ÉCRIT PAR M^"^ MARGUERITE PÉRIER, SA WIÈCE
cf Lorsque mon oncle eut un an, il lui arriva une chose fort extraordinaire. Ma grand'mère étoit, quoyque très-jeune, trèspieuse et très-charitable ; elle avoit un grand nombre de pauvres familles a qui elle donnoit la charité. Il y en avoit une qui avoit la réputation d'être sorcière ; tout le monde le lui disoit : mais ma grand'mère qui n' étoit pas de ces femmes crédules et qui avoit beaucoup d'esprit, se mocqua de cet avis, et continuoit toujours a lui faire l'aumône. Dans ce temps-là il arriva que le petit Pascal tomba dans une langueur semblable à ce qu'on appelle a Paris tomber en chartre ; mais cette langueur étoit accompagnée de deux circonstances qui ne sont pas ordi-
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naires, l'une qu'il ne pouvoit souffrir de voir de l'eau sans tomber dans des transports d'emportement très-grands; et l'autre bien plus étonnante, c'est qu'il ne pouvoit souffrir de voir son père et sa mère s'approcher l'un de l'autre : il souffroit les caresses de l'un et de l'autre en particulier avec plaisir; mais aussitôt qu'ils s'approchoient ensemble , il crioit, se débattoit avec une violence excessive ; tout cela dura plus d'un an durant lequel le mal s'augmentoit; il tomba dans une telle extrémité qu'on le croyoit prêt à mourir.
Tout le monde disoit à mon grand-père et à ma grand'mère, que c'étoit assurément un sort que cette sorcière avoit jeté sur cet enfant; ils s'en moquoient l'un et l'autre, regardant ces discours comme des imaginations qu'on a quand on voit des choses extraordinaires, et n'y faisant aucune attention , laissant toujours a cette femme une entrée libre dans leur maison , où elle recevoit la charité. Enfin mon grand-père , importuné de tout ce qu'on lui disoit la-dessus , fit un jour entrer cette femme dans son cabinet , croyant que la manière dont il lui parleroit lui donneroit lieu de faire cesser tous les bruits ; mais il fut très-étonné lorsque après les premières paroles qu'il lui dit, auxquelles elle répondit seulement et assez doucement que cela n'étoit point et qu'on ne disoit cela d'elle que par envie a cause des charités qu'elle recevoit, il voulut lui faire peur, et feignant d'être assuré qu'elle avoit ensorcelé son enfant, il la menaça de la faire pendre si elle ne lui avouoit la vérité; alors elle fut effrayée, et se mettant à genoux elle lui promit de lui dire tout, s'il lui promettoit de lui sauver la vie. Sur cela mon grand-père, fort surpris, lui demanda ce qu'elle avoit fait, et ce qui l'avoit obligée a le faire ; elle lui dit que, l'ayant prié de solliciter un procès pour elle, il l'avoit refusée, parce qu'il croyoit qu'il n'étoit pas bon, et que pour s'en ven-
ger elle avoit jeté un sort sur son enfant qu'elle voyoit qu'il aimoit tendrement, et qu'elle étoit bien fâchée de le lui dire, mais que le sort étoit a la mort. Mon grand-père affligé lui dit : Quoy ! il faut donc que mon enfant meure ! Elle lui dit qu'il y avoit du remède , mais qu'il falloit que quelqu'un mourût pour lui, et transporter le sort. Mon grand-père lui dit : Eh ! j'aime mieux que mon fils meure que si quelqu'un mouroit pour lui. Elle lui dit : On peut mettre le sort sur une bête. Mon grand-père lui offrit un cheval : elle lui dit que sans faire de si grands frais un chat lui suffîroit : il lui en fit donner un , elle l'emporta, et en descendant elle trouva deux capucins qui montoient pour consoler mon grand-père de l'extrémité de la maladie de son fils. Ces pères dirent a cette femme qu'elle vouloit encore faire quelque sortilège de ce chat : elle le prit et le jeta par une fenêtre, d'où il ne tomba que de la hauteur de six pieds et tomba mort ; elle en demanda un autre que mon grand-père lui fit donner. La grande tendresse qu'il avoit pour cet enfant fut cause qu'il ne fit pas d'attention que tout cela ne valoitrien, puisqu'il falloit, pour transporter ce sort, faire une nouvelle invocation au diable ; jamais cette pensée ne lui vint dans l'esprit, elle ne lui vint que longtemps après, et il se repentit d'avoir donné lieu à cela.
