ÉMINENCE
Vers la fin du dix-septieme siecle { c’est, dit-on, en 16533), le cardinal Cibo, au nom dela congrégation de la Propagande, écrivantaux missionnaires du Congo, leur prescrivit d'employer l’ascendant de leur ministére pour réprimer l’usage de vendre les hommes et de” les réduire en esclavage. Ce décret, si honorable pour: l'autorité dont il émanait, est malheurensement trop peu connu; car l’ayant rappelé dans plusieurs de mes écrits contre la traile et l’esclavage des Noirs, j'ai eu occasion d'apprendre qu’il avait causé à beaucoup de personnes une agréablesurprise. L'heureux effet decette
(:) Voy. dans la collection des Voyages, par Churchil, et dans Prévost , le Voyage du père Merolla au Congo. (a) Du 25 mars 1821.
citation,eût été plus étendu, si javais pu mettre sous
les yeux des lecteurs une copie authentique et textuelle de la lettre du cardinal Cibo. L’illustre président de la congrégalion pourrait facilement me procurer cette
copie, mais l’obtention de celte grâce , à laquelle j’at-
tache de l’intérêt, n’est encore qu’un accessoire à l’ob-
jet plus important que je vais soumettre à Votre Émi- |
nence, L’avarice, pour qui rien n’est sacré que l’or, a étouffé chez de prétendus chrétiens la voix de la religion. Des millions d'hommes, la plupart Africains, ont été ar raches de leur terre natale; leurs larmes et leurs sueurs ont arrosé le sol de l’Amérique et spécialement des An= tilles. Les missionnaires qui, de leurs efforts pour em pêcher ces attentats contre l'humanité, n’avaient recueilli que des outrages , furent réduits à donner au zele religieux une direction nouvelle, celle de consoler les malheureux, d2 les aider à supporter leurs fers par Ja perspective du bonheur dans cette éternité à laquelle aboutit notre course rapide sur la terre, et par le sentiment de cette bonté divine qui, en décernant à la vertu des couronnes immortelles, justifie la Providence. Enfin, dans ces dernières années, les puissances européennes sont convenues d’abolir le commerce infâme de la traite; présage heureux que, par des moyens progressifs et sans secousse, l’esclavage aura prochainement un terme. Mais déjà de touies parts la cupidité élude les mesures consacrées par l'Évangile et adoptées par la politique. Des renseignemens incontestables et mullipliés attestent que la traite continue. Si l’infraction aux lois expose les armateurs négriers à quelques dangers, ces dangers sont compensés par les chances
“ÉSERERESES
de profits énormes en cas de réussite, et fréquemment, des côtes d'Afrique, de Mozambique, de Madagascar partent des cargaisons d’esclaves pour être vendus , les uns dans les îles asiatiques; les autres , en plus grand nombre, à Cuba, à la Guadeloupe, à la Martinique, et autres îles de l'Atlantique. J'en excepte la république d'Haïti (Saint-Demingue)owune population hbre, noire et mélangée, commence à développer tous les genres de talens et de vertus, mais où la disette de pasteurs , ré duits à un tres-petilt nombre, restreint beaucoup les succes que promeltent de si heureuses dispositions.
Il y a plus : les lois qui autorisaient jadis la traite des Africains , prohibaient la vente des Indiens asiatiques , des noirs à cheveux longs ; cependant, malgré le texte positif de ces lois, actuellement encore, aux îles de Bourbon et de France, plusieurs milliers de ces infortunés gémissent, dit-on , sous le joug d’une servitude que la cupidité tyrannique s'efforce de légitimer par des décisions judiciaires. On m'a cite un ecclésiastique qui , à l’île de Bourbon , s'étant récrié contre ce désordre , a été en butte aux outrages, et forcé ce quitter la cure de Saint-Paul, une des principales de l'ile, pour se confiner dans une chétive paroisse. M. l’abbé Giudicelly, missionnaire à Saint-Louis du Sé= négal, a éprouvé les mêmes contradictions pour avoir montré un zele éclairé et louable contre la traite. Avant de le connaître, la correspondance avec ce pays mavait procuré, à cel égard, des détails qu'il m'a confirmés de vive voix, et qu’il s’empressera de mettre sous les yeux de la Propagande.
