V LETTRE
Je ne crains plus rien pour vous, Dieu mercy, et j'ai une espérance admirable. C'est une parole bien consolante que celle de J.-G. : // sera donné à ceux qui ont déjà. Par cette promesse, ceux qui ont beaucoup reçu ont droit d'espérer davantage, et ainsi ceux qui ont reçu extraordinairement doivent espérer extraordinairement. J'essaye autant que je puis de ne m'affîiger de rien ^ et de prendre tout ce qui arrive pour le meilleur; et je crois que c'est un devoir et qu'on pèche en ne le faisant pas. Car enfin la raison pour laquelle les pèches sont péchés est seulement parce qu'ils sont contraires à la volonté de Dieu; et ainsi l'essence du péché consistant à avoir une volonté opposée à celle que nous connoissons 4 en Dieu , il est visible,
* P.-R. omet : « En l'Epître de la messe d'mijourd'hui,
^ P.-R, en a tiré deux pensées, § 33^: Il faut iâchcr de ne s'affliger de rien, etc.; et § 34 : Lorsque la vérité est abandonnée et persécutée.
^ Ici commence l'extrait de P.-R. : Il faut tâcher de ne s'affliger de rien, ■
* Oratoire : que nous avoms en Dieu.
ce me semble, que quand il nous découvre sa volonté par les événements , ce seroit un péché de ne s'y pas accommoder '. J'ay appris que tout ce qui est arrivé a quelque chose d'admirable , puisque la volonté de Dieu y est marquée. Je le loue de tout mon cœur de la continuation parfaite de ses grâces, car je vois bien qu'elles ne diminuent point.
L'affaire du -|- ne va guère bien. C'est une chose qui fait trembler ceux qui ont de vrais mouvements de Dieu , de voir la persécution qui se prépare, non-seidement contre les personnes (ce seroit peu) mais contre la vérité. ^ Sans mentir, Dieu est bien abandonné. Il me semble que c'est un temps où le service qu'on lui rend lui est bien agréable. Il veut que nous jugions de la grâce par la nature ; et ainsi il permet de considérer que , comme un prince chassé de son propre pays par ses sujets a des tendresses extrêmes pour ceux qui lui demeurent fidelles dans la révolte publique, de même il semble que Dieu considère avec une bonté particulière ceux qui défendent aujour-
• Ici finitle§33deP.-R.
^ Ici commence l'autre pensée tirée de cette lettre. P.-R. : Lorsque la vérité est abandonnée et persécutée, il semble que ce soit un temps oii le service qu'on rend à Dieu, en la défendant, lui est bien agréable.
d'huy ^ la pureté de la religion et de la morale , qui est là fort combattue. Mais il y a cette différence entre les roys de la terre et le roy des roys que les princes ne rendent pas leurs sujets fidelles, mais qu'ils les trouvent tels ; au lieu que Dieu ne trouve jamais les hommes qu'infidelles ^ et qu'il les rend fidelles quand ils le sont : de sorte qu'au lieu que les rois ont une obligation insigne ^ à ceux qui demeurent dans leur obéissance 4^ il arrive, au contraire, que ceux qui subsistent dans le service de Dieu , lui sont ^ eux-mêmes redevables infiniment. Continuons donc à le louer de cette grâce s'il nous l'a faite , de laquelle nous le louerons dans l'éternité , et prions-le qu'il nous la fasse encore et qu'il ait pitié et de nous et de l'Église entière hors laquelle il n'y a que malédiction.
Je prends part au + persécuté dont vous parlez. Je vois bien que Dieu s'est réservé des serviteurs cachés, comme il le dit à Élie. Je le prie que nous en soyons bien et comme il faut, en esprit, en vérité et sincèrement.
* P.-R. : Ceux qui défendent la pureté de la religion quand elle est combattue.
* P.-R. : infidèles sans la grâce.
' P.-R. : Témoignent d'ordinaire avoir de l'obligation.
* P.-R. : Dans le devoir et dans leur obéissance. ^ P.-R. : Lui EN sont. Ici finit le § 34.
VP LETTRE.
Quoi qu'il puisse arriver de l'affaire de +, il y en a déjà assez, Dieu merci, de ce qui est déjà fait pour en tirer un admirable avantage contre les maudites maximes. Il faut que ceux qui ont quelque part à cela en rendent de grandes grâces à Dieu , et que leurs parents ou amis prient Dieu pour eux, afin qu'ils ne tombent pas d'un si grand bonheur et d'un si grand honneur que Dieu leur a fait. Tous les honneurs du monde n'en sont que l'image ; celui-là seul est solide et réel, et néantmoins il est inutile sans la bonne disposition du cœur. Car ce ne sont ^ ni les austérités du corps ni les agitations de l'esprit, mais les bons mouvements du cœur qui méritent, et qui soutiennent les peines du corps et de l'esprit. Car enfin il faut ces deux choses pour sanctifier, peines et plaisirs. Saint Paul a dit que ceux qui entreront dans la bonne voi.e trouveront des troubles et des inquiétudes en grand nombre; cela doit consoler ceux qui en sentent, puisqu'étant avertis que le chemin du ciel qu'ils cherchent en est rempli , ils doivent se réjouir de rencontrer des marques qu'ils sont
' Ici commence l'extrait de P.-R. § 35 : Ce m sont ni.., etc.
