‹ Des prédicateurs du XVIIe siècle avant Bossuet (volume 2)Chapitre 5 sur 6 · Acte I, se · texte numérisé non relu

Acte I, se

une occasion, un sujet, avec des thèmes d'école pour toute matière , les talents ambitieux s'essayaient à la grande éloquence. La vogue qui accueillait avec empressement les moindres productions de ces hommes constitués par le grand ministre en une sorte d'aréopage littéraire, s'attachait ainsi à des déclamations pompeuses, où il n'y avait de l'éloquence que la parure extérieure et le son. Nouveau et grand danger pour la chaire, qui jamais, nous l'avons vu, n'avait manqué de payer tribut aux erreurs du goût régnant.

Sans doute, à certains égards, le grand Académicien Balzac fut aux prédicateurs eux-mêmes un utile maître. L'éloquence française en tout genre doit beaucoup à celui qui, le premier, donna l'exemple de ce qu'il appelait lui-même le style chaste et réglé (1) ; en qui pour la première fois on vit « un tissu parfait dans « la suite et la liaison des pensées, un art singulier dans « les transitions , un choix exquis dans les termes, une « justesse rare et une précision très-digne d'être imi- « tée dans le tour et dans la mesure des phrases, un « nombre et une harmonie qui semblent avoir péri « avec lui (2). » Bossuet nomme Balzac parmi les

(-1) Lettre à Chapelain, OEuvreSyt. I, p. 795. (2) D'Aguesseau, \T instruction à son fils.

modernes écrivains séculiers chez lesquels il permet et recommande aux jeunes apprentis de la chaire d'aller étudier certaines conditions de leur art; il avoue franchement s'y être instruit lui-même. Mais quelle sévère restriction Bossuet s'empresse de mettre à cet hommage (1) ! Il regrette presque d'avoir invité son élève à cette étude, et l'avertit aussitôt de s'en détacher vite. Quel auteur, en effet, est plus profane, en un sens, que Balzac, et moins digne de concourir à former l'orateur chrétien? Aucun n'est plus amoureux dès paroles, plus idolâtre de la forme et des sons, plus inquiet de la réputation et du succès, moins soucieux, au fond, des choses mêmes et du résultat moral.

Lu sans défiance, avec l'éblouissement d'admiration que causait la nouveauté de sa belle langue, étudié, imité sans discernement, même au sein du clergé,

(4) '( Selon ce que je puis juger par le peu de lecture que j'ai des « livres françois, les OEtivres diverses de Balzac peuvent donner une « idée du style fin et tourné délicatement. 11 y à peu de pensées, « mais il apprend, par là même, à donner plusieurs formes à une « idée simple. Au reste, il le faut bientôt laisser ; car c'est le style « du monde le plus vicieux, parce qu'il est' le plus affecté et le plus « contraint. Mais il parle très-proprement, et a enrichi la langue de « belles locutions et de phrases très-nobles. )i Sur le sttjle et la lecture des écrivains et des ?ères de rÈglise^ pour former un orateur^ écrit adressé au jeune abbé-cardinal de Bouillon en 1669; publié pour la première fois par M. Floquet, t. II des Études sur Bossuet^ p. 515,

Balzac, de son vivant, fut pour la chaire un péril au moins autant qu'un secours. Les prédicateurs se défendaient d'autant moins d'imiter le célèbre écrivain, que lui-même se rapprochait d'eux par le sujet d'un grand nombre de ses ouvrages. De bonne heure Balzac, dont le génie solennel se trouvait à l'étroit dans les bornes du genre épistolaire, s'était donné carrière en forçant ces limites, ou en s'essayant dans d'autres genres plus propres à revêtir l'appareil oratoire. De même qu'il s'était jeté dans la politique, c'est-à-dire dans une sorte de politique spéculative , tournée à la louange des puissances du jour (le Prince, VAristippe, lettres à Richelieu) , il avait risqué plus d'une excursion dans le champ de la philosophie religieuse, et même s'était aventuré parfois jusque sur les confins de la théologie. Ses épîtres-harangues de piété à des prélats ou à des religieuses (1), ses pompeuses dissertations chrétiennes , les graves tirades de son Socraie chrétien, en même temps qu'elles tiennent de la prédication par le fond des idées, en prennent très-fréquemment l'allure et le ton : il semble, en les écrivant, s'être cru dans la chaire.

