ORIGINE ET PROPAGATION DES PONTS SUSPENDUS
Il serait sans doute difficile de désigner l’époque à laquelle on a commencé à construire des ponts suspendus, parce que cet art a dû s’introduire avec l’usage des cordes , dont il n’est qu’une application très simple.
Faustus Vérentius , dans un ouvrage écrit en latin en i6a5, décrit les ponts suspendus, à peu de chose près, tels qu’ils ont été exécutés depuis, en entrant dans le détail des deux cas où le passage est établi directement sur les chaînes , ou celui auquel le plancher y est suspendu par des cordes verticales, (ci)
(a) Ce renseignement m’a été donné par M. Molard , membre de l’Institut, qui , en me communiquant l’ouvrage de Faustus Vérentius , a bien voulu me faire part de plusieurs observations utiles qu’il a faites au sujet de la force des fils de fer et d’acier.
Les plus anciens dont l’histoire fasse mention sont ceux de liane (a), dont se servaient les Américains à l’arrivée des Européens dans les Indes occidentales , et ceux de la Chine et de l’ïndostan, où il en existe en très grand nombre , et un entre autres, suivant le major Rennel, de 600 pieds, (b) Le premier dont il soit fait mention en Europe, sur ce principe , est celui dont parle Hutchinson (c) ; il consiste en deux chaînes de fer sur lesquelles on a établi un petit plancher de deux pieds de large pour le passage des piétons : on croit que sa construction remonte aux environs de 17/41.
Ce pont de 70 pieds de long, muni, d’un côté seulement, d’une main courante, éprouve un balancement considérable qui effraie ceux qui n’ont pas l’habitude de le fréquenter, vu que, suspendu à plus de 60 pieds au-dessus d’un torrent qui se précipite en cascades, l’œil contemple avec effroi l’abîme ouvert au-dessous de lui.
L’Amérique anglaise, qui depuis quelques années a fait dans les arts des progrès si rapides , nous a donné la première l’exemple de ponts suspendus d’une grande dimension, et servant à tous les usages. M. Pope (cl), dans son Traité des Ponts, publié
(a) Bibliothèque universelle , octobre 1822, fol. 128. {5) Idem , novembre 1822 , fol. rp/J,
(c) Idem.
[d) idem , fol. 195.
en 1811 , en cite huit de ce genre établis dans l’espace de trois ans, parmi lesquels on remarque la description de celui qui sert à traverser la rivière Merimas dans létat de Massachusset , de 244 pieds , et pouvant supporter un poids de 5oo,ooo kilog.
Sa largeur de 5o pieds est divisée en trois parties par les quatre rangs de chaînes qui le supportent ; les deux voies extrêmes son t destinées aux voitures, qui, par cette disposition, ne peuvent jamais se rencontrer; et celle du milieu offre aux piétons un passage commode et à l’abri de tout accident.
L’Angleterre, si éclairée sur les applications des sciences aux arts industriels , a été la première à faire rétrograder du nouveau Monde les lumières qu’elle y avait apportées; et cet art a reçu , entre les mains de M. Telford , un degré d’extension auquel il eût été difficile d’imaginer qu’il pût être porté, (a)
En effet, nous ne nous arrêterons pas ici à citer le pont de l’Union sur la Tweed, de 56o pieds de long, construit en 1820, dans l’espace de onze mois, mais bien la vaste entreprise qui a pour but de traverser un bras de mer, le détroit de Menai, qui sépare l’île d’Anglesey du comté de Carnarvon.
(a) Annales de V Industrie nationale et étrangère , mars 1821 , fol. i58.
Les besoins de la navigation active, qui a lieu sur ce point, exigent que le pont soit élevé de ioo pieds au-dessus du niveau de la mer, pour que les bâiimens puissent passer dessous à pleines voiles; d’un autre côte, les deux culées, ne pouvant être établies qu’à 56o pieds de distance l une de l’autre , nécessitent l’établissement d’une arche de cette dimension.
Cet immense travail, qui doit être terminé au moment où je parle, sera suivi d’une entreprise encore plus vaste, si l’on donne suite au projet d’établir, sur la rivière Mersey à Runcorn , le pont de 1000 pieds, proposé parM. Telford. (a)
C’est dans cet état de choses que nous avons cherché à introduire en France ce nouvel art. M. Plagniol, ingénieur du département de l’Ardèche , m’ayant souvent entretenu des avantages qu’il y aurait à pouvoir procurer aux piétons un passage plus commode que celui des bacs, je me décidai, sur son invitation, à me livrer à une suite de calculs et d’expériences dont les résultats furent si satisfaisans, que nous n’hésitâmes pas à demander au Gouvernement l’autorisation d’établir un pont en fil de fer à l’usage des piétons, pour remplacer le bac sur le Rhône, entre Tain et Tournon.
