‹ Des phénomènes de synopsie (audition colorée) photismes, schèmes visuels, personnificationsChapitre 34 sur 53 · CHAPITRE V · texte numérisé non relu

CHAPITRE V

D«s selifemes en général. — Des symlKiles.

Des photismes aux schèmes, il y a toute la distance qui sépare la simple sensation lumineuse ou colorée de la représentation spatiale pleinement élaborée. Cette distance est immense, un abime, si par sensation on entend la donnée brute et informe qu'on suppose résulter immédiatement de l'excitation centripète du cerveau, et par représentation spatiale une construction géométrique purement intellectuelle, œuvre d'une activité mentale radicalement différente de la réceptivité des sens. Mais en pratique cette distance se réduit considérablement, lorsqu'on remarque que toute .sensation ou image réelle renferme déjà peu ou prou d'étendue, de localisation, bref de détermination spatiale ; et que la construction spatiale la plus idéale n'est jamais, dans la réalité concrète, totalement dépourvue d'éléments sensoriels, conflie je l'ai indiqué plus haut (p. 31 suiv.). De plus, on rencontre tous les intermédiaires entre ces deux extrêmes. La couleur et le dessin se combinent en toutes proportions ; les photismes prennent parfois une forme et une situation précises dans l'espace, les schèmes revêtent toutes les qualités sensibles de luminosité et de coloration.

Cette continuité des phénomènes, qui s'oppose à toute limite tranchée,, n'est toutefois pas une raison pour ne pas

distinguer deux processus psychologiques ayant une utilité, une répartition et des rôles aussi différents dans notre vie, que les sensations de lumière ou de couleur, et les représentations de dessin, de forme, de relations géométriques. On pourrait même, à la rigueur, séparer la sensation chromatique de la sensation de clarté incolore, que j'ai traitées conjointement dans Fétude des photismes ; et quelques cliniciens en effet, pour expliquer les dissociations que la maladie effectue parfois entre les perceptions de couleur, de lumière simple, et de forme, admettent la subdivision de la sphère visuelle du lobe occipital en trois centres distincts, soit adjacents, soit superposés dans l'épaisseur de Técorce cérébrale. Tant s'en faut cependant que les avis soient unanimes, et que l'on soit seulement au clair sur la façon dont il convient d'interpréter physiologiquement (en termes de centres, de cellules et de fibres associatives) les données de la conscience, toujours si complexes et ambiguës, surtout dans les cas pathologiques.

Même au point de vue psychologique, le débat est bien loin d'être clos sur les relations de la représentation spatiale et de la sensation. D'un côté les théories intensivistes (dont l'exemple le plus systématique et achevé se trouve chez M. Wundt) admettent une opposition de nature et d'origine entre les sensations d'une part, visuelles, tactiles, etc., sorte d'atomes psychiques ou d'éléments simples, irréductibles, inextensifs, ne différant qu'en qualité et en intensité; et d'autre part l'étendue, la spatialité, qui résulterait d'une activité synthétique supérieure, s'exerçant sur ces matériaux donnés, et dont l'effet serait de fusionner ces éléments inétendus et pulvérulents de façon à en tirer — grâce à l'intervention des sensations de mouvement jouant en quelque sorte le rôle de fondant — l'émail homogène et continu de rétendue spatiale. De l'autre côté les théories exlensivistes

(Hering, Stumpf, Ward, James ; c'est la récente Psychologie de ce dernier auteur qui en renferme jusqu'ici l'exposé le mieux conduit et le plus conséquent) considèrent l'étendue, le volume, comme un facteur primordial inhérent d'emblée à toute sensation, au même titre que la qualité et l'intensité; en sorte que la genèse de nos perceptions spatiales déterminées consisterait, non dans l'obtention d'un produit absolument nouveau, mais dans le développement par voie de discrimination, sélection, association, d'une donnée déjà présente à l'état rudimentaire et confus dans le fait de conscience le plus primitif. Je ne cache pas ma préférence pour cette seconde manière de voir qui, ne fût-ce qu'au point de vue méthodologique, a le grand avantage de substituer l'idée de l'évolution graduelle et de la différenciation continue d'un germe spatial originel, à l'action mystérieuse d'une chimie mentale, par suite de laquelle l'espace jaillit d'éléments dont aucun ne le renferme encore et qui, dans leur simplicité supposée, se dérobent absolument à notre expérience immédiate. Ce n'est d'ailleurs pas le lieu d'entrer dans le fond de cette controverse ; je tenais toutefois à ce que la séparation toute empirique et grossière que je fais entre les photismes et les schémes, ne fût pas interprétée comme la reconnaissance d'une différence radicale, de nature et d'origine, entre les sensations et la représentation spatiale.