{']) V. OEuvres, t. I, p. â05, lettre à l'archevêque de Toulouse ; p. 345, lettre àM-^^de Campagnol; p. 495, lettre à M. L'Huillier sur la mort de Peiresc ; c'est une véritable oraison funèbre de ce dernier.

Le troisième discours de Socrate, De la religion chrétienne et de ses premiers commencements ^ est une sorte de serraon, où la faiblesse triomphante et les merveilleux progrès du christianisme naissant sont célébrés d'abord en un style brillant et nerveux, d'une façon assez haute et grandiose : « Il ne paroist rien icy de l'homme, rien « qui porte sa marque et qui soit de sa façon. Je ne « voy rien qui ne me semble plus que naturel dans la K naissance et dans le progrès de cette doctrine. Les « ignorants l'ont persuadée aux philosophes : de pau- « vres pescheurs ont esté érigez en docteurs des Rois « et des Nations , en professeurs de la science du Ciel.: « ils ont pris dans leurs filets les orateurs et les poètes, « les jurisconsultes et les mathématiciens.

« Cette République naissante s'est multipliée par la « chasteté et par la mort, bien que ce soit deux choses (( stériles, et contraires au dessein de multiplier. Ce « peuple choisi s'est accru par les pertes et par les « deffaites : il a combattu, il a vaincu, estant dé- « sarmé. Le monde en apparence avoit ruiné l'Église, « mais elle a accablé le monde sous ses ruines. La « force des tyrans s'est rendue au courage des con- « damnez. La patience de nos pères a lassé toutes les « mains, toutes les machines, toutes les inventions de « la cruauté.

« Chose estrange, et cligne d'une longue considé- « ration ! Reprochons la plus d'une fois à la lascheté « de nostre foy et à la tiédeur de nostre zèle ! En ce u temps-là il y avoit de la presse à se faire deschirer, « à se faire brusler pour Jésus-Ghrist. L'extrême dou- « leur et l'extrême infamie attiroient les hommes au « christianisme : c'estoient les appas et les promesses « de cette nouvelle secte, etc. «

Déjà, on le sent, malgré les airs animés que se donne l'écrivain, le souffle manque : chaque phrase n'est qu'un redoublement de la précédente : l'antithèse est partout : l'artifice et l'effort sont plus visibles à chaque pas.

Mais dans ce qui suit, l'abus du redoublement est pire encore : l'hyperbole arrive et se déploie à outrance. «... Nous sommes descendus de ces gens-là {des « martyrs), quoy qu'apparemment ils ne deussent point « laisser de postérité, quoy qu'ils fissent tout ce qu'il « faut faire pour ne pas durer. De leurs cendres et « de leurs ruines s'est eslevée la grandeur et la souve- « raineté de nostre Eglise. Le corps s'est trouvé entier « dans la dissipation de ses membres.

« Je ne m'estonne point que les Césars ayent régné, « et que le parti qui a esté le victorieux, ait esté le « maistre. Mais si c'eust esté le vaincu à qui l'advan-

« tage fust demeuré; si les desroules eussent fortifié (( Pompée, et restabli sa fortune ; si les proscriptions « eussent grossi le parti d'un mort, et luy eussent fait « naistre des partisans; si un mort luy-mesme, si une « teste cowpée eust donné des lois à toute la terre, vérita- <( blement il y auroit de quoy s'estonner d'un succès « si esloigné du cours ordinaire des choses humai- « nés, etc. »

Un instant Balzac avait pu croire que la chaire allait s'ouvrir pour lui en effet. Même sous Louis XIIÏ, malgré le progrès moral et religieux en train de s'accomplir, l'éclat du talent profane pouvait, comme autrefois, ouvrir au lettré, en l'abrégeant pour lui, la carrière des dignités ecclésiastiques, et même le porter d'emblée à la première de toutes. On sait comment Richelieu paya d'un évêché quelques vers de l'académicien Godeau. Il n'eût fallu à Balzac, nous dit un contemporain, qu'un peu plus de suite et d'adresse dans la manière de faire sa cour, pour obtenir du cardinal ce prix, qu'il ambitionnait (1). Quelle direction, quel essor cette nouvelle

