peu à l'exposition de telles recherches et à la rigueur de tant d'idées qui fuyaient le symbole comme un poétique mensonge. Cependant les premiers philosophes n'osèrent pas tous s'affranchir de la forme consacrée par l'ancienne poésie religieuse des Hellènes.

Xénophane encore, Empédocle et Parménide écrivirent en vers; Empédocle garda même, au milieu des abstractions de la science, le ton et les allures d'un hiérophante des temps homériques. Mais le préambule du poëme de Parménide, qui nous est parvenu, montre déjà combien l'esprit sévère de la prose envahit une poésie qui veut être philosophique. L'auteur s'y représente comme enlevé sur un char vers la demeure de la Vérité par de jeunes vierges, qui sont les filles du Soleil, du dieu de la lumière, et quand il est parvenu au trône de la déesse, c'est-à-dire dès la deuxième page du poëme, voici le discours que lui adresse la Vérité :

Jeune homme accompagné de tes guides immortelles, sur le char qui t'amène en notre palais, salut. Ce n'est pas un méchant destm qui ra fait suivre cette route, loin de celle que bat le pied de l'homme :

(l) Académiques, II, c. 23 : « Quem cum eo conferre possumns, non modo ingeaii magnitudine, sed etiam animi, qui ita sit ausus ordiri?»

c'est la loi et la justice. Il faut maintenant que tu apprennes tout, et le l'erme cœur de la vérité qui persuade, et les opinions des mortels, qui ne reposent pas sur une solide croyance, mais sur le mensonge; et tu seras instruit de tout cela pour savoir comment tu dois d'un sûr jugement aller au fond des choses.

Et elle continuait sur ce ton :

Eh bien, je vais te dire (emporte avec toi mes paroles) quels sont pour ton esprit les deux seuls chemins de la recherche. C'est, d'une part, que l'être est et que le non-étre n'est pas : de ce côté est le chemin de la persuasion, que la vérité accompagne; d'autre part, c'est que l'être n'est pas et qu'il faut qu'il ne soit pas, etc.

Et ainsi se déroulaient, en un langage qui n'a vraiment de poétique que le moule du vers et quelques réminiscences du vocabulaire homérique, les formidables abstractions du système de Parménide.

Plus poëte, sans doute, dans la profondeur de sa pensée, Empédocle poursuivait aussi cette rigueur d'une théorie de Dieu et du monde, qui ne dut rien aux fictions antiques, et qui rompit avec toute illusion des sens. « Chasse, disait-il dans un vers énergique, chasse la foi de tes membres (c'est-à-dire celle qui repose sur le témoignage des sens) et conçois chaque chose en son évidence absolue ! » Sublime conseil, mais qui demandait, pour être appliqué, des âmes bien grandes aussi et bien fortes. Ils avaient, ces hardis penseurs, ils avaient fait le vide dans les espaces jadis peuplés par tant de chimères qui, gracieuses ou terribles, occupaient au moins l'imagination quand elles ne charmaient ou ne soutenaient pas le cœur; et le vide une fois fait, l'àme se sentait isolée jusqu'au désespoir dans ces déserts de la science abstraite. « Je pleurai, s'écriait ailleurs Parménide (le hasard a fait parvenir jusqu'à nous ce cri de sa douleur), je pleurai, je gémis en voyant ces plages nouvelles pour moi. » On croirait entendre Pascal s'écrier dans sa solitude « en regardant tout l'univers muet » : a Le silence éternel de ces espaces infinis m'effraye! »

Dans ce temps, les législateurs môme et les moralistes employaient encore le mètre f comme fit Solon, comme fit Théognis) au moins pour écrire leurs mémoires ou résumer en de courtes sentences l'expérience de leur vie, et ce qui reste en prose sous le nom de Zaleucus et de Charondas paraît l'œuvre de quelque ancien faussaire. Interrogée dans le silence de toute poésie,

la nature répondait aux uns par les inspirations d'un subtil matérialisme, aux autres par celles d'un idéalisme ambitieux, à d'autres enfin par celles d'une théologie qui dégageait l'intelligence de la matière sans la réduire pourtant à une simple abstraction.

