‹ Des phénomènes de synopsie (audition colorée) photismes, schèmes visuels, personnificationsChapitre 46 sur 53 · TT · texte numérisé non relu

TT

descend la semaine de gauche à droite, les jours étant des lignes verticales de plus en plus courtes, sans savoir d'où provient cette différence de sens ; de plus, ce schème hebdomadaire n'est pas situé hors de lui comme celui de Tannée, mais reste dans son imagination. Ces deux diagrammes remontent aussi haut que ses souvenirs et il n'en a aucune explication. Les deux suivants au contraire datent de l'âge de 17 à 18 ans, et sont attribués à l'influence des études: les années successives se déroulent dans l'espace, à grande distance, en spires égales; la série numérique fuit tout droit, horizontalement ou en montant un peu, sous la forme de deux droites, analogues à des rails de chemin de fer, dont l'une, figurant les nombres eux-mêmes, s'approche asymptotiquement de l'autre «qui représente l'infini ;» leur origine est sous les pieds du sujet, tout en bas, à une profondeur infinie. L'avenir se trouve en avant, le passé est derrière son dos, ce qui l'oblige à se retourner en imagination lorsqu'il veut le visualiser comme tel, à moins qu'il ne s'agisse des souvenirs concrets, qui peuvent être rappelés et objectivés en face de lui.

Cette visualisation du passé ne réussit pas à tout le monde, comme on le voit dans l'observation suivante d'un naturaliste distingué, M. A. B. L., 43 ans (fig. 59, p. 167) : «Les mois et jours forment des séries imbriquées, ayant leur point de départ dans le moment actuel, et s'en allant selon une direction pas absolument constante, souvent courbe, toujours à gauche. Impossible de visualiser le temps passé, qui est derrière mon dos. Pour la série des nombres, de 1 à 1 les chiffres, c'est-à-dire leur position dans l'espace, montent comme un escalier dressé devant moi. De 10 à 12 il y a un palier, de sorte que 1 1 et 1 2 peuvent ou bien se trouver dans la même direction que les précédents, ou bien plus à gauche. En ce dernier cas, ils font partie de la 2"® rampe de

Tescalier, qui s'en va à gauche jusqu'à 20. De 20 à 30, nouvelle rampe, à direction JoM;oMr5 à gauche, mais un peu moin^ que la précédente; de 30 à 100, la direction ne change plus, mais est toujours un peu à gauche ; de 1 00 à 200 les rapports sont à peu près les mêmes que de 1 à 100, mais il n'y a point de palier pour 111-112. A partir de 130 environ, la visualisation devient très vague... Depuis que je me souviens, j'ai toujours visualisé ainsi, et je ne vois aucun changement ; je pense cependant que la visualisation de la position des nombres doit remonter seulement aux premières leçons d'arithmétique, et que le paUer de 10 à 12 indique un arrêt ou une difficulté dans cette étude. »

Comme on trouvera d'autres spécimens variés de localisation dans les exemples rapportés au cours des paragraphes suivants, pour ne pas allonger outre mesure je ne citerai plus ici qu'un cas, déjà en partie pubUé ailleurs \ celui de M. R. Yowanowitch, étudiant en médecine qui, à un très beau type d'imagination visuelle, joint le grand mérite de bien savoir s'observer. Il n'a aucune trace d'audition colorée proprement dite, mais possède en revanche des diagrammes parfaitement définis, et localisés dans des régions différentes, pour la série des nombres, l'année et la semaine (fig. 71 p. 1 72). Son schème numérique, formé de lignes parallèles verticales représentant les centaines, avec un replat entre 10 et 1 1 , occupe la moitié droite de l'espace en face de lui. Dans la moitié gauche flotte son diagramme de la semaine, ayant la forme d'un rectangle divisé en sept bandes horizontales (celle du lundi étant la plus rapprochée de lui), un peu comme une feuille de papier réglé qui reposerait à plat dans l'air à environ un mètre de distance en face de sa hanche gauche. Plus à gauche encore et à la hauteur de son visage se. trouve

* Th. Flournoy. Temps de réaction simple chez un sujet du type visuel, Arch. des Se. phys. et nat. t. XXVIII p. 319. (Oct. 1892.)

le schème annuel, un ruban jaune foncé formant une ellipse très peu excentrique, dans un plan vertical légèrement incliné, la partie supérieure (janvier-décembre) étant un peu plus éloignée que le pôle opposé.

