‹ Des phénomènes de synopsie (audition colorée) photismes, schèmes visuels, personnificationsChapitre 32 sur 53 · TABLEAU IX · texte numérisé non relu

TABLEAU IX

PHOTISMES NUMÉRIQUES

(Les couleurs sont placées dans l'ordre de leur fréquence.)

Total des cas

Bleu 31

Rouge 22

Brun 19

Jaune 18

Vert 17

Gris 16

Incolore 12

Noir 11

Blanc 7

Violet 6

d'autant plus de force dans les multiples de ce chiffre ! A l'appui de cette fantaisie, je note que chez les deux seules personnes qui ont un unique photisme de chiffre, c'est le 8 qui en est l'objet ei qui précisément se trouve bleu; et de plus je peux citer un cas où les chiffres 2, 4, 6, 8, ont respectivement des photismes bleu pâle, bleu, bleu plus foncé, bleu marine, et où la dame de 36 ans qui jouit de cette propriété depuis de longues années, sent très nettement que cette gamme de saturations croissantes exprime la progression des chiffres correspondants. Il resterait à expliquer pourquoi 4 fait si souvent exception et participe beaucoup

fnoins que 6 et 8 à la couleur bleue (consciente ou inconV •ciente) de son sous-multiple. Peut-être Fanàlogie sensible -ée •ce chiffre poinlu et anguleux avec le son perçant ou la forme <le l't, ou encore la ressemblance visuelle de ^tiatre av^cles lettres ou u a, éclipsent-elles les rapports abstraits des nombres 4 et 2. Le fait est que sur dix-sept 4, il en est douze ^ui ont le même photisme qu'une des voyelles a, i, w,ou, «t pas un qui ait la couleur de o ou de e.

Je fais grâce au lecteur des spéculations du même goût par lesquelles on peut à la rigueur ramener la plupart des photismes numériques à des associations habituelles et spécialement verbales. Le fait qu'on le peut ne prouve pas qu'on le doive, et pour mon compte je suis porté à croire -que les vraies raisons des photismes numériques sont plus souvent qu'il ne semble du ressort de l'analogie émotionnelle. La dame ci-dessus éprouve dans la succession de ses bleus la même sensation, disons le mot, la même émotion d'accroissement que dans la série arithmétique 2, 4, 6,8; 6t quant à la liaison initiale de la couleur bleue avec le nombre 2, bien loin de sentir ou d'être disposée à accepter qu'elle soit due à l'assonance deux-bleu, elle l'attribue pareillement à une analogie, plus aisée à ressentir qu'à exprimer, dans l'émotion très subtile que ces choses lui procurent. Le nombre 2 — et par là elle entend expressément l'idée abstraite du nombre, et pas du tout le mot deux entendu ou prononcé, non plus que la forme graphique du chiffre arabe 2 ou romain II — lui semble gracieux et léger (comme étant une très faible quantité) en même temps que symétrique, posé, complet, solide (comme nombre pair); et il lui rappelle par là la couleur douce et légère, en même temps que tranquille, franche et bien assise, du bleu de ciel pâle. Ce n'est irailleurs pas sans peine et sans recherche qu'elle a recours à ces termes, tous inadéquats et impropres à rendre exactement

rimpression immédiate qu'elle reçoit également de cette nuance et du nombre 2.

On ne s'étonnera pas de la délicatesse et de la subtilité de ces analogies affectives; mais on ne doutera pas non plus de leur existence sous prétexte qu'un nombre est quelque chose d'absolument abstrait et dépourvu de tout caractère émotionnel. Car enfin comment l'homme en serait-il venu à. compter, et comment l'animal distinguerait-il deux objets d'un seul ou de trois, s'il n'y avait une différence immédiate et sensible, une différence émotionnelle, entre l'état de conscience total où nous met la vue d'une chose, l'ouïe d'un son, la blessure d'un doigt, et l'état où nous plonge la vue de deux objets semblables, la succession de deux sons, une blessure à deux doigts, et ainsi de suite? L'accumulation^ dans les centres nerveux, d'impressions simultanées, ou se succédant à des intervalles convenables, engendre une disposition de tout l'organisme qui varie avec le nombre de ces impressions, jusqu'à une limite (différente suivant le degré de développement de l'espèce et de l'individu) où l'adjonction de nouvelles impressions ne produit plus de modifications assez nettes pour être distinguées, et où par conséquent les nombres supérieurs ne peuvent plus être sentis ^ mais deviennent l'objet d'une représentation artificielle et symbolique... chez les êtres qui en sont capables. Ces états émotifs différents, qui sont les sensations primordiales de de une, de deux, de trois choses quelconques (oiseaux^ coups de bâton, souvenirs, etc.), voilà la souche affective et vivante sur laquelle peuvent se greffer les photismes de chiffres, et d'où en somme, plutôt que de purs caprices sans raison, tant d'écoles depuis les Pythagoriciens ont tiré le germe inconscient de leurs spéculations sur la symbolique des nombres.

