‹ Des pensées de PascalChapitre 22 sur 125 · PRÉFACE DE LA NOUVELLE ÉDITION. XXXI · texte numérisé non relu

PRÉFACE DE LA NOUVELLE ÉDITION. XXXI

l'incertain, on agit avec raison. Car on doit travailler pour l'incertain par la règle des partis , qui est dénoiontrée '. »

Je le demande , est-ce là la foi de saint Augustin , de saint Anselme , de saint Thomas, de Fénelon, de Bourdaloue, de Bossuet?

Le 23 novembre 1654 , dans une nuit pleine d'angoisses apaisées et charmées par de mystiques visions, Pascal , après avoir lutté une dernière fois avec les images du monde, avec les troubles de son cœur et de sa pensée , appelle à son aide le vrai, l'unique consolateur. Il invoque Dieu, mais quel Dieu, je vous prie ? Lui-même nous le dit dans l'écrit singulier ^ qu'il traça de sa main cette nuit même, qu'il portait toujours sur lui , et qui ne fut découvert qu'après sa mort : « Dieu d'Abraham, Dieu d'Isaac, Dieu de Jacob, non des savants et des philosophes. » Il entrevoit, il croit avoir trouvé la certitude et la paix ; mais où? « Dans la soumission totale à Jésus- Christ et à mon directeur. » Pascal est là tout entier. Le doute a cédé enfin à la toute-puissance de la grâce, mais le doute vaincu a emporté avec lui la raison et la philosophie.

Ou bien il faut renoncer à toute critique historique, ou de tant de citations accumulées il faut conclure que, pour Pascal, le scepticisme est le vrai dans l'ordre philosophique , que la lumière naturelle est incapable de fournir aucune certitude, que le seul emploi légitime de la raison est de renoncer à la raison, et que la seule philosophie est le mépris de toute philosophie.

Voilà ce que nous venons d'établir régulièrement et méthodiquement, avec une étendue et une rigueur qui, ce nous semble, ne laissent rien à contester. Qu'il nous soit donc permis de considérer le scepticisme de Pascal en philosophie comme un point démontré. Mais nous pouvons aller plus loin. Un commerce plus intime avec Port-Royal , en nous faisant pénétrer davantage dans l'esprit de cette société illustre, nous

' Boss., deuxième partie, XVII, 197.

^ Bossut, p. 549; man., p. E.

XXXil PREFACE DE LA NOUVELLE EDITION.

permet de soutenir avec la conviction la plus assurée que non-seulement Pascal est sceptique en philosophie, mais qu'il ne pouvait pas ne pas l'être , par ce motif décisif qu'il était janséniste, et janséniste conséquent.

Qu'est-ce que le jansénisme? Une plume habile s'est chargée d'en retracer l'histoire ; il nous suffira d'en rappeler les principes et d'en marquer le caractère général.

On peut dire aujourd'hui toute la vérité sur le jansénisme. Le père Annat et le père Letellier ne sont pas là pour nous entendre et porter nos paroles à l'oreille de Louis XIV. Port- Royal n'est plus. La charrue a passé sur le saint monastère; ses ruines mêmes auront bientôt péri. Nous les visitions , il y a peu de jours, une carte fidèle à la main, et c'est à grand'peine si nous pouvions reconnaître quelques-uns de ces lieux vénérables. Le temps n'a pas respecté davantage l'esprit qui les anima. Une tradition languissante subsiste à peine dans deux humbles congrégations vouées au service des enfants et des pauvres. Quelques frères de Saint-Antoine , quelques sœurs de Sainte-Marthe, voilà ce qui reste de ce grand peuple de Port-Royal, qui jadis remplissait les ordres religieux, les parlements, les universités. A Paris, dans un coin du faubourg Saint-Jacques et du faubourg Saint-Marceau , trois ou quatre familles nourrissent un culte obscur pour ces illustres mémoires : on y parle entre soi, avec respect et recueillement, des vertus et des infortunes de la mère Angélique, de sa sœur et de sa nièce : on y prononce presque à voix basse les grands noms de M. Arnauld et de M. Pascal; on fait en secret des vœux pour la bonne cause ; on déteste les jésuites, et surtout on en a peur. Chaque jour emporte quelques-unes de ces âmes qui ne se renouvellent plus. Port-Royal est tombé dans le domaine de l'histoire. Nous pouvons donc le juger avec respect, mais avec liberté. Et d'ailleurs, nous aussi nous avons appris à son école à préférer la vérité à toutes choses; et puisque aujourd'hui on s'arme de ce grand nom pour attaquer ce qui nous est la vérité , et la première de toutes les vérités, à savoir le pouvoir légitime de la raison et les droits

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