Des polynévrites
C'est une quinzaine d'années seulement après la première description de Duménil (1864), que les névrites périphériques multiples de cause interne ont commencé à être l'objet d'un nombre considérable de travaux, grâce auxquels « nous avons appris à connaître toute une série de formes pathologiques, à modalités cliniques variables, à étiologie multiple, relevant toutes d'une névrite périphérique, plus ou moins généralisée, plus ou moins intense, avec intégrité complète de la colonne grise antérieure »... (1).
Le dédoublement de la paralysie générale spinale de Duchenne et de la paralysie ascendante de Landry s'est imposé ; on a reconnu en effet, qu'à côté des cas où les
1. Mme Dêjerine-Klumpke. Des polyn. en général et des parai, et atr. saturn. Thèse, Paris 1889, page 11.
paralysies (jénéralisées sont l'expression d'une lésion de la substance grise médullaire, il en est d'autres où elles sont dues à la lésion des nerfs périphériques sous l'influence d'une cause générale (infection ou intoxication). A côté des poliomyélites, il y a les polynévrites (1).
Dans les premiers faits enlevés au groupe des affections médullaires pour être placés dans ce cadre nouveau, il s'agissait de paralysie des quatre membres accompagnée de troubles sensitifs et souvent de symptômes généraux ; débutant par les extrémités, la paralysie avait envahi par une marche extenso-progressive le reste des muscles; au bout de quelque temps survenait une atrophie musculaire diffuse ; les réflexes étaient abolis, l'excitabilité électrique perturbée; la pression des troncs nerveux occasionnait des douleurs et les signes locaux avaient « la plus grande analogie avec ceux des paralysies par lésion traumatique des nerfs mixtes {i) ». Puis à un moment donné, la paralysie cessait de s'étendre, et tous les troubles commençaient à régresser, lentement parfois, pour aboutir souvent à la guérison complète.
De telles paralysies généralisées reçurent seules au début le nom de polynévrites. Puis îe champ de celles-ci s'est étendu peu à peu : la clinique et l'anatomie patholo-
1 . Ce nom fit son apparition dans le travail de Pierson : Ueher Polyneuritis acM^a,(multipleneuritis) YolkmanrCs Sammlung Klin. Yorirage, n" 229, 1882.
2 DuMÉNiL (de Rouen). Paralysie périphérique du mouvement et de la sensibilité portant sur les quatre membres. Atrophie des rameaux nerveux des parties périphériques. Gaz. hebdom. 1864. p. 203 ; — Contribution pour servir à l'histoire des paralysies périphériques, et spécialement delà névrite. GaZ' hebdom. 1866, p. 5L67.84.
gique ont montré que certaines incoordinations motrices dans le cours du diabète ou de l'alcoolisme par exemple ne sont pas dues à la sclérose primitive des cordons postérieurs, mais a une lésion névritique. Cerlaines paralysies limitées, coiinues depuis longtemps et bien différentes au premier abord des polynévrites généralisées, en ont été rapprochées : la nature névritique de la paralysie diphtérique et de la paralysie saturnine ne fait plus de doute aujourd'hui, et tous les degrés existent entre elles et les formes généralisées.
Le nom de Polynévrites recouvre donc un groupe assez vaste de faits, où malgré la diversité apparente des aspects cliniques, dominent comme caractère commun: la marche extensive des troubles moteurs et sensilifs, les signes locaux de névrites en relation avec une cause générale, la multiplicité des nerfs atteints, et enfin la tendance manifeste de l'affection à guérir sous réserve de complications et des dangers de l'envahissement de certains nerfs.
Si tous reconnaissent aujourd'hui la part prépondérante qui revient au « nerf » dans les symptômes observés, tous ne sont pas d'accord sur la façon de la comprendre : pour les uns la maladie du nerf est primitive, pour d'autres elle serait toujours sous la dépendance d'une atteinte de la cellule.
Quoiqu'il en soit de ces discussions pithogéiiiques sur lesquelles nous reviendrons en temps opportun, les polynévrites ont définitivement pris dans le cadre nosologique une place spéciale que nul ne saurait leur contester aujourd'hui, malgré les intermédiaires qui les relient aux affections médullaires et tnilgré Ls diis?in')!a ice ; appa-
rentes entre certaines de leurs variétés. C'est pourquoi entreprendre une étude générale des polynévrites, tenter de les grouper, n'est pas faire une synthèse artificielle : des caractères communs réunissent les formes moi bides constituant ce groupe eten fontune réelle famille clinique.
Je ne veux point évoquer ici l'enfantement et le développement remarquable d'une question de pathologie presque insoupçonnée il y a un quart de siècle, en énumérant des noms qui se retrouveront d'ailleurs à chaque page de ce travail. Mon but est seulement d'esquisser dans ses grandes lignes le tableau d'ensemble de nos connaissances actuelles sur les polynévrites.
M'aidant de quelques documents nouveaux et m'efforçant de mettre ma description au point des travaux les plus récents, je m'attacherai à grouper et à interpréter les faits acquis el à mettre en lumière l'orientation prise actuellement par la question.
J'ai divisé celle étude de la façon que voici:
Après description des symptômes des polynévrites, je passerai en revue leurs formes cliniques, m'appuyanl comme il convient sur des observations, la plupart inédites, recueillies dans les cliniques de la Faculté de Nancy ; j'étudierai ensuite l'étiologie générale de l'affeclion, puis les données anatomopathologiques dont les progrès dans ces dernières années nous permettront de discuter la pathogénie; viendront enfin les chapitres: diagnostic, pronostic et traitement. Ce plan, simple autant que classique, me permettra d'examiner sous toutes leurs faces les problèmes qui se posent et de donner à chaque fait, comme à chaque théorie, la place qui lui convient.