« Le soir la femme vint et dit a mon grand-père qu'elle avoit besoin d'avoir un enfant qui n'eût pas sept ans , et qui , avant le lever du soleil, cueillît neuf feuilles de trois sortes d'herbes ; c' est-a-dire trois de chaque sorte. Mon grand-père le dit a son apothicaire, qui dit qu'il y mèneroit lui-même sa fille, ce qu'il fit le lendemain matin. Les trois sortes d'herbes étant cueillies, la femme fit un cataplasme qu'elle porta a sept heures du matin a mon grand-père, et lui dit qu'il falloit le mettre sur le ventre de l'enfant. Mon grand-père le fit mettre.
et à midy, revenant du palais, il trouva toute la maison en larmes, et on lui dit que l'enfant étoit mort ; il monta , vit sa femme dans les larmes, et l'enfant dans le berceau, mort, a ce qu'il paroissoit. Il s'en alla , et en sortant de la chambre il rencontra sur le degré la femme qui avoit apporté le cataplasme , et attribuant la mort de cet enfant a ce remède , il lui donna un soufflet si fort qu'il lui fit sauter le degré. Cette femme se releva et lui dit qu'elle voyoit bien qu'il étoit en colère, parce qu'il croyoit que son enfant étoit mort; mais qu'elle avoit oublié de lui dire le matin qu'il devoit paroître mort jusqu'à minuit , et qu'on le laissât dans son berceau jusqu'à cette lieure-la et qu'alors il reviendroit. Mon grand-père rentra et dit qu'il vouloit absolument qu'on le gardât sans l'ensevelir. Cependant l'enfant paroissoit mort ; il n'avoit ny pouls, ny voix, ny sentiment; il devenoit froid, et avoit toutes les marques de la mort ; on se moquoit de la crédulité de mon grand-père, qui n'avoit pas accoutumé à croire a ces gens-là. « On le garda donc ainsi, mon grand-père et ma grand'mère toujours présents, ne voulant s'en fier a personne ; ils entendirent sonner toutes les heures et minuit aussi sans que l'enfant revînt. Enfin entre minuit et une heure, plus près d'une heure que de minuit, l'enfant commença a bâiller; cela surprit exlraordinairement : on le prit, on le réchauffa, on lui donna du vin avec du sucre ; il l'avala ; ensuite la nourrice lui présenta le téton, qu'il prit sans donner néanmoins des marques de connoissance et sans ouvrir les yeux ; cela dura jusqu'à six heures du matin qu'il commença a ouvrir les yeux et a connoître quelqu'un. Alors, voyant son père et sa mère l'un près de l'autre, il se mit a crier comme il avoit accoutumé ; cela fit voir qu'il n'étoit pas encore guéri, mais on fut au moins consolé de ce qu'il n'étoit pas mort, et environ six a sept jours
après il commença a souffrir la vue de l'eau. Mon grand-père, arrivant de la messe , le trouva qui se divertissoit a verser de l'eau d'un verre dans un autre dans les bras de sa mère ; il voulut alors s'approcher ; mais l'enfant ne le put souffrir, et peu de jours après il le souffrit, et en trois semaines de temps cet enfant fut entièrement guéri et remis dans son embonpoint.
Autre fait de la vie de M. Pascal ' :
« Il y avait en Normandie un curé (M. Guillebert, docteur de Sorbonne) dans un village nommé Rouvilly, qui étoit un grand pénitent de Dieu , qui gouvernoit sa paroisse avec une piété très-solide, qui y instruisoit et faisoit des prônes admirables. Tout le voisinage y alloit pour l'entendre, et pour s'instruire et s'édifier ; et il faisoit un si grand bien a ceux qui le venoient entendre que, peu après sa réputation se répandant, les gentilshommes du voisinage et même les officiers de Rouen louoient des chambres dans ce village, pour y aller coucher tous les samedis , afin d'assister a ses prônes. Entre ces gentilshommes, il y en eut deux qui étoient assez proches, nommés MM. Deslandes et de La Bouteillerie ; ces deux messieurs furent si touchés, qu'ils s'abandonnèrent entièrement a sa conduite, et résolurent de ne plus penser qu'a Dieu , a leur salut , et a la charité pour le prochain . Ils avoient un don naturel pour remettre les membres rompus et désunis ; et comme ils avoient beaucoup d'esprit et d'honneur, ils avoient dès leur jeunesse étudié l'anatomie et la médecine pour ne point hasarder, en se fiant a leur industrie naturelle, de faire quelque faute. Quand ces deux messieurs eurent résolu de se donner entièrement a Dieu , ils firent bâtir chacun un petit hôpital au-
' Note du Ms. : «Ce narré est hors de sa place.» En effet, tout ce mémoire est rempli de désordre.