Parmi les schémes eux-mêmes, j'ai établi une distinction basée sur la nature de l'inducteur, entre les symboles qui sont provoqués par un terme unique, et les diagrammes qui répondent à un enchaînement de termes de même nature. Le symbole suppose ainsi un processus psychologique qui le rapproche du photisme et l'oppose au diagramme. Tandis que ce dernier, par son allure ordinairement mouvementée et son déroulement dans l'espace, traduit les sensations de

changement successivement éprouvées en parcoaraot aïoe série, le symbole, comme le photisme, rend platôt Timpres^ sion totale et unique que nous laisse une chose. C'est ce qui explique que les symboles pour les mois (ou les jours) peuvent coexister chez le même individu avec un diagramme entièrement différent pour Tannée (ou la semaine). Une personne, par exemple, lorsqu'elle pense à février ou a juin en tant que faisant partie de Tannée, se les représente comme des segments déterminés d'une courbe elliptique,

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Fig. 4. H. 17 ans. (Phoiisnies de yoyelUs, saveurs, odeurs, jonrs etc.) Symboles des mois et diagramme numérique. — Fig, 5. F. 24 aus. (Phot. de voyelles, chiffres, jours, etc.) Symboles des jours de la semaine.

tandis que lorsqu'elle songe à ces mois isolément elle les symbolise par un triangle et une sorte de demi-cercle ; M"® A. D., à qui je dois cet exemple, avait il y a quelques années des symboles pour tous- les mois, mais ils sont aujourd'hui très effacés, et les seuls qu'elle puisse dessiner avec précision sont reproduits fig. 8. Il arrive aussi qu'en se répétant dans un ordre spatial défini, les symboles d'une série de termes donnent naissance aux diagrammes illustrés dont il sera question au chapitre suivant.

La genèse des symboles me paraît explicable de denx ïaçons. — Tantôt elle consiste dans Teffacement d'images concrètes, associées par habitude à Tidée de la chose, et qui laissent après elles une forme résiduelle plus ou moins reconnaissable. Dans la iig. 6, le peigne à glace sous la forme duquel M. P. L. conçoit le mercredi depuis son enfance est encore au complet ; dans la fig. 7, le symbole de septembre

février

Juiro

Fié 6.

Fi§.8.

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Big. €. H. 30 ans. (Fhot. alphabétiques et musicaux.) Symbole du mercredi : un peigno é glace. — Fig. 7. H. 42 ans. (Pierre Loti.) Symbole de septembre : « quelque chose oomnto un. capricorne. » (Phot. de voyelles.) — Fig. 8. F. 25 ans. (Phot. de voyelles et musicaux.) Dingramme annuel; symboles de mois.

« un peu comme un capricorne » permet de soupçonner Tinfluence de quelque image astronomique qui n'aurait rien d'étrange chez un commandant de vaisseau (je manque toutefois de renseignements précis à cet égard). De même, quand M. H. B., 16 ans, se figure les saveurs agréables comme des demi-sphères reposant sur leur base et de couleur opaline, on peut bien voir dans cette forme symbolique le souvenir générique de bonbons quelconques. — Tantôt au contraire c'est l'association affective qui paraît présider à la naissance de ces induits géométriques. Par exemple, M^'® G. M. qui a des symboles pour tous les jours de la semaine (fig. 5) déclare que « si le lundi est pointu, c'est la faute du travail qui recommence. » On a déjà vu l'origine

émotionnelle des photismes anguleux du D' W. (p. 1 09), lesquels peuvent être à tout aussi bon droit regardés comme des symboles d'odeurs. — Le plus souvent toutefois la cause des symboles est parfaitement obscure, et probablement de nature mixte. C'est ainsi que la forme des jours, qui chez un grand nombre . de personnes se rapproche du rectangle, rappelle celle des éphémérides (calendriers à effeuiller) modifiée et rendue plus ou moins irrégulière par l'intervention d'analogies affectives. Mais on ne peut guère adapter cette explication à la figure arrondie qu'ont parfois les mois de l'année (voyez, fig. 4, les ellipses et les cercles par lesquels M. J. B. se les représente). — Comme cause générale il y a naturellement, à la racine des symboles comme de tous les schémes, la tendance de l'esprit à se figurer les choses sous forme concrète, visible, spatiale.