Et voilà les idées auxquelles il fallait enfin trouver, en prose, une expression vraiment digne d'elles. A supposer d'ailleurs que la poésie eôt réussi à sa manière dans l'expression de telles idées, la prose avait encore à les reprendre pour les redire avec un surcroît de précision (1).

Démocrite, le créateur de la théorie des atomes, y avait, diton, réussi jusqu'à garder une place tout près de Platon, même aux yeux des juges les plus délicats en matière de langage (2); mais rien ne nous est resté de son œuvre qui puisse être apprécié dans notre langue.

L'idéalisme des pythagoriciens dédaigna ou craignit longtemps de confier à l'écriture ses formules savantes. Philolatis, un des maîtres de Platon, est aussi le premier qui rédigea et publia les doctrines de son école; on peut, jusqu'à un certain point, comprendre la beauté de sa prose dorienne dans ce morceau que nous a conservé de lui un ancien compilateur (3).

Il faut considérer les effets et l'essence du nombre selon la puissance qui est dans la décade; caria décade est grande et complète et tout efficace ; elle est le principe et le guide (ou : le principe directeur) de la vie divine, de la vie céleste, de la vie humaine (Lacune assez longue.) Sans elle tout est indéfini, obscur, invisible; car le nombre est, par sa nature, une loi, une direction, un enseignement pour tous de ce qui est douteux, de ce qui est inconnu (ou : de ce qui nous embarrasse ou nous échappe) ; car aucune chose ne serait claire pour personne, ni en elle-même, ni relativement à une autre, si le nombre n'existait pas et l'essence du nombre. Le nombre, au contraire, s'alliant dans l'âme à la sensation, rend tout connaissable et abordable, comme le gnomon [qui détermine les heures], donnant un corps et des dimensions distinctes à la conception de chaque chose, soit infinie, soit finie (m. à m. définissante). Et vous verrez la nature et la puissance du nombre se montrer non-seulement dans le monde des démons (des astres) et des dieux, mais encore et partout dans les œu-

Wd

(1) C'est ce que remarque judicieusement Quintilieii(X, 5, S 4) : « Verba poetica libertate audaciora non praesumunt eadem proprie dicendi facultatem. »

(2) Voyez Cicéron, de Oratore, I, 11; Orator, c. 20.

(3) Stobée, Eclogœ physicŒj I, 2, S 3. Ce morceau est jugé par l'éminent critique M. A. Bœckh comme l'un des plus authentiques qui nous soient parvenus sous le nom de Philolaùs. On sait que le plus grand nombre des morceaux qui portent le nom des premiers pythagoriciens sont l'œuvre d'anciens faussaires.

vres et les conceptions humaines, et dans tous les travaux de l'art, et dans la musique.

Une rencontre heureuse nous permet aussi de saisir dans sa première et presque naïve expression le spiritualisme d'Anaxagoras. Nous avons encore le début de son livre Sur la Nature^ une page entière qui ne devrait pas être éloignée de ce début et quelques autres fragments. Le temps a, par endroits, bien défiguré les ruines même qu'il a laissées vivre, et Tobscurité des lignes qu'on va lire tient en partie à ces dégradations aujourd'hui presque irréparables. On peut croire néanmoins que la prose originale d'Anaxagoras ne différait pas beaucoup, en général, de ce qu'elle nous paraît être aujourd'hui. Le philosophe commençait ainsi :

Toutes choses existaient à la fois, infinies en nombre et en petitesse ; car le petit était infini ; et tandis que toutes choses existaient à la fois, aucune n'était apparente, à cause de sa petitesse. Car l'air et réther enveloppaient tout, étant, l'un et l'autre, infinis; or l'air et réther sont les plus grandes choses en nombre et en grandeur qui soient dans le tout.

On dirait les impressions, encore confuses, d'une vue qui plonge dans les profondeurs de l'univers, et qui n'en saisit encore que la mystérieuse et immensurable richesse. Mais la lumière va luire peu à peu dans ce chaos, avec l'apparition d'une force intelligente qui organise et domine la matière.