dans le véritable chemin. Mais ces peines-là ne sont pas sans plaisir, et ne sont jamais surmontées que par le plaisir. Car de mesme que ceux qui quittent Dieu pour retourner au monde, ne le font que parce qu'ils trouvent plus de douceur dans les plaisirs de la terre que dans ceux de l'union avec Dieu, et que ce charme victorieux les entraîne, et, les faisant repentir de leur premier choix, les rend des pénitens du diable selon la parole de Tertullien, de même on ne quitteroit jamais les plaisirs du monde pour embrasser la croix de J.-C. , si on ne trouvoit plus de douceur dans le mépris, dans la pauvreté, dans le dénuement et dans le rebut des hommes que dans les délices du péché. Et ainsi, comme dit Tertullien : // ne faut pas croire que la vie des chrétiens soit une vie de tristesse; on ne quitte les plaisirs que pour d'autres plus grands. Priez toujours^ dit saint Paul, rendez grâces toujours^ réjouissez-vous toujours. C'est la joie d'avoir trouvé Dieu qui est le principe de la tristesse de l'avoir offensé et de tout le changement de vie. Celui qui a trouvé le ' trésor dans un champ en a une telle joye, que cette joye, selon J.-C, lui fait vendre tout ce qu'il a pour l'acheter. Les gens du monde n'ont point cette joye que le monde ne peut ny donner ny ôter, • P.-R. ' un tr.
dit J.-C. même. Les bienheureux ont cette joye sans aucune tristesse'; les gens du monde ont leur tristesse sans cette joye; et les chrétiens ont cette joye mêlée de la tristesse d'avoir suivi d'autres plaisirs et de la crainte de la perdre par l'attrait de ces autres plaisirs qui nous tentent sans relâche. Et ainsi nous devons travailler sans cesse à nous conserver cette joye qui modère notre crainte, et à conserver cette crainte qui modère notre joye ^, et selon qu'on se sent trop emporter vers l'un, se pencher vers l'autre pour demeurer debout. Soutenez-vous des biens dans les jours d affliction^ et souvenez-vous de Vaffliction dans les jours de réjouissance^ dit l'Ecriture, jusqu'à ce que la promesse que J.-C. nous a faite de rendre sa joye pleine en nous, soit accomplie. Ne nous laissons donc pas abattre à la tristesse, et ne croyons pas que la piété ne consiste qu'en une amertume sans consolation. La véritable piété, qui ne se trouve parfaite que dans le ciel, est si pleine de satisfac-
* P.-R. change l'ordre et le progrès des phrases de Pascal : «Pour l'acheter. Les gens du monde ont leur tristesse, mais ils n'ont point cette joie que le monde ne peut donner ni ôter, dit J.-C. Les hienheureux ont cette joie sans aucune tristesse; et les chrétiens...
^ P.-R. gâte cette belle phrase en la mutilant : «Et ainsi nous devons travailler sans relâche à nous conserver cette crainte qui conserve et modère notre joie.
tions qu'elle en remplit et l'entrée et le progrès et le couronnement. C'est une lumière si éclatante qu'elle rejaillit sur tout ce qui lui appartient; et s'il y a quelque tristesse meslée, et surtout à l'entrée, c'est de nous qu'elle vient et non de la vertu; car ce n'est pas l'effet de la piété qui commence d'être en nous, mais de l'impiété qui y est encore. Ostons l'impiété, et la joie sera sans mélange. Ne nous en prenons donc pas à la dévotion , mais à nous-mêmes, et n'y cherchons du soulagement que par notre correction.
VIP LETTRE.
Je suis bien aise de l'espérance que vous me donnez du bon succès de l'affaire dont vous craignez de la vanité. Il y a à craindre partout; car si elle ne réussissoit pas, j'en craindrois cette mauvaise tristesse, dont saint Paul dit qu'e/Ze donne la mort, au lieu ^il y en a une autre qui donne la vie.