tour de leur parc dans leurs terres qui se touciioient. M. Deslaudes qui avoit dix enfants, mit dix lits dans son hôpital , et M. de La Bouteillerie qui n'avoit point d'enfants, en mit vingt; ils recevoient dans ces trente lits tous les pauvres qui se présentoient, et les traitoient charitablement de toutes sortes de maladies, étant bons chirurgiens et bons médecins, mais ils préféroient ceux qui avoient besoin de leurs services pour remettre les membres... »
. . . Pendant que mon grand-père étoit à Rouen, M. Pascal, mon oncle, qui vivoit dans cette grande piété qu'il avoit luimême imprimée a la famille, tomba dans un état fort extraordinaire , qui étoit causé par la grande application qu'il avoit donnée aux sciences ; car les esprits étant montés trop fortement au cerveau, il se trouva dans une espèce de paralysie depuis la ceinture en bas, en sorte qu'il fut réduit a ne marcher qu'avec des potences ; ses jambes et ses pieds devinrent froids comme du marbre , et on étoit obligé de lui mettre tous les jours des chaussons trempés dans de l'eau-de-vie pour tâcher de faire revenir la chaleur aux pieds. Cet état où les médecins le virent , les obligea de lui défendre toute sorte d'application ; mais cet esprit si vif et si agissant ne pouvoit pas demeurer oisif. Quand il ne fut plus occupé ny de sciences ny de choses de piété qui portent avec elle leur application, il lui fallut quelque plaisir; il fut contraint de revoir le monde, de jouer et de se divertir. Dans le commencement cela étoit modéré; mais insensiblement le goût en vint, il se mit dans le monde, sans vice néanmoins ny dérèglement, mais dans l'inutilité , le plaisir et l'amusement. Mon grand-père mourut ; il continua a se mettre dans le monde avec môme plus de facihté, étant maître de son bien ; et alors , après s'y être un peu enfoncé, il prit la résolution de suivre le train commun du monde, c'est-a-dire de prendre uiie charge et se marier , et prenant ses
mesures pour l'un et pour l'autre \ il en conféra avec ma tanle, qui étoit alors religieuse, qui gémissoit de voir celui qui lui avoit fait connoître le néant du monde, s'y plonger lui-même par de tels engagements. Elle l'exhortoit souvent a y renoncer; il récoutoit , et nelaissoit pas de pousser toujours ses desseins. Enfin Dieu permit qu'un jour de la Conception de la Sainte- A'ierge , il allât voir ma tante , et demeurât au parloir avec elle durant qu'on disoit noues avant le sermon. Lorsqu'il lut achevé de sonner, elle le quitta , et lui de son côté entra dans l'église pour entendre le sermon , sans savoir que c' étoit la où Dieu l'attendoit. 11 trouva le prédicateur en chaire, ainsi il vit bien que ma tante ne pouvoit pas lui avoir parlé ; le sermon fut, au sujet de la Conception de la Sainte-Vierge, sur le commencement de la vie des chrétiens, et sur l'importance de les rendre saints, en ne s'engageant pas, comme font presque tous les gens du monde, par l'habitude, par la coutume, et par des raisons de bienséance toutes humaines, dans des charges et dans des mariages ; il montra comment il falloit consulter Dieu avant que de s'y engager, et bien examiner si on pourroit faire son salut, si on n'y trouveroit point d'obstacles. Comme
' Il serait curieux de connaître la carrière que Pascal aurait embrassée. On ne voit guère qu'il eût pu , dans l'état de la société au xvii^ siècle, en trouver une autre que la magistrature , par exemple, la chambre des monnaies ou la cour des aides, où déjà quelques membres de sa famille occupaient une place, et où sa qualité de calculateur et de savant eût été de mise. A la rigueur, il eût pu acheter une charge au parlement, et être conseiller au parlement de Paris comme Carcavi et Fermatà celui de Toulouse. Quant au mariage, il est absolument impossible et parfaitement inutile de conjecturer quelle personne Pascal avait en vue. Il pouvait aspirer aux partis les plus honorables. Mais c'est aussi par trop ignorer le siècle de Louis XIV que d'imaginer qu'il eût jamais osé élever ses prétentions jusqu'à mademoiselle deRoannez, la sœur d'un duc et pair, la future duchesse de La Feuillade.