Les autres choses ont une part distincte du tout; mais l'esprit est infini, indépendant, il ne se mêle à aucune chose, et seul il ne relève que de lui-même. Car s'il ne relevait pas de lui-même, et s'il se mêlait à autre chose, une fois mêlé à quelque autre chose, il participerait de toutes (car tout en est la part de tout, comme je l'ai dit plus haut), et le mélange l'entourerait, de manière qu'il ne pourrait maîtriser aucune chose, comme lorsqu'il est seul dépendant de lui-même. Car il est la plus subtile de toutes les choses et la plus pure, il a toute notion de toute chose, et il a force suprême. De ce qui renferme une âme, soit grande, soit petite, il n'est rien que l'esprit ne maîtrise. C'est aussi l'esprit qui a maîtrisé* le mouvement circulaire, pour qu'à l'origine il y eût mouvement circulaire. Et d'abord il fit circuler un peu les choses; puis il les fit circuler davantage, et il les fera circuler davantage encore. Le mouvement des choses, et la séparation et la distinction des choses, l'esprit a conçu tout cela. Ce que chaque chose allait devenir et ce qu'elle était, ce qu'elle est maintenant (1) et ce qu'elle sera, l'esprit en a réglé l'ordre, comme aussi ce mouvement

(i) Je lis oUf au lieu de Saa que donne Sinipliciu<«, à cet endroit du moins.

circulaire dont se meuvent les astres, et le soleil, et la lune, et l'air et réther, séparés comme ils sont; et c'est le mouvement qui les a fait se séparer, qui sépare le dense et le rare, le froid et le chaud, l'obscur et le lumineux, l'humide et le sec. Bien des choses ont leur part distincte, et pourtant aucune chose ne se sépare absolument d'une autre, si ce n'est l'esprit. Et tout esprit est de semblable nature, grand ou moindre. Aucune autre chose ne ressemble ainsi à une autre chose; mais la chose qui l'emporte en nombre dans un être a fait jat fait encore qu'il paraît un. (Fragment 8*.)

Plus loin, revenant sur sa pensée, comme pour la saisir d'une étreinte plus vive, Anaxagoras redisait ce que nous venons de lire déjà sous une forme peu différente :

Quand l'esprit eut commencé à mouvoir, par ce mouvement toutes choses se distinguèrent; et autant l'esprit mouvait, autant se distinguaient toutes choses; et plus le mouvement s'opérait en séparant les choses, plus il devenait puissant à les séparer.

Je ne sais si je me trompe, mais il me semble qu'on suit avec un intérêt qui est presque de l'émotion ces bégayements d'une langue novice à l'expression de la pensée philosophique. Cette pensée elle-même est bien indécise encore ; elle pressent la vérité plutôt qu'elle ne la perçoit; elle la touche comme à tâtons plutôt qu'elle ne l'embrasse. Le Nous ou l'intelligence qu'Anaxagoras introduisait sur la scène du monde (l'antiquité tout entière lui en a fait honneur) n'était pas encore, aux yeux du philosophe, un personnage déterminé, complet par ses attributs, un Dieu vivant, en un mot. Il n'avait pas suffi de répudier le vieil anthropomorphisme qui résumait dans la personne du Jupiter Olympien le triomphe de l'esprit sur les forces brutales de la nature ; à la conception homérique il en fallait substituer une qui satisfît la raison et qui en même temps répondît à un éternel besoin de l'âme humaine en lui présentant son dieu comme une personne digne d'amour et de respect. Après ces pages du philosophe athénien où s'exprime avec une sorte d'éloquence le rêve ardent d'une religion et d'une cosmologie toute rationnelle, relisons la belle page où BuiFon définit la matière en regard de l'esprit qui l'anime, la Nature en regard de Dieu.

La nature est le système des lois établies par le Créateur, pour l'existence des choses et pour la succession des êtres. La nature n'est point une chose, car cette chose serait tout; la nature n'est point un

être, car cet être serait Dieu ; mais on peut la considérer comme une puissance vive, immense, qui embrasse tout, qui anime tout, et qui subordonnée à celle du premier être, n'a commencé d'agir que par son ordre, et n'agit encore que par son concours ou son consentement. Cette puissance est de la puissance divine, la partie qui se manifeste; c'est en même temps la cause et l'effet, le mode et la substance, le dessein et l'ouvrage : bien différente de l'art humain dont les productions ne sont que des ouvrages morts, la nature est elle-même un ouvrage perpétuellement vivant, un ouvrier sans cesse actif, qui sait tout employer, qui travaillant d'après soi-même, toujours sur le même fonds, bien loin de l'épuiser, le rend inépuisable : le temps, l'espace et la matière sont ses moyens, l'univers son objet, le mouvement et la vie son but.