Cette Congrégation célebre a conquis le respect et la reconnaissance de la chrétienté par les services
qu’elle a rendus à l’Église catholique et aux sciences;
elles’assurerait un titre de plus aux hommages ,si , d’après l’exposé des faits qui viennent d’être présentés , associant ses efforts à ceux des gouvernemens euro-
péens , par un décret solennel publié dans toutes les
régions ; elle réitérait à tous les missionnaires l’injonction de prècher contre le crime de vendre les hommes. Que de biens résulterait d’une telle mesure !
1°. Elle serait une réponse victorieuse aux calomnies qui imputent à l'Église catholique de favoriser l'esclavage , conséquemment les calamités de l’espece humaine.
2°, Elle affaiblirait les préventions de nos freres errans de diverses sociétés chrétiennes qui ont écrit, prêché et agi contre l’asservissement de nos sem blables.
30, Elle serait un titre de plus, pour les catholiques, à Ja bienveillance des gonvernemens protestans , et surto it, de l'Angleterre dont les efforts persévérans ont déterminé les autres puissances à seconder ses vues pour l’abolition de la traite.
4°. Si les chefs ou plutôt les tyrans des tribus africaines, qui vendent leurs sujets comme des troupeaux, ont vu, avec regret, les lois rendues contre ce trahc!, il est avéré que les peuples africains y ont applaudi , mais ils doutent de leur réalité en voyant que la traite
continue. Ainsi, landis que d’une part les autorités po-
htiques prendraient des moyens efficaces pour répri=
mer un commerce ou plutôt un brigandage également honteux et affreux, d’une autre part la manifestation des décrets de la Congrégation de Îa Propagande , fondés sur l’enseignement irréfragable de l'Église catho-
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lique , préparerait les esprits et les cœurs des peuples musulmans et idolâtres à recevoir les lumières de l’Évangile.
bo. Les missionnaires, appuyés sur lés principes religieux, étayés par l’injonction de leurs supérieurs et par la protection de la puissance civile, rempliraient leur ministere avec plus de sécurité et de succès.
Éminence , depuis trente ans et plus, je me suis dévoué à la cause des enfans de l’Afrique , à travers des persécutions dant la continuité el la noirceur, loin d’amortir mon courage, l’ont acéré, el, jusqu’à mon dernier soupir , i's trouveront en moi un défenseur. Ayantfait une étude spéciale de tout ce quise rattache à cette cause, lié d'ailleurs avec la plupart des hommes distingués qui, dans les deux mondes, et surtout en Angleterre, l’ont embrassée ; j'aiacquis peut-être quel que droit à la confiance , dans les mesures que je soumets à la sagesse de Votre Éminence. Je lui enverrai, par la première occasion, le dernier ouvrage que j'ai publié sous ce titre : Wanuel de preté, à l'usage des Hommes de couleurs et des Noïrs. Eu leur inculquant les vérités de la foi, et les maximes de la vertu ; en présentant à leur imitation des êtres humains de leur couleur, aujonrd’hui citoyens du cel, et dont le dernier a élé canonisé par Sa Sainteté, le pape Pie VIT, cet ouvrage doit fortifier l’attachement des Af:icains à l'Église catholique ; j'ai acquis la certitude que déjà il a produit quelque bien.
Quelle que soit la manière d’envisager les mesures proposées, j'aime à croire que Votre Éminence rendra justice au molif qui les a inspirées ; mais je persévere à
croire que leur adoption contribuerait puissamment à
la gloire de la religion, à la propagation de l’Évangile, et conséquemment au bonheur de l’espèce hu maine.
Agréez, Éminence, les sentimens , etc.
Signé GRÉGOIRE, Ancien évêque de Blois.
Paris, 7 décembre 1818.
Le pacha d'Égypte ; Mehemed-Ali, a manifesté des sentimens humains qui lui ont mérité les éloges des voyageurs. Plusieurs fois m’est venue l’idée de lui adresser un Mémoire contre l’usage de vendre annuellement au Caire une caravane d’esclaves amenés de Nubie. Le Musulman, Mehemed-Ali, aurait probablement répondu , le cardinal Fontana n’a pas daigné répondre.
En exhalant la douleur qu'inspire un tel silence, peut-on du moins en adoucir l’amertume par l’esperance que le zèle individuel y suppléera ; que les missionnaires catholiques, disséminés sur le globe, auront le courage de revendiquer les droits imprescriptibles et solidaires de toute la famille à jouirde la liberté, et qu'ils feront retentir sur les côtes d’Afrique les anathémes prononcés dans les saintes Écritures contre Les voleurs ét les vendeurs d'hommes (1)?