('!) ic Et le cardinal, » ajoute Tallemant, « se fust fait honneur « en luy donnant un évesclié. » {Historiettes^ éd. Monmerqué et P. Paris, t. IV, p. 93.) Cf. Lettre de Balzac à M. de Saint-Chartres, conseiller du Roi, OEiivres^i. I, p. SI 7. Balzac n'était sans doute pas aussi consolé et détaché qu'il voulait le paraître, lorsqu'il écrivait à Chapelain : « Je préfère de bon cœur la liberté au commandement et

fortune eût-elle donné à son talent? Balzac évêque (le contraste seul de ces deux noms nous fait sourire) eûtil été un autre homme? Peut-on croire, du moins, que dans un champ plus ouvert, aux prises avec les intérêts sérieux de la vie, au contact devrais auditoires, son éloquence se fût corrigée en partie de ses artifices, qu'elle eût été plus substantielle, plus sincère, plus vraie (1)? Franchement, on en doute, en le lisant, tant le défaut de naturel et d'émotion paraît chez lui radical. 11 semble qu'une incurable stérilité d'esprit et une incorrigible vanité de cœur le condamnaient à pérorer emphatiquement ex cathedra, comme dans la solitude de son cabinet.

Ce que Balzac, orateur sans tribune, et, à son exemple, un de ses doctes confrères, M. de Priezac (2), essayaient assez témérairement dans leurs livres, d'au-

« mon repos à la dignité. Vous en verriez une ])elle preuve, si on se « ravisoit pour moy à la cour, et si on offroit à mon silence ce que « tant de docteurs briguent tous les jours par leurs sermons. Ce « seroit ce jour-là que le monde connoistroit que je ne fais point le (( fanfaron de philosophie, et que vous auriez le plaisir d'avoir un « amy qui refuseroit tout de bon les éveschez. » Œuvres^ t. 1, p. 780.

(']) F, cette conjecture très-ingénieusement présentée par un excellent critique, M. Géruzez, Études littéraires, Paris, 4839, p. 212.

(2) Ce conseiller d'État, académicien très-disert, publia en ■1648 quinze longs et pompeux sermons, sous ce titre : Les privilèges de la Vierge, mère de Dieu, en 3 vol.

très membres de l'académie naissante le tentèrent, de plein droit, dans la chaire même. Les abbés académiciens de ce temps, les Bourzeis, les Cerisy, les Godeau, excités par les nobles vœux de leur compagnie, s'empressèrent d'appliquer aux grands sujets de l'éloquence chrétienne le beau langage qu'ils puisaient dans leurs studieuses conférences avec les Chapelain, les Conrart et les Vaugelas. Mais , scrupuleux grammairiens et écrivains habiles plutôt qu'orateurs, disciples enthousiastes plutôt qu'imitateurs éclairés de Balzac, ces honorables lettrés d'église ne firent guère que porter dans la chaire, avec moins de vigueur et d'éclat, la savante rhétorique du maître.

De l'imitation de Balzac, pratiquée indiscrètement là où elle aurait dû être plus réservée que partout ailleurs, naquit ce qu'on pourrait appeler le sermon académique, dont les œuvres du vénérable prieur François Ogier nous offrent le type achevé.

La contagion de cette nouvelle mode se répandit au point que de sévères maîtres en furent eux-mêmes atteints. Jusque dans l'Oratoire s'introduisirent, nous l'avons vu, la préoccupation trop littéraire du style, la recherche excessive du nombre, le culte de l'antithèse. Senault, un de nos réformateurs, s'est montré à nous, dans ses panégyriques sacrés, assez fortement

marqué de ces défauts, dont il transmit une bon part au plus célèbre de ses élèves, à Mascaron.