Les effets de cette puissance sont les phénomènes du monde; les ressorts qu'elle emploie sont les forces vives, que l'espace et le temps ne peuvent que mesurer et limiter sans jamais les détruire; des forces qui se balancent, qui se confondent, qui s'opposent sans pouvoir s'anéantir : les unes pénètrent et transportent les corps, les autres les échauffent et les animent; l'attraction et l'impulsion sont les deux principaux instruments de l'action de cette puissance sur les corps bruts; la chaleur et les molécules organiques vivantes sont les principes actifs qu'elle met en œuvre pour la formation et le développement des êtres organisés.

Avec de tels moyens, que ne peut la nature? Elle pourrait tout, si elle pouvait anéantir et créer; mais Dieu s'est réservé ces deux extrêmes de pouvoir : anéantir et créer sont les attributs de la toute-puissance; altérer, changer, détruire; développer, renouveler, produire, sont les seuls droits qu'il a voulu céder.

N'y a-t-ilpas bien, en effet, vingt siècles et plus de distance entre ces deux conceptions philosophiques et entre ces deux langages? Quel travail Tesprit humain n'a-t-il pas dû faire pour atteindre à cette précision savante dont Buffon nous offre le plus parfait modèle ! Entre Buffon et Anaxagoras, il y a la prose de Platon et celle d^Aristote; il y a celle de Cicéron, celles de Descartes, de Pascal et de Malebranche qui marquent, pour ainsi parler, les nuances et les degrés de l'art d'écrire en prose sur ces matières d'une difficulté suprême pour l'artiste comme pour le penseur.

Descartes, Pascal et Malebranche nous sont familiers comme prosateurs français. Platon et Cicéron, qui ne les connaît ou ne croit les connaître? Au moins en avons-nous lu assez pour savoir ce que vaut l'éloquence au service de grandes idées. MaisAristote n'est pour nous qu'un philosophe. Tant de force et de subtilité dans la pensée, une si longue et si impérieuse domination exercée par la doctrine, ont fait un peu oublier qu'Aristote aussi savait écrire, et que l^s anciens lui donnaient

■une place parmi les modèles. Ce n'est pas sans quelque surprise aujourd'hui que nous entendons Cicéron signaler dans ses écrits « la finesse, la douceur, le poli du langage, les ornements même et l'abondante variété de l'éloquence, » et que nous retrouvons dans Quintilien à peu près les mêmes éloges (1). Nous sommes curieux de savoir ce que les livres subsistants du Stagirite nous apprennent, à cet égard, de son talent. Aristote écrivain! Pour beaucoup de gens, aujourd'hui, c'est presque un paradoxe; rien n'est plus vrai cependant, Aristote est un écrivain de premier ordre, et il a si peu besoin de ce mérite pour rester un immortel génie, qu'on n'est pas suspect de complaisance en rattachant ce fleuron de plus à sa couronne. Les anciens, d'ailleurs, ne l'ont pas seuls fait avant nous. Un des esprits les plus élégants du xvii" siècle n'a-t-il pas loué dans Aristote « la beauté, la pureté, la netteté très-attique et je ne sais quelle douceur de son style (2)? » Arrêtons-nous donc quelques instants sur la prose d'Aristote pour y marquer au moins les principaux degrés par où la prose, en philosophie, s'élève de la sécheresse didactique à une sorte d'élégance austère, et quelquefois, dans l'austérité même, aux mouvements d'un véritable sublime.

Qui veut observer dans Aristote les tâtonnements d'une langue obligée à chercher des formules pour les plus profondes et les plus abstraites conceptions, d'une langue souvent indécise encore, sujette aux répétitions, aux synonymies embarrassantes, qu'il ouvre presque au hasard la Métaphysique et la Physique : c'est presque Anaxagoras, mais Anaxagoras avec un ton plus ferme et une plus franche allure, comme on le verra dans le passage suivant, qui est classique chez les historiens de la philosophie : .