Il est certain que cette affaire là étoit épineuse, et que si la personne en sort , il y a sujet d'en prendre quelque vanité, si ce n'est à cause qu'on a prié Dieu pour cela, et qu'ainsi il^ doit croire
* Les deux Msc. W. Les IMéiiioires de M. P. donnent au-dessus cette correction : ceXU personne.
que le bien qui en viendra sera son ouvrage. Mais si elle réussissoit mal, il ne devroit pas en tomber dans l'abattement, par cette même raison qu'on a prié Dieu pour cela, et qu'il y a apparence qu'il s'est approprié cette affaire. Aussi il le faut regarder comme l'auteur de tous les biens et de tous les maux , excepté le péché. Je lui répéterois làdessus ce que j'ay autrefois rapporté de l'Écriture: Quand vous êtes dans les biens souvenez-vous des maux que vous méritez^ et quand vous êtes dans les niaux^ souvenez-vous des biens que vous espérez. Cependant je vous dirai sur le sujet de l'autre personne que vous scavez, qui mande qu'elle a bien des choses dans l'esprit qui l'embarrassent , que je suis bien fâché de la voir en cet état; j'ai bien de la douleur de ses peines et je voudrois bien l'en pouvoir soulager. Je la prie de ne point prévenir l'avenir et de se souvenir que , comme dit Notre Seigneur, à chaque jour suffit sa malice.
Le passé ^ ne nous doit point embarrasser puisque nous n'avons qu'à avoir regret de nos fautes: mais l'avenir nous doit encore moins toucher, puisqu'il n'est point du tout à notre égard, et que nous n'y arriverons peut-être jamais. Le présent
* Ici commence l'extrait de P.-R. ^ 36. t
est le seul temps qui est véritablement à nous et dont nous devons user selon Dieu. C'est là où nos pensées doivent être principalement comptées ^. Cependant le monde est si inquiet qu'on ne pense jamais à la vie présente et à l'instant où on vit, mais à celui où l'on vivra; de sorte qu'on est toujours en état de vivre à l'avenir et jamais de vivre maintenant. Notre Seigneur n'a pas voulu que notre prévoyance s'étendit plus loin que le jour où nous sommes; ce sont les bornes qu'il faut^ garder et pour notre salut et pour notre repos ^. Car en vérité les préceptes chrétiens sont les plus pleins de consolation : je dis plus que les maximes du monde.
Je prévois aussi bien des peines , et pour cette personne et pour d'autres et pour moy; mais je prie Dieu, lorsque je sens que je m'engage dans ces prévoyances, de me renfermer dans mes limites. Je me ramasse dans moi-même, et je trouve que je manque à faire plusieurs choses à quoi je suis obligé présentement, pour me dissiper en des pensées inutiles de l'avenir, auxquelles bien loin d'être obligé de m'arrêter, je suis au contraire obligé de ne m'y point arrêter. Ce n'est que faute
' P.R. : rappariées.
* Oratoire : quMl fait garder- P.-R. : nous fait garder.
= Fin du §36.
de scavoir bien connoître et étudier le présent qu'on fait l'entendu pour l'avenir. Ce que je dis là, je le dis pour moy et non pas pour cette personne qui a assurément bien plus de vertu et de méditation que moy; mais je luy représente mon deffaut pour l'empêcher d'y tomber. On se corrige ^ quelquefois mieux par la veûe du mal que par l'exemple du bien, et il est bon de s'accoutumer à profiter du mal, puisqu'il est si ordinaire, au lieu que le bien est si rare.
y IIP LETTRES
Je plains la personne que vous scavez, dans l'inquiétude où je sçai qu'elle est et où je ne m'étonne pas de la voir. C'est un petit jour du jugement qui ne peut arriver sans une émotion universelle de la personne, comme le jugement général en causera une générale dans le monde, excepté ceux qui se seront déjà jugés eux-mêmes, comme elle prétend faire. Cette peine temporelle garantiroit de l'éternelle par les mérites infinis de J.-C. qui la souffre et qui se la rend propre. C'est ce qui doit la consoler. Notre joug est aussi le
* P.-R. § 37 : On se corrige etc.
^ P.-R. n'a rien tiré de cette lettre.
sien , sans cela il seroit insupportable. Portez , dit-il, mon joug sur vous. Ce n'est pas notre joug, c'est le sien; et aussi il le porte. Sachez^ dit-il, que mon joug est doux et léger. Il n'est léger qu'à luy et à sa force divine. Je luy voudrois dire qu'elle se souvienne que ces inquiétudes ne viennent pas du bien qui commence d'être en elle, mais du mal qui y est encore et qu'il faut diminuer continuellement, et qu'il faut qu'elle fasse comme un enfant qui est tiré par des voleurs d'entre les bras de sa mère qui ne veut pas l'abandonner; car il ne doit pas accuser de la violence qu'il souffre la mère qui le retient amoureusement, mais ses injustes ravisseurs. Tout l'office del'Avent est bien propre pour donner courage aux foibles, et on y dit souvent ce mot de l'ÉcriUire : Prenez courage, lâches et pusillanimes ^ voici votre rédempteur qui vient. Et on dit aujourd'hui à vespres : « Prenez de nouvelles forces et bannissez « désormais toute crainte : voici notre Dieu qui « arrive et vient pour nous secourir et nous « sauver, »