Balzac, enchanté de faire école jusque dans la tri] sainte, n'épargnait pas, comme on pense, les gran compliments et les louanges hyperboliques aux imit teurs et disciples qui lui venaient de ce côté. Il félii tait hautement Godeau d'avoir retrouvé l'éloquence d Pères (1). Il portait aux nues le correct et froid ab de Bourzeis, en le remerciant d'un envoi d'hom lies (2). Une de ses plus douloureuses privatior pendant la guerre de 1652, qui interceptait les cou riers, c'élait de ne plus recevoir celles du prieur Ogi( les délices de sa retraite (3). 11 écrivait au plus compas de ces prédicateurs, à l'abbé de Gerisy (Germain B bert) : «... Ce que vous devez prononcer avec les grâc « de l'action, qui ne peuvent se communiquer à Vi (( criture, n'a pas laissé de me plaire infiniment sur « papier. Je ne vis jamais nos mystères éclaircis f « tant de lumières d'éloquence, ni la raison employ « plus utilement au service de la foy, ni la mor^ v< chrestienne mieux adoucie pour la faire gouster ai

(-l) OEîivres, t. I, p. 479, 534, 547.

(2) Ibid.,^.m.

(3) Ogier était doublement cher à Balzac, pour s'être formé à £ école, et pour lui avoir servi de second dans sa fameuse gue: contre les moines Feuillants.

« profanes. Je voudrois vous avoir moins d'obligation, K afin d'avoir plus de liberté, et vous pouvoir asseurer, « sans aucun soupçon d'intérest ni aucune marque de « reconnoissance, que j'admire généralement toutes « vos Muses, autant les douces que les sévères... « M. de Cerisy, abbé tout littéraire, était l'auteur d'un poëme sur la Métamorphose des yeux de Pliilis en astres. Dans cette première et courte période des travaux de l'Académie, où, chaque semaine un de ses membres lisait une thèse de littérature ou de morale, traitée oratoirement, M. de Cerisy avait prononcé, à la façon des rhéteurs anciens, un discours contre la pluralité des langues. C'est ainsi qu'on avait entendu Godeau parler contre VÉloquence, Desmarets sur V Amour des esprits, Boissat sur l'Amour des corps, Gombauld sur le Je ne sais quoi. <■( Bientôt, » dit Pellisson, « la plupart des « membres s'ennuyèrent d'un exercice qui, après « tout, tenoit un peu des déclamations delajeunesse, « et l'on renonça à ces discours, qui étaient fort du goût de M. de Cerisy. « Il ne vient plus à l'Académie, » disait Chapelain, « depuis qu'on n'y harangue plus (1). » Quelques années après la fondation de l'Académie,

{] ] Lettre à Godeau, du 1 4 janvier 1 639. La première rédaction des Sentiments de V Académie sur le Cid était de M. de Cerisy ; mais Richelieu se plaignit qu'il y eût trop d'ornements et de /ïews, elle

Balzac, de la meilleure foi du monde, regardait la réforme de la chaire comme une œuvre faite et consommée : tous ses vœux de restauration et de progrès, en ce genre d'éloquence, étaient comblés. Il écrivait en 1645 au poëte Maynard : « J'ay fait tout ce qui m'a « esté possible pour osier à notre homme ses mau- « vaises opinions (il parle d'un lettré peu dévot et très-prévenu contre les sermonnaires du temps) : mais « je vous advoue qu'il est plus dur que je ne suis forl, « et vous direz à nos amis de Thoulouze que j'ay perdu « ma peine et mes reraonstrances. Jl n'y a point de (( moyen de lui faire approuver le caresme, tant pour « les sermons que pour le jeusne. Il juge de tous les H prédicateurs par deux ou trois charlatans qu'il a ouïs, « et s'imagine que toutes les prédications commen- « cent, ou par Ce vaillant capitaine Agésilaûs, ou par Ce « sçavant philosophe Socrates, ou par Pline, en son His- « toire naturelle, ou par Pausanias, in Arcadicis. Il

travail dut' être recommencé par Sirmond et Chapelain (Pellisson, Histoire de VAcadémie, éd. Livet, p. 91). Les sermons de Tabbé de Cerisy n'ont point été recueillis.