APPENDICE N" 43. i35
c'éloit là précisément son état et sa disposition, et que le prédicateur prêcha avec beaucoup de véhémence et de solidité, il fut vivement touché, et croyant que tout cela a voit été dit pour lui , il le prit de même. Ma tante alluma autant qu'elle put ce nouveau feu, et mon oncle se détermina peu de jours après a rompre entièrement avec le monde ; et pour cela il alla passer quelque temps a la campagne pour se dépayser, et rompre le cours général du grand nombre de visites qu'il faisoit et qu'il recevoit; cela lui réussit, car depuis cela il n'a vu aucun de ces amis qu'il ne visitoit que par rapport au monde. »
« Dans sa retraite, il gagna a Dieu M. le duc de Roannez avec qui il étoit lié d'une amitié très-étroite , fondée sur ce que M. de Roannez ayant un esprit très-éclairé et capable des plus grandes sciences, a voit beaucoup goûté l'esprit de M. Pascal, et s'étoit attaché a lui. M. Pascal ayant donc quitté le monde, et ayant résolu de ne plus s'occuper que des choses de Dieu, il fit comprendre a M. de Roannez l'importance d'en faire de même , et lui parla la-dessus avec tant de force qu'il le persuada. Etant donc ainsi touché de Dieu, par le ministère de M. Pascal , il commença a faire des réflexions sur le néant du monde, il prit un peu de temps pour penser a ce que Dieu demandoit de lui ; enfin il prit la résolution de ne plus jamais songer au monde \
Pendant que M. Pascal travailloit contre les athées, il arriva qu'il lui vint un très-grand mal de dents. Un soir M. le duc de Roannez le quitta dans des douleurs très-violentes ; il se mit au lit, et son mal ne faisant qu'augmenter, il s'avisa pour se soulager, de s'appliquer a quelque chose qui fût capable de lui faire oublier son mal ; pour cela il pensa a la proposition
' Voyez sur M. de Roannez noire article de la Bibliothèque de VÈcole des Chartes, septembre et octobre 18i3,
de la roulette faite autrefois par le père Mersenne, que personne n'avoit jamais pu trouver, et à laquelle il ne s'étoit jamais amusé. Il y pensa si bien qu'il en trouva la solution et toutes les démonstrations ; cette application détourna son mai de dents, et quand il cessa d'y penser, il se sentit guéri de son mal. M. de Roannez étant venu le voir le matin, et le trouvant sans mal, lui demanda ce qui l'avoit guéri; il lui dit que c étoit la roulette, qu'il avoit cherchée et trouvée. M. de Roannez surpris de cet effet et de la chose même, car il en savoit la difficulté, lui demanda ce qu'il avoit dessein de faire de cela. Mon oncle lui dit que la solution de ce problème lui avoit servi de remède, et qu'il n'en attendoit pas autre chose. M. de Roannez lui dit qu'il y avoit bien un meilleur usage a en faire ; que dans le dessein où il étoit de combattre les athées, il falloit leur montrer qu'il en savoit plus qu'eux tous, en ce qui regarde la géométrie et ce qui est sujet à démonstration, et qu'ainsi s'il se soumettoit a ce qui regarde la foi, c'est qu'il savoit jusques où dévoient porter les démonstrations; et sur cela il lui conseilla de consigner 60 pistoles, et de faire une espèce de défi a tous les mathématiciens habiles qu'il connoissoit et de proposer le prix pour celui qui trouveroit la solution du problème. M. Pascal le crut et consigna les 60 pistoles entre les mains de M..., nomma des examinateurs pour juger des ouvrages qui viendroient de toute l'Europe, et fixa le terme a -1 8 mois, au bout desquels personne n'ayant trouvé la solution suivant le jugement des examinateurs, M. Pascal retira ses 60 pistoles et les employa a faire imprimer son ouvrage, dont il ne fit tirer que ^20 exemplaires.