Vainement dira-t-on à des peuples ignorans que les maximes évangéliques inculquent les devoirs de justice ét de charité, si cette doctrine n’est appuyée par
l'exemple qui sera toujours le plus cloquent des predi-
(1) Voy. Exod. 21, 16. — Deuter , 24, 7. — 1. Timot. 1,10.
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cateurs. Quelle idée peuvent-ils se former de notre religion , à l’aspect de ces Européens , préltendus chretiens, qui vont les arracher des bras de leurs familles, pour les transporter dans des régions, lointaines où, livrés par des tigres à d’autres tigres , ils traînent dans l'esclavage , les fatigüeset les châtimens corporels, une vie de douleur, sans autre consolation, à la fin de chaque jour, que’d’avoir fait quelques pas de plus vers le tombeau ? Pour faire à la religion des prosélytes parmi les Noirs, réprimez d’abord la tyrannie des blancs, ke
Pourquoi ne dirait-on pas au clergé catholique que, sur cet objet, le clergé protestant de la Grande-Bretagne lui a montré l’exemple ? Des évêques, des ministres anglicans et dissenters ont , par leurs sermons, devancé et provoqué l’acte du parlement qui aboft la traite (1). On répondra peut-être que chez nous l’autorité publique eût sévi contre l’orateur qui aurait attaqué un trafic autorisé ; mais, depuis quatre ans, 1l est censé comme aboli, et l’on n’entend pas dire qu’à Paris ni dans nos ports, on ait prêché ni publié un seul discours contre un crime qui, également proscrié
(1) On cite contre la traite les sermons par Hayter, évêque de Norwich , en 1745; Warburthon, évêque de Glocester , en 1766; Porteus, évêque de Chester, ensuite de Londres, en 1783; Warren , évêque de Bangor, en 1783; Cornwallis, évêque de Lichtfield, en 1588 ; d’autres clergymen ont prêché et publié des sermons du même genre, MM. Saunderson, James Foster, Will. Agutter, Priestley, Mason, Bidiake, Hawker, Peckard, Booth, etc. , etc:
(31) rs , , ie AE . ,, par l'Évangile et par l'autorité publique, a été con tinué avec une audace effrénée.
Dans les premières années du dix-neuvième siècle, les synagogues, les temples , les églises catholiques retentissaient de sermons, de mandemens, dont plusieurs furent justement cémparés aux bulletins de la grande armée. Sans cesse nos évêques et nos prêtres
préconisaient et canonisaient presque le nouveau Cy-
rus, le Constantin, le Théodose, le Charlemagne, l’'envoyé du Très- Haut, l'homme de sa droite » étc,etc. I} tombe, et aussitôt il est conspue. Niera-t-on que ces chaires, d’où ne devraient descendre que des paroles de paix, debouté, ont retenti maintes fois d'imprécations, d’ailusions, de bouffonneries, desa rcasmes, de doctrines serviles, d’accusations générales , dont l’effet le plus cer
tain est de susciter des vengeances, de dégrader l’a uguste
relision ,ensubstituant à la piété un cagotisme niais et cruel. On a entendu des sermons de premiére communion contre la liberté légitime, des mandemens de caréme contre l’enseignement mutuel : pourrait-on
en citer un seul contre le plus abominable des trafics ?
Ce douloureux paragraphe sera terminé par l'éloge d’un pasteur digne de ce nom, consigné dans une lettre d’un habitant de la Martinique.
En 1915, quelques esclaves noirs et sang-méêlés des
deux sexes tentérent de s’évader et de recouvrer leur
liberté ; mais, au moment d’effectuer leur projet , ils
furent saisis et condamnés par le conseil supérieur
sant au Fort-Royal, les uns à être foucttés » Marqués, envoyés aux galères à perpétuité ; d’autres à avoir les jarrets coupés ; d’autres à être pendus et leurs corps jetés à la voirie. Le motif de la sentence est specifié :
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c’est pour avoir voulu ravir à leur maître le: prix de
leur valeur. L'arrêt fut exécute le À décembre 1815. L'abbé Le Goff, curé de la paroisse du Précheur, ne pouvant les soustraire à la mort , se montra du moins leur consolateur et celui de leurs parens (1). Supposons pour-un moment que les juges du conseil supérieur se trouvent dans la même position que les victimes immolées par eux , et que, réduits en esclavage , ils tentent de s'évader ; j'en appelle à leur conscience, à celle du lecteur ; que penseraient-ils d’un jugement qui, pour ce prétendu crime , les dévouerait
au supplice?
G@) Voy. cet arrêt à la suite de l'ouvrage.