Toutes les fois que M. Y. pense à une date de Tannée, à un jour passé ou prochain de la semaine présente, à un nombre, il l'aperçoit à sa place déterminée sur le schéme correspondant, et la netteté de ces images mentales est telle qu'il les contemple comme avec ses yeux au point de ne pouvoir fixer en même temps un objet extérieur. J'ai eu plusieurs fois l'occasion de lui faire écrire rapidement des séries de chiffres qu'il inventait au hasard ; or ces chiffres ne coulent pas tout seuls de sa plume, ni ne sont précédés en lui de leur image auditive, motrice, ou visuelle graphique, mais il est obligé, pour les écrire, de les choisir sur son diagramme numérique comme sur un tableau placé en face de lui. Pour cela, il ne fixe pas directement la page où se meut sa plum«, mais il regarde à côté, au delà et au-dessus, dans la direction du schème intérieur, objet central de son attention, et ne suit ce qu'il écrit qu'à la vision indirecte, comme un copiste pressé qui laisse sa main aller toute seule et ne perd pas de vue son modèle. C'est probablement à cette absorption de sa pensée par les images visuelles qu'est dû, comme je l'ai exposé, le fait que M. Y. contredit la loi de Lange dans les expériences de réaction, et réagit plus vite avec l'attention sensorielle qu'avec l'attention au mouvement.

M. Y. a, pour les siècles, un schème qui est simplement la première ligne de son diagramme numérique, avec substitution de chiffres romains aux chiffres arabes (ayant p. ex. entendu un professeur parler du 30"® siècle prochain, il s'est aussitôt représenté le nombre XXX sur son diagramme comme dans la fig. 71), et prolongation au-dessous de 1 pour l'antiquité, dont les siècles sont toutefois moins nets

que ceux de notre ère. Lorsqu'il s'agit non d'un siècle en général, naais d'un millésime, M. Y. voit les dates écrites (1389), et le diagramme n'apparait pas. De môme pour les nombres supérieurs à quelques milliers ; ils surgissent en chiffres, sans le schème numérique qui ne va que jusque vers 2 ou 3000 ; encore, pour ces valeurs élevées, les lignes parallèles ne sont-elles point distinctes, mais réunies en paquets confus correspondant aux mille, les centaines seules faisant saillir nettement un morceau de diagramme. Au-dessous de mille, les nombresse localisent avec précision ; p. ex. l'idée du nombre 520 éveille six parallèles, dont le regard intérieur de M. Y. franchit d'un bond les cinq premières pour s'arrêter à la cote 20 de la sixième. L'ellipse annuelle sert à la représentation de toutes les époques, fêtes, durées ; c'est sur elle que M. Y. mesure p. ex. l'intervalle qui le sépare encore des vacances. Toutefois, lorsqu'il s'agit de dates peu éloignées du moment actuel, c'est sur le diagramme des nombres qu'elles apparaissent ; si, le 20 juin, on lui parle du 25 juillet prochain, il place respectivement ces chiffres sur les deux premières parallèles de son schème numérique. Le diagramme hebdomadaire sert à son tour à représenter non seulement le jour actuel et ses voisins, mais encore les subdivisions de la période diurne ; la bande de chaque jour figure successivement, à partir de son extrémité gauche, la matinée, midi, l'après-midi, le soir et la nuit; la prévision des événements attendus se fait sur ce tableau, qui permet ainsi à M. Y. d'embrasser d'un coup d'oeil ses leçons et occupations de toute la semaine. C'est du reste au souvenir d'un horaire d'école que M. Y. attribue l'origine de son schème hebdomadaire, tandis que ceux de l'année et des nombres remontent à une époque indéterminée encore plus ancienne et n'ont pas d'explication connue.

Il n'est pas hors de propos de parler ici d'une autre ob-

servation de M. Yowanowilch, laquelle, bien que ne concernant pas les diagrammes proprement dits, touche néanmoins de près à la faculté de spatialisation, et relève plus^ particulièrement de ce qu'on peut appeler le sentiment dfr Torientation. Je veux parler de la croyance qui s'impose à M. Y. que, lorsqu'il évoque le souvenir d'une localité connue où il ne se trouve pas maintenant, il l'imagine telle qu'elleest, avec son orientation exacte (abstraction faite du déplacement parallèle qu'il faudrait lui faire subir pour l'amener dans le lieu présent).

Je m'explique. — M. Yowanowitch étant p. ex. au laboratoire, songe tout d'un coup à la eue principale de sa ville natale ; aussitôt elle lui apparaît mentalement dans une certaine position relativement à lui et aux murs du laboratoire; ceci n'a rien de particulier, mais, en outre de cette vision intérieure qui nous arrive à tous, il a l'impression très vive que c'est bien de cette façon-là que cette rue est orientée en réalité, sur le globe, relativement au laboratoire ; en sorte que s'il tourne sur ses talons pour regarder une autre paroi, la rue qu'il se représente ne participe point à cette rotation, mais reste fixe par rapport aux murs, et c'est lui qui se trouve avoir tourné, par rapport à elle en même temps qu'aux objets environnants, et qui la contempla maintenant d'un autre point de vue; si tout à l'heure il se la représentait en enfilade depuis une extrémité, et qu'il ait fait un demi-tour sur lui-même, il la voit encore en enfilade mais depuis l'autre bout. M. Y. s'est convaincu, par un contrôle raisonné, que ces représentations automatiques n'ont aucune vérité objective nécessaire, et que quand une rue de Genève ou d'ailleurs surgit dans sa vision intérieure comme ayant telle direction relativement à la salle où il se trouve, c'est généralement faux ; mais cette rectification réfléchie ne supprime pas l'impression immédiate d'exactitude réelle qui accompagne son image mentale.