« M. Pascal parloit peu de science; cependant, quand l'occasion s'en présentoit , il disoit son sentiment sur les choses dont on lui parloit; par exemple sur la philosophie de M. Descartes, il disoit assez ce qu'il pensoit. Il étoit de son sentiment
sur l'automate, et n'en étoit point sur la matière subtile dont il semoquoit fort, mais il ne pouvoit souffrir la manière d'expliquer la formation de toutes choses, et il disoit très-souvent : « je ne puis pardonner a Descartes ; il voudroit bien dans toute « la philosophie se pouvoir passer de Dieu , mais il n'a pu « s'empêcher de lui accorder ' une chiquenaude , pour mettre « le monde en mouvement : après cela il n'a plus que faire de « Dieu. »
Voici maintenant le seul témoignage authentique qui nous soit connu sur l'aventure du pont de Neuilly ; il n'y en a pas d'autre trace dans tous les papiers qui ont passé sous nos yeux.
« Page 6 : Monsieur Arnoul, chanoine de Saint-Victor, curé de Chamboursy, dit qu'il a appris de M. le prieur de Baril- Ion, ami de M. Périer, que M. Pascal, quelques années avant sa mort, étant allé, selon sa coutume, un jour de fête a la promenade au pont de Neuilly, avec quelques-uns de ses amis , dans un carrosse a quatre ou six chevaux, les deux chevaux de volée prirent le mors aux dents a l'endroit du pont où il n'y avoit point de garde-fou ; et s'étant précipités dans l'eau , les lesses qui les attachoient au train de derrière se rompirent ; en sorte que le carrosse demeura sur le bord du précipice, ce qui fit prendre a M. Pascal la résolution de rompre ses promenades et de vivre dans une entière solitude. »
11 est vraiment bien singulier que Jacqueline Pascal , dans la lettre où elle raconte à sa sœur les
' D'abord : faire donner ; au-dessus accorder, qui est la bonne leçon. Voyez plus haut, p. 41.
motifs et les détails de la conversion de leur frère ', ne dise pas un seul mot d'un accident aussi terrible, où, si elle l'eût connu, et comment auraitelle pu l'ignorer, elle n'aurait pas manqué devoir et de faire paraître le doigt de Dieu.
Donnons encore quelques anecdotes sur Pascal, rapportées par Marguerite Périer sur le témoignage de ce même M. Arnoul.
« Ibid,, page 6. M. Pascal avoit des adresses merveilleuses pour cacher sa vertu, et particulièrement devant les gens du commun ; en sorte qu'un homme dit un jour a M. Arnoul qu'il sembloit que M. Pascal fût toujours en colère et qu'il vouloit jurer (ce qui est assez plaisant), mais qu'il ne seroit pas bon a écrire. M. Arnoul ajoutoit que quand on demandoit conseil à M. Pascal, il écoutoit beaucoup et parloit peu. »
« Page 7. M. Pascal étant allé voir M. Arnoul a Saint- Victor avec le duc de Roannez, vit entrer fort confusément un troupeau de moutons ; il demanda à M. Arnoul s'il en devineroit bien le nombre. Celui-ci lui ayant répondu que non , il lui dit tout d'un coup en comptant en un moment sur ses doigts qu'il y en avoit quatre cents. M. de Roannez demanda à celui qui les conduisoit combien il y en avoit; il lui dit quatre cents. * »
Le reste du volume est un amas de lettres de Pascal, de ses deux sœurs, de son beau-frère,
' Jacqueline Pascal, p. 325.
2 Ces témoignages de M. Arnoul sur Pascal se retrouvent dans le Ms. delà Bibliothèque royale, 397, p. 291, et dans celui de la Mazarine , p. 365, et ils y sont donnés comme extraits d'un manuscrit anonyme de la Bibliothèque des pères de l'Oratoire, de Clermont.
M. Périer, de leurs enfants, de M. Arnauld , de M. Nicole et d'une foule d'autres personnages, dans un tel désordre que le catalogue qui exprimerait cette confusion serait lui-même d'une confusion intolérable. Nous rapporterons donc à un certain nombre de chefs toutes les pièces dispersées dans ce volume.
De Pascal lui-même ou sur Pascal on trouve :
Récit de ce que mademoiselle Périer a ouï dire à son oncle parlant à quelques-uns de ses amis au sujet des Provinciales ( imprimé par Bossut , comme de Pascal , et rappelé par nous , page 44 de ce volume).
Lettre de mademoiselle Pascal h madame Périer^ sa sœur^ ou il est parlé dune entrevue de Pascal avec M. Descartes. ( Voyez Jacqueline Pascal^ p. 93).