La pensée paraît être la plus divine des qualités que nous voyons; mais comment elle nous semble telle, c'est ce qu'il n'est pas facile d'expliquer. Si Dieu ne pense rien, où est sa dignité ? une telle vie ne serait qu'un sommeil ; et s'il pense, mais qu'une autre pensée que la sienne le domine (or, en ce cas, la pensée n'est plus son essence même, mais une puissance), alors il n'est plus la suprême essence; car c'est dans la pensée que réside toute sa valeur. En outre, soit que son essence consiste dans la pensée en puissance ou dans la pensée

(1) Cicéron, Academica, II, c. 38 et 46; de Oraiore, I, c. 11; Btnitus, c. 31; ad AH., n, 1; Topica, c. 1. QuinUlien, X, 1, S 83.

(2) Pellisson, Mémoire sur quelques travaux à proposer aux gens de lettres. [(Euvres, t. II, p. 352.)

en acte, que pensera cette pensée? Elle se pensera elle-même ou une autre chose, et, si une autre chose, toujours la même ou tantôt l'une et tantôt une autre. Or est-il indifférent qu'elle pense le bien ou n'importe quoi? n'y a-t-il pas même telle chose qu'elle ne saurait penser? 11 est donc évident que l'être divin et noble par-dessus tout pense et pense une pensée toujours la même ; il ne pourrait que perdre à changer, ce qui est déjà un mouvement. Et d'abord si la pensée n'était pas son être même, mais une simple puissance, il est naturel qu'en se continuant elle devienne une fatigue. Ensuite il y aurait évidemment quelque chose de plus noble que la pensée, son objet; car le penser et la pensée subsistent même devant le plus vil objet; et si nous voulons échapper à cette conséquence [car mieux vaut ne pas voir du tout que voir certaines choses (1) ], la pensée [en elle-même] ne saurait être excellente : l'être divin se pense donc lui-même, puisqu'il est excellent, et sa pensée est la pensée de la pensée (2) .

Qui veut suivre, comme pas à pas, à travers les détours d'une phrase claire, mais lente et un peu technique, la marche scrupuleuse d'un observateur de la nature, qu'il lise V Histoire des animaux, et particulièrement, au huitième livre de cet ouvrage, le résumé de l'idée juste et féconde d'une gradation des êtres depuis le minéral jusqu'à l'homme; ou bien encore ces ingénieuses analyses qui remplissent la Morale à Nicomague, surtout les livres VIII et IX, et, entre autres, le morceau qui traite des deux égoïsmes. La philosophie ancienne n'a rien de plus subtil ni de plus froidement exact. Mais le ton s'anime aussi quelquefois dans ces sortes de spéculations morales. Il ne se peut que l'homme, aux prises avec les épreuves de la vie, laisse tout à fait insensible celui qui l'observe pour le décrire! Aussi, écoutez, dans la page suivante, l'observateur qui se prend d'émotion au spectacle de ce noble jeu de nos facultés :

L'activité de l'homme, dirigée selon la vertu, est souveraine maîtresse de son bonheur. Rien, en effet, dans les œuvres de l'homme n'a un caractère aussi stable que les œuvres vertueuses : il semble qu'elles durent plus que la science même. De ces œuvres même, les plus méntoires sont les plus durables, parce que ce sont elles qui assurent le plus contmuel bonheur; et voilà pourquoi apparemment elles ne sont pas sujettes à 1 oubli. L'homme vraiment heureux aura donc ce qu'il désire, et sera heureux toute sa vie, parce que toujours ou mieux que personne il tendra de ses actes et de sa pensée vers la vertu, parce qu 11 supportera mieux que personne les vicissitudes du sort, toujours maître de lui et des mouvements de son âme : je parle du véritable sage, de cette vertu que rien ne peut ébranler ni atteindre.

pamît feutT'^' '"'' ^'' ""' ''"'^'' transposition de mots, le texte grec, qui me (2) Métaphysique, XII, 9.