Notre projet, très bien accueilli des ponts et
( a ) Annales de l’Industrie nationale et étrangère, mars 1821 , fol. ï 58.
chaussées, uous fut renvoyé accompagné de plusieurs noies judicieuses, et d’une invilation d’en présenter un nouveau qui pût servir à tous les usages, même au passage des plus lourdes voitures : ce nouveau projet, que nous nous sommes aussitôt empressés de rédiger, a reçu de l’administration l’accueil le plus flatteur, et suit actuellement la marche réglée pour ces sortes d’entreprises. Le grand nombre de ponts suspendus existant actuellement à notre connaissance , ne nous laisse plus aucun doute sur leur réussite : tout se réduit donc à examiner quels sont les cas où un intérêt bien entendu peut les faire préférer aux ponts de pierre ou de bois, usités depuis un temps immémorial.
Un des effets de la civilisation étant d’éclairer chacun sur ses véritables intérêts , les diverses branches d’industrie ont dû être successivement soumises à de nouveaux calculs , à mesure que les besoins et les moyens de les satisfaire augmentaient.
Celui d’établir de faciles communications, se trouvant éminemment dans ce cas, a été l’objet de beaucoup de tentatives, au nombre desquelles se trouve le nouveau mode que nous proposons d’introduire. Ses principaux avantages sont : l’économie, la promptitude d’exécution, et le peu d’obstacles qu’il présente à la navigation.
Le simple particulier, borné à un certain nombre de besoins prévus d’avance, et qu’il sait ne pas
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être dans le cas de dépasser, peut avec peu de dépense exécuter des constructions qui, avant cette époque, n’auraient pu être l’objet que d’entreprises publiques.
Combien arrive-t-il de fois dans des terrains montagneux, coupés de ravins, ou séparés par des rivières rapides, que le manque de communications prive des familles ou des villages entiei's d’une partie des jouissances qu’ils pourraient se procurer, ou aggrave leurs travaux journaliers en les forçant à de longs et pénibles détours! Je citerai l’exemple du petit pont dans ma propriété, qui n’a coûté que 5o francs; il a cependant 55 pieds de long sur 18 pouces de large ; et depuis plus d’une année , il n’a pas exigé la moindre réparation, quoiqu’il ait été visité et éprouvé par plus de dix mille personnes qui souvent , malgré mes représentations , s’y sont trouvées en assez grand nombre pour atteindre le poids sous lequel le calcul avait indiqué qu’il aurait pu se briser.
Nous voyons que M. Richard Lecs ( a ) fît, eu 1 8 1 6 , pour les besoins de sa manufacture , un pont de i io pieds pour 160 livres sterling, malgré l’excessive cherté de la main d’œuvre en Angleterre; et que le pont de l’Union , dont nous avons parlé, a été fait dans l’espace de onze mois , pour la somme de 5ooo liv. sterling, 120,000 fr. environ,
(a) Bibliothèque universelle , novembre 1822, fol. 197.
EN FIL DE FEE
le quart au plus de ce qu’il aurait coûté par tout autre moyen.
La faculté de pouvoir faire des ponts sans supports ( voyez notes i et suivantes, à la fin), de 3oo, 5oo et jusqu’à 1000 pieds, fait disparaître une des plus grandes difficultés qui s’opposent à la construction des ponts en pierre ou en bois sur les fleuves dont la rapidité ou la profondeur est très considérable , celle d’asseoir solidement des piles au milieu de leur cours. On sait en outre les inconvéniens qui résultent de leur trop grand rapprochement , qui , embarrassant le lit du fleuve, gêne la navigation, resserre l’espace destiné au passage de l’eau , et favorise les affouillemens qui lot ou tard entraînent la destruction totale de l’édifice.
Les jetées que l’on emploie pour y remédier remplissent bien momentanément leur but ; mais elles élèvent à la longue le lit du fleuve, qui, ne trouvant pas dans les crues l’écoulement qui lui est nécessaii’e, rompt les digues ou autres travaux destinés à le contenir, et se jette dans les terres, en abandonnant son premier lit, surtout s’il n’est pas naturellement bien encaissé.
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