Extrait d'une lettre de MM, Louis et Biaise Périer à madame leur mère au sujet de Vimpression de la Vie de M. Pascal., quelle avoit composée (voyez ce vol. p. 86).
Extrait d'une lettre à M. Périer, datée de Paris le 27 octobre i656, et relative aux Provinciales et aux remontrances des curés sur la morale des jésuites. Cette lettre est du même genre que les deux autres que nous avons citées plus haut ; elle est certainement d'une personne fortement enga-
hkO APPENDICE N** »5.
gée dans la querelle, Arnauld, Nicole, Sainte- Marthe, Domat ou Pascal lui-même.
Extrait d'une lettre à M. Périer conseiller à la cour des aydes. A Paris ^ ce ij octobre i656.
c( La quatorzième est sous la presse ; elle consolera les bons pères qui jettent feu et flâme, et qui jouent de leur reste pour perdre les amis. L'affaire des curés les incommode fort, et ils s'en prennent comme de tout ce qui se fait de bon contre eux a Port-Royal. Les curés de Paris pensent a faire un deuxième avis, et de nouveaux extraits pires que les premiers. Ils s'assemblèrent hier pour cela. Ceux qui sont purs molinistes, ou inspirés et gouvernés par les bons pères, firent rage pour empêcher ce deuxième avis; mais pourtant il passa, et il fut résolu qu'on y travailleroit. Je vous ay envoyé vingt ou vingt-cinq des avis imprimés, dont il y en a, ce me semble, dix de signés de la main des deux sindics ; c'a été pour envoyer dans toutes vos villes et doyennés, ou lieux plus considérables de vos quartiers, et afin que par ce moyen et de vos amis l'adresse en fût faite sur les lieux aux personnes les plus capables d'y bien servir ; j'attends réponse la-dessus... Vous presserés au plutôt que les curés de delà envoyent leur procuration. J'ay oublié de vous mander que , ou dans les billets qui doivent accompagner chaque paquet a vos curés, ou dans les lettres que vous écrirez pour cela a vos connoissances, il faut leur donner avis que les curés doivent agir en cecy avec l'ordre et la participation de messieurs les évêques des lieux ou de leurs grands vicaires... Les bons pères, par une réponse a la treizième, que je diffère a vous envoyer pour vous en envoyer en même temps la réfutation, nient le soufflet de Guille qui cependant est indubitable : la seule difficulté est de savoir si c'a été d'avant ou d'arrière-
main * . Il y a une nouvelle théologie morale d'Escobar, et de nouveaux casuistes comme Mascarenhas, Busembaum, etc., où il y a les meilleures choses du monde pour nous... Je perds beaucoup et nos amis de ce que les jours n'ont que vingt-quatre heures.
(( Copié sur l'original sans nom d'autheur. »
Le manuscrit de la bibliothèque royale n** 397, qui est de la main du père Guerrier, de l'Oratoire, et celui de la Mazarine, en grande partie copié sur le précédent , renferment aussi cette lettre et y joignent cette note , pages 297 et 870 :
« Je ne sais de qui est cette lettre, parce qu'elle n'est pas signée et que je ne connois pas l'écriture. Mademoiselle Périer ne la connoît pas non plus. »
Autre lettre au même , de la même époque et sur le même sujet. Mémoires de mademoiselle Périer, p. 191 -192, Ms. de la bibliothèque royale , p. 21, Ms. de la Mazarine, p. 32.
Ce 6 février 1657.
« Voici , Monsieur, un grand régal pour vous ; puisque c'est d'une dix-septième qui n'est encore connue de personne du monde. On attendoit l'assemblée du clergé a finir, mais je pense qu'on attendroit trop long-temps. Ne la faites voir qu'à peu de gens bien assurés , et ne vous en dessaisisses point ; car il n'y en a encore que dix mille de tirées, six mille de la petite
^ Voyez le passage de la XlIIn^^ Provinciale , sur le soufflet donné parun père jésuite à un officier de la maison du roi.
et quatre mille de l'autre, et il nous en faut encore beaucoup, parce qu'on rompra les formes ; aucun de nos amis ne s'y attend, et il y pourroit avoir quelque changement, etc. »
A propos des Provinciales^ on trouve dans notre manuscrit des additions pour le Nécrologe de Port'Rojal^ qui renferment des détails curieux que l'auteur du Mémoire sur Pascal dans le Recueil d'Utrecht a fait connaître incomplètement. Nous donnons ici ce fragment intéressant fon le trouve aussi dans le Ms. de la Bibliothèque royale, n"* 397, et dans celui de la Mazarine).