Maintenant, parmi les nombreux et divers événements qu'amène la fortune, il est clair que les petits malheurs, comme les petites prospérités,'ont sur la vie peu d'influence. Mais les biens de fortune, s'ils nous viennent souvent et en grand nombre, rendront la vie plus heureuse et parce qu'ils l'embellissent naturellement, et parce qu'on en peut faire un bel et honnête usage. D'un autre côté, les trop grands revers pèsent sur le bonheur et l'altèrent, apportant avec eur des afflictions et créant des obstacles à notre activité. Et pourtant, alors même la vertu brille, lorsqu'on sait bien supporter de nombreuses et grandes infortunes, non point par indifférence, mais par noblesse et grandeur d'âme. Si donc l'activité est maîtresse de la vie humaine, comme nous l'avons dit plus haut, aucun des vrais heureux ne peut devenir misérable, car il ne fera jamais rien de méchant et de bas. Je crois en effet, que l'homme réellement honnête et sensé supporte dignement les coups de la fortune et sait tirer le meilleur parti des événements (1).

Il y a cependant un spectacle qui passionne plus vivement encore Aristote, c'est celui de la vie contemplative, étrangère aux devoirs et aux intérêts du monde, consacrée tout entière à l'étude des choses impérissables; on sent que le philosophe est là sur son vrai domaine et qu'il s'y complaît.

Si des actions vertueuses, celles de la vie politique et militaire sont les plus belles et les plus considérables, si cependant elles ne sont pas désintéressées, mais tendent à une fin, et ne sont pas désirables pour elles-mêmes, l'activité de l'esprit, au contraire, parait l'emporter par ce qu'elle est [toutel contemplative, ne poursuit aucune fin qu'ellemême renferme un plaisir qui lui est propre, s'augmente sans secours étranger, enfin, parce qu'elle semble réunir, autant que cela est permis à l'homme, l'indépendance, le désintéressement, le calme, et

tout ce qui fait la béatitude Une telle vie est peut-être au-dessus

de l'humanité, car ce n'est pas à titre d'hommes que nous en jouissons, mais à cause de ce qu'il y a en nous de divin. Autant le divin l'emporte sur la nature complexe de l'homme, autant son activité l emporte sur celle que toute autre vertu fait naître. Si donc l esprit est, par rapport à l'homme, quelque chose de divin, la vie, selon 1 esprit, est divine par rapport à la vie humaine ; et il ne faut pas, comme voudrait la maxime vulgaire, se réduire, parce qu'on est homme, a des pensées humaines, ou, parce qu'on est mortel, à des pensées mortelles- mais, au contraire, s'immortaliser autant qu il est possible et tout faire pour vivre selon la plus noble partie de nous-mêmes; car si elle tient peu de place, elle est d'une force et d'un prix bien supérieurs à tout le reste. On pourrait même dire qu'elle constitue la personne de chacun, en étant la maîtresse partie et la meilleure. Il serait donc étrange de ne pas vivre selon notre être, mais selon ce qui n est pas nous (2).

(1) Morales à Nicomaque yly 11.

(2) Morales à Nicomaquej X, 7.

Bossuet avait remarqué ce cri d'éloquence s'échappant des profondeurs d'une austère méditation (1), et Buffon n'en reproduit qu'un bien faible écho dans ces lignes où pourtant il exprime, au fond, la même pensée qu'Aristote (2).

ânîf P^riîffri' r,!,^" '^I?.^"' '^^ nous-mêmes; la jouissance de notre

âme est notre seu vrai bien Content de son état, le sage ne veut

être que comme il a toujours été, ni vivre que comme il a touioure vécu; se suffisant à lui-même, il n'a qu'un faible beso^ des autres U ne peut leur être à charge; occupé à exercer continuellement les facultes de son âme, il perfectionne son entendement, il cultive son esprit, il acquiert de nouvelles connaissances et se satisfait à tout instant sans remords, sans dégoût; il jouit de tout l'univers en jouissant de lui-même. Un tel homme est sans doute le plus heureux de là nature

Oui est ici le plus égoïste pour le sentiment, et, par une conséquence naturelle, le plus froid dans son langage? ne serait-ce pas Buffon? Il y a quelque chose de hardi et de noblement inspire dans 1 ambition d'Aristote, et cette ambition donne à son style une grandeur forte et sereine. La science est pour lui un moyen de s'immortaliser; Buffon semble ny voir que la meilleure recette pour vivre tranquille au milieu d'une bibhotheque et près d'un muséum.