Parmi une quinzaine de personnes ayant des symboles de mois ou de jours, je citerai encore M"* L. G., 20 ans, qui assimile février à un œuf, janvier à une longue ligne, juin à un angle, etc.; et M"® L, M., 17 ans, qui divise les mois en maigres et épais : « mois maigres : février, avril, juillet, septembre, octobre, décembre; je vois ces mois, février surtout, sous une forme analogue à la forme géographique de l'Italie ; les autres mois me semblent épais. » — On rencontre aussi des symboles de noms. M"® J. G. (déjà citée p. 95), qui a eu de tout temps des photismes pour toute espèce de mots, donnait aussi autrefois certaines figures géométriques à certains noms de personnes; cela a diminué avec l'âge, mais elle s'en souvient suffisamment pour les indiquer : « Marie, carré; Louis, Louise, Louisa, Théodore, ronds; Fanny, demi-lune; Adèle, losange; ces noms sont les seuls qui aient des formes géométriques ; les autres ont des formes indéfinissables, des formes de rêve. »

Les symboles des choses abstraites ou non sensibles sont

très. fréquents; mais relevant généralement des associations conventionnelles que nous recevons toutes faites de la tradition et du milieu social, ils ne rentrent plus guère dans les phénomènes de synesthésie. Ce n'est pas qu'on n'en rencontre parfois de spontanément nés chez l'individu. Je n'en citerai qu'un exemple, qui m'est personnel. Durant de longues années, dans mon enfance et ma jeunesse, je me suis figuré l'âme par une espèce de triangle isocèle ou de cône, flottant dans le vide la pointe en haut, et la chanson de Malbrough, par exemple, n'amenait jamais le couplet

On vit voler son âme A travers des lauriers

sans que je visse l'âme du grand capitaine s'échapper de la poitrine de son cadavre porté en terre, et s'élancer comme une sorte de boulet conique d'un demi-pied de long à travers le feuillage d'un superbe laurier incliné sur sa tombe. Cette représentation de l'âme m'avait tellement frappé par sa persistance et la netteté avec laquelle elle s'imposait, que je m'étais creusé la tête au sujet de son origine, et j'avais fini par en trouver l'explication la plus plausible dans le circonflexe surmontant la première lettre du mot âme. Il n'en faut souvent pas plus pour induire un symbole.

On trouve aussi certaines idées abstraites figurées par des images qui ne méritent plus guère le nom de symboles, n'étant au fond qu'une représentation concrète, très simple, de l'idée même; tels sont les points ou traits servant d'expression aux chiffres chez quelques personnes. Par exemple M. H. P. 22 ans, se représente les nombres isolés par des groupes de points, comme sur les dés ou les cartes à jouer, tandis que pour les nombres réunis en série il possède un diagramme qui a « la forme d'un cône renversé vertical ascendant à angle extrêment aigu » (fig. 48), dont la netteté diminue de bas en haut.

Comme les symboles purs sont au total peu répandus, il y aurait peut-ôtre un avantage de simplification à supprimer cette classe en la fondant, non dans celle des diagrammes dont la sépare radicalement la nature de Tinducteur, mais dans celles des photismes et des personnifications. En effet, les symboles des jours, des mois, etc., tels que ceux des figures 4, 5, 8, peuvent être assimilés à des photismes figurés, où les images de couleur et de lumière ne jouent qu'un rôle insignifiant relativement à la forme ; et ceux comme les fig. 6 et 7, ou les demi-sphères de saveur de M. B., etc., peuvent passer pour des personnifications plus ou moins incomplètes. De cette façon, le terme de Symbole deviendrait vacant pour un autre emploi, et il y aurait synonymie entre Schème et Diagramme.

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