Il excelloit, sur toute cho^e, Aux beaux vers, à la belle proze,

dit naïvement Loret, en annonçant sa mort le 6 juin 4654. Godeau disait de THistoire du cardinal de Bérulle par cet auteur, que c'était « une vie écrite par épigrammes,tantil yavoitdetraits.» Tallemant des Réaux, t. VI, p. 347.

« m'allègue perpétuellement le Biion per la predica, et

« hRiservate questoper lapredica du cardinal Hippolyte

« d'Est (1), quand quelque bel esprit de ses familiers

« disoit devant luy quelque impertinence. Il n'oublie

« pas le mortalium ineptissimus, excepto uno Paniga-

« rola (2). Il paraphrase et commente ces préceptes,

« qu'un vieux docteur donnoit à un jeune bachelier :

« Percute cathedram fortiter : respiœ crùci^xiim torvis

« oculis, et nihil die ad propositum, et bene prœdicabis.

« Je luy responds qu'il n'est pas juste de considérer

« les choses dans la corruption où elles estoient tom-

« bées, puisqu'elles ont esté remises dans leur première

« pureté, et que la réformation est venue après le dé-

« sordre*. Je luy allègue à mon tour le mérite de nos « Chrysostomes et de nos Basiles. Mais il me réplique

(1) C'est sans doute le second cardinal Hippolyte d'Est, dit le jeune, fils d'Alphonse V et de Lucrèce Borgia, parent et ami de François I"', célèbre en France comme en Italie par son esprit, son luxe et ses libéralités envers les savants et les artistes. Comme on le voit, le brillant cardinal jugeait sévèrement la prédication de son temps, mais en homme plus choqué du mauvais goût régnant, qu'empressé d'y porter remède.

(2) Balzac ne dit pas quel est l'auteur de ce mot, et je n'ai pu le savoir. Le prédicateur milanais Panigarola, d'une parole vive et d'une imagination peu réglée, avait joui d'une immense réputation sous les pontificats de Grégoire XIII et de Sixte-Quint. On l'avait entendu' deux fois à Paris prêcher en langue italienne : en \ 572, au lendemain de la Saint-Barthélémy, pour le droit divin des rois ; en 1589, pour la ligue.

« qu'à mon ordinaire je suis libéral jusqu'à la prodi- « galité, et que je mets les grands mots et les noms « illustres à tous les jours ( c'était bien vrai ) : il sous- « tient que ces bons Pères sont morts il y a longtemps, « etqu'ils n'ont point laissé de leur race. Que ferons- (i nous de ce fascheux desgousté, de ce malade opi- « niastre, de ce fou qui se fonde en raison (1)? »

L'illusion, comme on voit, n'était pas médiocre. Balzac applaudissait à la complète réhabilitation de l'éloquence sacrée au moment où lui-même, par l'abus de certaines qualités, par l'exagération de certains progrès, lui inoculait en quelque sorte un mal nouveau. Là où il ne voyait que perfectionnement décisif et triomphant essor, il y avait, en partie, déviation nouvelle, et nouvelles chutes, par sa faute et par celle de ses disciples : ce que réformait Balzac donnait lieu à une nouvelle réforme.

Je ne m'arrêterai point à examiner les œuvres des Ghrysostomes et des Basiles que Balzac opposait à ce « fascheux desgousté. » Que dire des pieux et froids puristes auxquels Balzac donne ce nom? Pour tout jugement sur l'éloquence des Ogier, des Bourzeis (2),

(1) 6!ËMi;m,t. I,p. 510.