Il va de soi que cette association affective est, plus encore

îcî qu'ailleurs, souvent soutenue ou remplacée par des associations habituelles ou privilégiées de tout genre. On expliquerait difficilement, sans ces apports étrangers, la variété -et les singularités des photismes numériques, qui ne se bornent point aux 9 premiers chiffres, mais s'étendent parfois très loin, et se combinent avec Tarrangemenl spatial dans ies diagrammes numériques colorés. Les dizaines ont ordinairement les nuances de leur chiffre caractéristique, parfois avec de faibles variétés de teintes. P. ex. M"® S. P. 25 ans (dont j'ai cité quelques photismes de noms p. 1 22) voit : de 10 à 20, gris (1 gris) ; de 20 à 30, vert pâle (3 vert pâle) ; de 30 à 40, rose rouge (3 rose) ; de 40 à 50, jaune (4 jaune); de 50 à 60, gris bleu (5 gris bleu) ; de 60 à 70, jaunâtre (6 café au lait); de 70 à 80, même nuance, mais un peu plus foncé (7 brun jaune); de 80 à 90, brun (8 brun foncé) ; de 90 à 100, gris foncé (9 gris foncé)'; ensuite très indécis. <)uelques sujets trouvent cependant des couleurs aux dizaines sans en avoir pour les nombres simples.

Certaines personnes n'ont de photismes que pour quelques chiffres, ou leur voient non des couleurs, mais des intensités lumineuses diverses (clair, sombre, éclatant). Une dame de 32 ans, p. ex., voit seulement « 14, 16, 17 et 18 clairs. » Comme pour les lettres, le photisme des nombres tantôt affecte le chiffre qui est vu comme imprimé en couleur, tantôt en est indépendant et constitue une tache informe plus ou moins nettement imaginée, ou bien encore il s'étale dans l'espace sur la région correspondante d'un diagramme. La couleur peut servir de lien d'association entre des objets matériels qui la présentent aux yeux, et les valeurs numériques qui l'induisent dans l'imagination ; en sorte que, le jeu spontané de la fantaisie aidant, les sujets se livrent parfois malgré eux à de surprenants calculs. P. ex. M"® L. B. (que j'ai citée p. 57-58) additionnant des objets suivant leur

nuance, a le sentiment qu'une chaise rouge sur laquelle est posé un coussin bleu vaut 13, ces couleurs étant pour ellacelles du 4 et du 8.

Une conséquence plus utile des photismes de chiffres se^ trouve dans le secours qu'ils prêtent à la mémoire des dateset des événements historiques. Qu'il me soit permis de citer intégralement, à ce propos, une note doublement intéres*santé parce qu'on peut la comparer avec une autre du même observateur remontant à dix ans en arrière. Il s'agit de M. le baron d'Osten Sacken, dont la réponse, en date du 25 juillet 1893, m'est parvenue par l'obligeant intermédiaire de M. le prof. Schiff.

« Je visualise les jours de la semaine ainsi : mercredis orangé ; jeudi, brun ; samedi, bleuâtre très clair; les autres^ jours sont indéfinis. Les mois : février, noir bleuâtre ; marsy rouge pâle; mai de même, rougeâtre; août, jaune; les autres sont moins bien définis. Les chiffres: 1, noirâtre; 2, jaune; 3, rouge pâle; 4, brun; 5, grisâtre; 6, brunâtre approchant de la couleur chocolat ; 7, vert ; 8, bleu noirâtre ; 9, à peu près comme 6. Le 2 jaune et le 7 vert sont les mieux définis. Je ne me souviens pas à quelle époque de ma vie je me suis aperçu de l'existence de ces phénomènes; je les ai eus sans y faire attention.

« La visualisation des chiffres en couleur trouve dans ma mémoire une application particulière à la chronologie. Chaque siècle a pour moi une couleur à lui, déterminée par la couleur du chiffre centenaire. Ainsi la couleur du 18"'^ siècle est verte, déterminée par le chiffre 7 qui a cette couleur ; la couleur du 1 7"^ siècle est déterminée par le brunâtre du chiffre 6, quand je pense aux événements du 17°** siècle, je me les représente sur un fond brunâtre qui, à l'année 1700, passe brusquement au verdâtre du chiffre 7. Cette habitude chez moi est irrésistible, et il me semble

l'avoir eue depuis Tâge où j'ai commencé à m'occuper (te chronologie. Elle me facilite la mémoire des da^es, qui setrouvent ainsi arrangées dans des espaces bien définis de iiision intellectuelle.

« Il y a quelques années, j'ai répondu dans le môme sens, au questionnaire de M. Francis Galton, qui a reproduit dans son ouvrage la leltre que je lui ai écrite ' . Je n'ai pas cet ouvrage sous la main, mais autant que je me souviens du contenu de ma lettre, je n'y ai pas fait mention des couleurs des jours de la semaine et des mois. »

Les couleurs de M. d'Osten Sacken pour les chiffres sont les mêmes qu'il y a dix ans. Quant à leur origine, dans sa lettre à Galton il suppose, sans y attacher beaucoup d'importance, qu'ils proviennent peut-être de l'emploi, à l'âge de 10 ou 12 ans, d'un tableau chronologique sur lequel les siècles étaient figurés par des carrés à bords coloriés. Ses photismes numériques, dans ce cas, ne seraient donc pas dus à l'analogie émotionnelle, mais à une association privilégiée qui aurait transféré aux chiffres et aux siècles la couleur d'une chose extérieure associée. Il est probable qu'il en est le plus souvent ainsi pour cette catégorie de photismes.

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