Note à la page Sq'^®, ligîie 18, de la pré- Jace. »
« Ce fut M. Pascal qui attaqua la morale des jésuites en \ 656, et voici comment il s'y engagea. Il étoit allé a Port-Royaldes-Champs pour y passer quelque temps en retraite , comme il faisoit de temps en temps. G'étoit alors qu'on travailloit en Sorbonne a la condamnation de M. Arnauld qui étoit aussi à Port-Royal. Lorsque ces messieurs le pressoient d'écrire pour sa défense et lui disoient : Est-ce que vous vous laisserez condamner comme un enfant sans rien dire? il donna un écrit qu'il lut en présence de tous ces Messieurs qui n'y donnèrent aucun applaudissement. M. Arnauld, qui n'étoit pas jaloux de louanges, leur dit : Je vois bien que vous trouvez cet écrit mauvais, et je crois que vous avez raison ; puis il dit a M. Pascal : Mais vous qui êtes jeune ', vous devriez faire quelque chose.
' Recueil de M. Périer : vous qui êtes curieux.
M. Pascal fit la première lettre, la leur lut ; M. Arnauld s'écria : Cela est excellent ; cela sera goûté ; il faut le faire imprimer. On le fît; cela eut un succès que Ton a vu : on continua. M. Pascal, qui avoit une maison de louage dans Paris, alla se mettre dans une auberge a l'enseigne du Roi David, rue des Poiriers, pour continuer cet ouvrage. Il étoit connu dans cette auberge sous un autre nom ; c'étoit tout vis-a-vis le collège de Clermont, qu'on nomme a présent Louis-le-Grand. M. Perler, son beau-frère , étant allé a Paris dans ce temps-là , alla se loger dans cette même auberge , comme un homme de province, sans faire connoître qu'il étoit son beau -frère. Le P. de Frétât, jésuite, son parent et parent aussi de M. Pascal, alla trouver M. Périer, et lui dit qu'ayant l'iionneur de lui appartenir il étoit bien aise de l'avertir qu'on étoit persuadé dans la Société que c'étoit M. Pascal , son beau-frère, qui étoit Fauteur des petites lettres contre eux qui couroient Paris , qu'il devoit l'en avertir et lui conseiller de ne pas continuer parce qu'il pourroit lui en arriver du chagrin. M. Périer le remercia, et lui dit que cela étoit inutile, et que M. Pascal lui répondroit qu'il ne pouvoit pas les empêcher de l'en soupçonner ; parce que, quand il leur diroit que ce n'étoit pas lui, ils ne le croiroient pas, et qu'ainsi s'ils vouloient l'en soupçonner il n'y avoit pas de remède, lise retira la-dessus, lui disant toujours qu'il falloit l'en avertir, et qu'il y prît garde. M. Périer fut fort soulagé quand il s'en alla; car il y avoit une vingtaine d'exemplaires de la septième ou huitième lettre sur son lit qu'il y avoit mis pour sécher; mais les rideaux étoient tirés, et heureusement un frère que le Père de Frétât avoit mené avec lui et qui s' étoit assis près du lit ne s'en aperçut pas. M. Périer alla aussitôt en divertir M. Pascal qui étoit dans la chambre au-dessus de lui et que les jésuites ne croyoient pas être si proche d'eux. « En ^ 752, le 27 février, mademoiselle Périer raconta a un de
ses amis que' M. Pascal, son oncle, avoit un laquais, nommé Picard, très-ûdèle, qui savoit que son maître composoit les Lettres provinciales ; c'étoit lui qui pour l'ordinaire en portoit les manuscrits a M. Fortin, principal du collège d'Harcourt, qui avoit soin de les faire imprimer. On assure qu'elles ont été imprimées dans le collège même.