(2) On a d'Ogier trois volumes de sermons et de panégyriques imprimés en 4 652, 1656, 16^2, sous le titre vague et assez profane

des De Verjus (1), il suffît peut-être de citer ce qu'en pensait un critique du temps, homme d'esprit et prêtre zélé : «. Leur leçon est ajustée, pesée, mesurée ; vous « n'y voyez pas un mot qui passe l'autre ; rien de vuide « ni de trop plein; pas une période qui n'aye sa « cadence, pas un mot qui ne soit trié. Il faudroit estre « bien poinctilleux pour y adjouster ou retrancher, et « y trouver quelque défaut contre les règles de l'élé- « gance, ou, s'il faut ainsi parler, de cette éloquence « habillarde, qui dit tout et ne persuade rien.» Tout dire et ne rien persuader, voilà en effet le grand défaut de cet art raffiné et stérile. Le même critique ajoute malicieusement, et non sans vérité : « Ils laisseroient per- « dre le Christianisme dans le torrent des vices, plu- « tost que de s'échauffer trop à les reprendre, par la « crainte qu'ils auroient de laisser couler quelque « mot qui ne fût pas à la mode et au gré des censeurs

A'' Actions publiques ; de l'abbé de Bourzeis, deux volumes de sermons publiés en -16721,

(4) Savant abbé, auteur de sermons d'apparat, qui furent très-remarques vers la fm de la Régence. Ses œuvres ont été recueillies en un volume; Paris, 4664. Il faut peut-être joindre à ces petits Balzacs d'église l'abbé Testu, de l'Académie, cet ami spirituel, mais guindé de madame de Sévigné, qui travaillait à limer et à polir les phrases de ses sermons avec tant de contention et d'effort que sa disposition aux migraines en fut notablement aggravée. Vie (ms.) du Père Séguenot, de l'Oratoire, Archives de l'empire, M. 418 ; Loret, Mu%6 historique, avril 4654, février et octobre 4657.

« d'une langue que nous parlons dès le berceau (1). » La justice veut cependant qu'on distingue des orateurs de cette école Godeau, le célèbre évêque de Grasse, au moins pour une partie de ses écrits. On ne fait peut-être pas aujourd'hui assez de différence entre le Godeau d'avant l'évêché, bel esprit profane sous l'habit ecclésiastique, abbé littéraire et à demi galant, et le pasteur tout au soin de son troupeau, guéri par la solitude de son diocèse, un des plus lointains et des plus pauvres de France, et par la sévérité d'un grand devoir franchement accepté, de ses frivolités et légèretés d'autrefois. Les écrits dévols de celui qu'on appelait, dans le salon de madame de Rambouillet, lenain de Julie, ou le galant serviteur de la lionne (mademoiselle Paulet), se sentent trop, je l'avoue, de la fréquentation du célèbre hôtel et du commerce de Balzac. Mais plus tard, le •sérieux de sa nouvelle vie, l'ardeur croissante de sa foi, éveillèrent en lui l'idée elle besoin d'une éloquence plus naturelle, d'un art plus simple. Tourmenté de scrupules sur ce point, il s'en ouvrit un jour naïvement à Balzac. Celui-ci, mauvais juge pour un tel cas de conscience, lui répondit « qu'il ne devoit pas faire « comme ce chaste extravagant qui se deschira le

(1) Le Prédicateur^ Paris, 4638 (p, '123, 425) parle Père Antoine Sirmond, Jésuite, neveu du célèbre érudit Jacques Sirmond.

GODEAU. m

« visage, parce que sa beauté plaisoit trop aux yeux « qui le regardoienl : qu'il n'y avoit rien à craindre de « l'éloquence, quand elle estoit au service de la piété; « queleGrec ne se devoit point faire barbare en se fai- « sant chrestien. Ceux qui ont peur, » ajoutait- il, « que « les richesses du langage corrompent la simplicité du « christianisme, eussent chassé les Mages de l'estable de « Jésus-Christ, quand ils luy vinrent présenter de l'or. « Il ne sçauroity en avoir de trof fin ni sur les autels, ni « dans vos ouvrages, etc. » Et il le sommait de se réconcilier avec « les Grâces, ces bonnes et innocentes « filles, qui lui avoient acquis tant de partisans, et « tant de lecteurs de ses écrits (1). »

Godeau crut plus sûr de suivre l'excellent conseil que lui donnaient en même temps sa conscience et son goût, et il sut le mettre en pratique dans plusieurs de ses derniers ouvrages de prédication ou de doctrine chrétienne : dans son Discours aux pénitents de Grasse (1651), dans son Exhortation aux Parisiens sur l'aumône (1652), dans ses Homélies sur les Évangiles (1682), dans ses discours Sur la vocation à l'état ecclésiastique et Sur les ordres sacrés (1652 et 1653). Là le brillant Godeau est devenu vraiment simple : c'est vrai-