Beaucoup de personnes ont sans doute éprouvé des sensations analogues. A qui n'est-il pas arrivé de se réveiller, dans Tobscurité de la nuit, avec le curieux sentiment que la chambre s'est en quelque sorte retournée; on se rappelle, on sait pertinemment, qu'on est dans un lit adossé à droite contre la paroi, et malgré cela, on sent qu'on a la paroi à gauche et le vide a droite, et l'on est confondu de la ténacité de cette iUusion, qui peut résister pendant bien des secondes au raisonnement, à moins qu'étendant les bras la rencontre du mur là où il est ne la fasse évanouir tout d'un coup et ne remette brusquement les images mentales à droit fil. Il est à présumer que ce renversement de l'orientation au sortir du sommeil est dû à la prolongation de quelque rêve où l'on se croyait dans une autre chambre, et appar-* tient ainsi à la catégorie àe^hsWndudiXions hypnopompiques\ qui accompagnent les premiers instants du réveil et font pendant aux hallucinations hypnagogiques, quoique beaucoup moins communes que ces dernières. Les retournements et pertes d'orientation se produisent aussi à l'état de veille, soit spontanément, p. ex. chez les chasseurs indiens subitement troublés dans leur mystérieux sens de direction, soit peut-être expérimentalement*. Des phénomènes différents, mais apparentés, se trouvent dans les nombreuses illusions de mouvement passif qui sont la contribution des chemins de fer à la psychologie courante, telle que l'impression de partir soi-même lorsque c'est un train voisin qui se déplace ou vice versa. On en peut également rapprocher les sensations de roulis, « d'aller en bateau, » éprouvées à plat de lit par

^ Ce terme, qui mérite d'être adopté pour désigner cette classe de phénomènes, a été proposé par M. Myers, Proc. of the Soc. for Psych. Research, vol. VII p. 314.

* Voir p. ex. un cas de renversement de Porîentation par suggestion mentale, dans les Annales des Sciences Psychiques du D' Dariex, t. II p. 320. (Nov.-Déc. 1892.)

certains étudiants à la suite de surmenage stomacal. Tous ces faits, et bien d'autres, constituent les espèces variées d'un même genre, auquel convient Tétiquette vague d'hallucinations du sens de l'espace qui ne préjuge rien sur leurs conditions physiologiques. C'est dans ce genre que rentrent aussi les impressions de direction de iM. Y., car il est à noter que chez lui le caractère hallucinatoire ne porte point sur les éléments visuels des localités qu'il se représente ; bien que très nettes, leurs couleurs et leurs formes restent à l'état d'images mentales; c'est seulement leur orientation dans l'espace, comparée à celle de l'endroit où il se trouve maintenant, qui lui parait réelle, imposée, affectée du coefficient de vérité objective.

Ce sens de l'espace peut intervenir dans les diagrammes proprement dits, sous la forme de sensations imaginaires de mouvements de rotation ou de translation. Il ne s'agit pas là des déplacements que le sujet attribue, non à sa propre personne, mais aux schémes eux-mêmes; il y a p. ex. des gens qui conçoivent l'année « comme une roue qui tourne ; » de même, chez M. L. C, le cercle annuel change graduellement de position de façon à lui présenter toujours l'époque actuelle : « les mois se présentent à moi sous la forme d'un grand cercle placé obliquement devant moi, le 1" janvier en haut, le 1®' juillet en bas; le cercle s'incline obliquement, me présentant la partie de l'année où nous sommes; j'indique dans le dessin ci-joint (fig. 9, p. 1 57) le cercle tel qu'il est pour moi en octobre, la partie renforcée est le plus près de moi, avril le plus loin; ceci est très net devant moi. » « L'année, dit aussi M"^ H. K. 25 ans, me fait l'effet d'une barre inclinée divisée en douze parties ; à mesure que l'année s'écoule, il me semble que la barre se retire à gauche et la nouvelle apparaît vers la droite. »

Dans les cas que je viens de citer, c'est la vision mentale

<iu diagramme qui se modifie selon les circonstances, sans que le sujet éprouve lui-même des sensations de mouvement. Mais il y a des personnes qui se sentent emportées dans ou avec Tannée. Une femme de 34 ans, M. C, domestique, qui n'a pas de photismes mais des traces de personnifications et un schéme annuel, a le sentiment qu'elle marche dans le temps en regardant la saison qui vient; Tannée tourne comme une roue qui rencontre les saisons (v. fig. 78, p. 175), et elle tourne avec; elle ne peut assigner d'origine à cette impression très ancienne, elle a toujours senti qu'elle marchait en rond. Ce cas indique l'existence de diagrammes dont la représentation et la localisation ne sont pas affaire exclusivement visuelle, mais renferment de vraies sensations ^e mouvement dans l'espace.

Page 1