Ainsi, ces maitres de la pensée comme du style ont souvent garde sur leurs disciples non-seulement l'avantage des premiers exemples, mais l'avantage aussi des beautés durables ; et voila qu Aristote « de sa main puissante, mais peu soigneuse, >» comme 1 a dit heureusement un de ses derniers traducteurs (3) se trouve avoir tracé des tableaux que nul art moderne ne surpasse La raison en est simple, et Buffon lui-même nous la dira. Si cr le style n'est que l'ordre et le mouvement qu'on met dans ses pensées, « le philosophe pour qui science et méfocien^ furent qu'une seule chose devait, malgré certaines défaillances, être un grand écrivain. Il fallait bien que ce génie si original se créât, même sans y songer, une langue a son image, langue très-naturelle et très-simple par le choix des mots^ comme par celui des tournures, très-jalouse de la clarté qu elle n atteint pas toujours, çà et là relevée par des traits d une vigueur saisissante ou d'une grâce aimable, très-

rislol,^"rf [85l'' ^'''^'' ' iVe.o«^açue, publiée pour la première fois par M. Nour-

(2) Discours sur la nature des animaux.

(3) M. Barthélemy-Sainl-Hilaire.

étrangère surtoitt aux artifices de la rhétorique (que nul pourtant n'a mieux définis qu'Aristote), uniquement séduisante par je ne sais quel éclat mystérieux du sentiment et de l'idée qu'elle exprime. La sincérité sans apprêt, tel est, en effet, le principal devoir de l'écrivain philosophe, et Aristote ne nous eût-il jamais donné d'autre leçon que celle-là, il resterait encore, à ce seul titre, un des plus utiles précepteurs de l'esprit moderne.

Je me laisserais volontiers aller à poursuivre cette étude, en caractérisant par des exemples choisis les plus remarquables variétés de la prose grecque selon les temps et les écoles. Même en nous bornant aux écoles philosophiques, il serait curieux de voir la prose grecque se guinder et se tendre sous l'effort du stoïcisme; se relâcher et s'amollir jusqu'à la platitude chez les épicuriens ; se ranimer avec Plutarque, chez qui elle reflète et la naïveté d'une imagination charmante et d'incroyables richesses de lecture; puis s'enrichir d'un faux luxe et d'une poésie suspecte sous le souffle du mysticisme alexandrin, et cela au temps même où le christianisme s'empare de cet instrument vieilli, le retrempe, l'assouplit et lui rend une force nouvelle. Je serais même tenté de suivre, dans une autre voie, les progrès de la prose grecque. Dans le genre épistolaire, par exemple, où l'on a jusqu'ici fort négligé de l'étudier, elle offre le curieux phénomène d'une littérature qui commence par la sophistique et qui finit par le naturel; les plus anciennes lettres qui nous soient parvenues sont toutes apocryphes, ou peu s'en faut, toutes œuvres de faussaires plus ou moins habiles; jusqu'au il* siècle de l'ère chrétienne, nous ne rencontrons guère que des collections épistolaires fabriquées par des rhéteurs, qui même n'ont pas toujours caché leur vrai nom. C'est avec la décadence du paganisme que commencent les recueils de lettres authentiques; alors ils se multiplient, et ils comptent parmi les consolations de l'homme de goût au milieu des ruines d'une grande littérature que le christianisme ranimait, sans réparer pourtant toutes ses pertes.

Mais, pour aujourd'hui du moins, il vaut mieux nous arrêter. Le lecteur ne nous suivrait pas sans fatigue à travers cette autre partie de l'histoire. J'ai déjà même dépassé les limites du radro oùje voulais seulement réunir quelques faits et quelques vues sur les origines d'un art que les littératures classiques ont porté si haut.

Paris. - Typographie E. ^A^^.KOl•CKE et C'^, quai Vollairp, l.*».

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