[1] (ffiîivm, 1. 1, p. 533. .

ment un évêque, parlant de la plénitude du cœur, uniquement occupé à moraliser, à édifier. L'auteur de ces ouvrages serait un remarquable sermonnaire, s'il savait contenir le cours un peu trop abondant et fluide de sa parole , et s'il s'animait davantage ; car il a, du prédicateur, le savoir bien digéré, le raisonnement lumineux, facile et insinuant, l'accent affectueux, l'élégance saine et modeste. On est étonné, quand on passe des tirades ajustées et fleuries de ses premiers écrits de dévotion (1), à des pages comme celles-ci : « Nos «; chers frères » (il fait parler pour eux-mêmes, à la fin d'un discours de charité en faveur des Missions, les infidèles du nouveau monde soupirant après l'Évangile), « nos chers frères, nous n'envions pas l'abon- « dance des grâces divines que vous avez, le nombre <( des ministres évangéliques qui vous instruisent, la « facilité de participer aux sacrements, les consola- « tions dans vos calamités et les éclaircissenaents dans « vos doutes. Nous adorons et nous ne sondons pas les « jugements de Dieu, qui nous en a privés durant tant « de siècles. Mais maintenant qu'il veut nous faire la « grâce de nous découvrir son Évangile, nous croyons « avoir droit de conjurer vostre charité de seconder les

(1) Méditations chrestiennesJ^S^.

desseins de sa bonté, et de contribuer à nostre salut. « Nous ne demandons pas que vous laissiez le repos « et les commodités de vos maisons pour venir nous « instruire et nous gouverner. C'est assez que vous « vous retranchiez de quelque dépense inutile, ou que « vous tiriez de vos coffres quelque petite somme de « cet argent que vous y tenez ensevely, pour nourrir « les prestres qui se sacrifient pour nostre instruction. « Doncques, par le misérable estât d'ignorance et de « piété où nous languissons; "par le lien delà charité « qui doit conjoindre tous les hommes; par le soin « que vous devez avoir du salut de vos frères ; par le « sang de Jésus -Christ; faites quelque petit effort « pour nous retirer de l'abyme où nous sommes plon-

« gés Nous ne nous adressons pas seulement à

« vous, ô riches des biens de la terre ; nous osons « encore vous dire, ô prestres de Jésus-Christ, vostre «ministère vous attache à luy, et vous sépare du « monde, de vos familles et de vous-mesmes. Ce n'est <( pas un conseil pour vous, de mettre vostre vie pour « le salut de vos frères, c'est un commandement, dont « rien ne vous peut dispenser. Car vous estes les pas- « teurs des hommes, et le bon pasteur donne sa vie « pour ses brebis, à l'exemple du Prince des pasteurs, « qui pour elles a perdu la sienne sur la croix. Gom-

« ment donc est-il possible que la perte de tant d'âmes, « dans les pays du nouveau monde et de l'ancien, ne « vous touche point ?0 vous, qui avez de la santé et « des forces de corps et d'esprit, et que nul ministère « n'attache en Europe, pensez -vous estre dispenses de (^ nous venir apprendre le chemin du ciel? Que faites- « vous en Europe ? Il y a tant de prédicateurs, tant de « confesseurs, tant de directeurs, que tout en regorge, « et que l'on peut dire qu'il se trouve plus de moisson- « neurs que de moisson. Venez, venez en l'Amérique « et en l'ïnde, où il y a une grande moisson, et point « de moissonneurs. Elle est toute preste à couper, « elle ne demande que vostre travail, et vous pouvez « vous asseurer qu'il sera utile. Nous n'avons ni biens, « ni honneurs, ni délices qui vous empeschent d'ouvrir « les cœurs à la doctrine de l'Évangile. La semence « que vous répandrez dans nostre terre y sera re- « ceûe , y germera et y fructifiera incontinent au (( delà de vos espérances. Quelle satisfaction vous (( sera-ce, etc. (1). » On a cru faire grand honneur à Godeau en disant qu'il avait quelque chose de l'esprit et de l'élégance de Fléchier; il a peut-être mérité cette louange par ses œuvres les plus ingénieuses et les

(1) Œuvres chrétiennes en prose^ rassemblées et publiées en -1658,1.11, p. -187.

plus brillantes; mais il ne serait pas moins vrai de dire de ses écrits les plus simples et les plus évangéliques, qu'on y sent quelque chose de la candeur et de la douceur de Fénelon (1).