« Elle a assuré au même ^ que messieurs les curés de Paris avoient accoutumé dans ce temps-la de s'assembler tous les mois, et qu'a l'occasion des Lettres provinciales et de l'Apologie des casuistes, ils proposèrent de demander la condamnation de la morale relâchée, et de nommer quelqu'un de leur corps pour écrire contre. Personne ne paroissoit fort disposé a se cliarger de cette commission ; mais M. Fortin , homme fort zélé, qui conuoissoit particulièrement M. Mazure, curé de Saint- Paul, lui persuada d'accepter cet emploi, lui promettant de faire composer ses écrits par des personnes très-habiles. En effet, M. Fortin s'adressa a MM. Aruauld, Nicole et Pascal, qui sont auteurs des écrits qui ont paru sous le nom de messieurs les curés de Paris. Depuis ce temps-la, il fut défendu aux curés de Paris de s'assembler tous les mois, comme ils avoient accoutumé auparavant. »
Ainsi , d'après le témoigage de Marguerite Périer , c'est un principal d'un collège de l'Université qui, malgré les défenses les plus rigoureuses de l'autorité, osa faire imprimer les Provinciales^ et les imprimer dans son propre collège, le collège d'Harcourt. L'Université ne devait pas moins
^ Le Ms. de la Bibliothèque royale et le Ms. de la Mazarine ; mademoiselle Périer m'a dit aujourd'hui 27 février 1732, que... ^ Les mêmes MMss. : item^ elle m'a dit que^ elc.
à celui qui ne craignait pas d'attaquer ses anciens et éternels ennemis. Un Arnauld avait , au commencement du xvne siècle, défendu l'Université contre les prétentions des jésuites devant le parlement de Paris : il était juste que l'Université rendît en secret au fils le service qu'elle avait reçu publiquement du père.
Voilà à peu près tout ce que nous trouvons dans les Mémoires de Marguerite Périer qui puisse être attribué à Pascal ^ ou qui se rapporte directement à lui. Mais il y a beaucoup d'autres pièces qui jettent du jour sur son caractère et sur sa conduite particulière avec toute sa famille. Au premier rang de ces pièces il faut mettre les lettres de sa sœur Jacqueline. Le Recueil à'Utrecht en a donné quelques-unes , ainsi que des vers sur le miracle de la Sainte-Épine ; mais notre manuscrit contient un bien plus grand nombre de pièces inédites en prose et en vers des diverses époques de la vie si courte de cette personne vraiment extraordinaire. Il y aurait de quoi en former un volume plein d intérêt \
Notre manuscrit renferme aussi une foule de lettres des Périer, d'Arnauld, de Nicole, de Sacy, de Sainte-Marthe, de Tillemont, de Lancelot et d'autres personnages éminents de Port-Royal.
* Voyez notre récente publication de Jacqueline Pascal.
Parmi ces lettres nous en avons distingué plusieurs de Domat, avec une notice sur sa vie et même un certain nombre de Pensées écrites par lui, et dont quelques-unes ne seraient pas indignes de Pascal. Il faudrait publier et recueillir à part ces précieux restes du plus grand jurisconsulte duxvii® siècle, de celui qui inspira D'Aguesseau ^ qui précéda et prévint plusieurs fois Montesquieu, et qui avait conçu le plan d'une réforme générale des lois civiles sur les principes de la justice naturelle et du christianisme. C'est là que nous apprenons que le premier lien de Domat et de Pascal avait été les mathématiques, qu'ils firent ensemble plusieurs expériences sur la pesanteur de l'air, que personne ne fut plus parfaitement uni avec Pascal sur les affaires de la religion, qu'il avait été de son avis dans la question du formulaire , et que , s'étant trouvé à Paris pendant la dernière partie de sa vie, après lui avoir rendu les devoirs d'un ami sincère, il reçut ses derniers soupirs \
Nous n'en finirions pas si nous voulions indiquer tout ce qu'il y a de curieux et d'important dans ce manuscrit ; mais nous ne voulons pas le
* Nous avons imprimé il y a deux ans les plus importantes de ces pièces dans le Journal des Savants , janvier et février 1843, sous le titre de Documents inédits sur Domat, et nous les avons ensuite recueillis dans les Fragments littéraires, p. 220-280.
APPENDICE N*" U. hkl
quitter sans y signaler une correspondance du plus haut prix, celle de la sœur du grand Condé, de cette reine de la Fronde qui alla mourir aux Carmélites, et couvrit quelque temps Port-Royal des restes de son crédit, c'est-à-dire des lettres presque entièrement inédites de madame la duchesse de Longuevilie adressées à la mère Angélique de Saint- Jean, à M. Marcel, curé de Saint-Jacques du Haut- Pas, son directeur, à la supérieure des Carmélites et à d'autres religieuses du même couvent \