Je n'insisterai pas sur les nombreux essais que l'école de Balzac fit dans un autre genre d'éloquence voisin du sermon, dans l'oraison funèbre. Aucune sorte d'éloquence religieuse n'a plus besoin de génie; mais

(1) Godeau, comme on sait, était poote, et le poëte, chez lui, s'améliora en même temps que l'orateur, par l'effet des mêmes sentiments. Il y a loin de sa paraphrase subtile et équivoque du Ca7itique des cantiques, à ce chrétien et louchant adieu aux ombrages de Rambouillet :

bois, ô champs, ô prez, ô plaines, ô ruisseaux,

chansons des bergers, ô concerts des oiseaux,

secrets promenoirs, ô grottes reculées,

sombres cabinets, ô profondes allées.

Mon plaisir le plus doux est celuy de vous voir.

Mais il faut au plaisir préférer le devoir :

Il faut, il faut aller où mon maître m'appelle, ,

Et tarder à partir, c'est presque être rebelle,

Car je suis plus a Dieu que je ne suis à moy : Ou aux vers par lesquels il célèbre son retour dans son évêché : champs, ô champs de Grasse, ô fertiles collines, mes chères brebis....

Godeau poussa le dévoûment à ses brebis bien-aimées jusqu'à prêcher souvent en patois dans les villages. « Nous l'avons souvent « admiré dans les visites de son diocèse, s'eftbrçant de faire des « sermons en provençal avec un abaissement extrême et une charité '( inconcevable. » (Préface de ses Homélies, par L. de Thomassin, son successeur.) Effort admirable, en effet, et presque héroïque chez un élève de Balzac, chez un ami de Conrart et de Vaugelas !

286 L'ORÂISON FUNÈBRE.

avant tout, ce genre veut être entendu et pratiqué conformément à ses origines chrétiennes, selon son véritable esprit et sa naturelle portée. Or, ces talents que l'Académie disputait à l'Église, ces orateurs partagés entre la chaire et les cercles littéraires, étaient bien plus frappés des rapports de l'oraison funèbre avec le panégyrique, que de ses affinités, très-étroites cependant, avec le sermon. Ce n'était pas pour eux une des formes les plus sublimes et les plus sévères de la prédication : ce n'était pas la parole sainte s'emparant d'une grande occasion pour mieux sonder le néant de l'homme, et publier de plus haut ou sa misère ou sa grandeur. L'oraison funèbre, telle qu'ils la concevaient, n'était guère qu'une dépendance moderne de l'un des trois genres d'éloquence distingués par les anciens, de cette éloquence démonstrative {èmâeizux-h, ad ostentationem composita), qui, pour les anciens, n'était, pour ainsi dire, qu'une représentation magnifique et une fête, nullement une action, un combat, et pour laquelle ils réservaient, en conséquence, les richesses les plus brillantes du langage, les plus merveilleux artifices de la diction, les plus doux enchantements de l'harmonie (1). Voyez comment celui qu'on appelait l'élo-

(1) Quintilien, Insu. orat. 1. VIII, c. m, % ^^ et -12. Cf. Cicéron Oratoi\ c. XI.

quent Ogier, explique, en tête de ses panégyriques sacrés et oraisons funèbres, les difficultés de cette espèce de discours : « Puisque l'usage des pané- « gyriques est si fréquent parmi nous ; qu'ils sont « introduits dans nos chaires de tout temps par la « louange des Saints et les oraisons funèbres ; qu'ils « sont receus dans le barreau par la présentation des « grands officiers de la couronne, et dans les écoles « de théologie et de médecine par les paranymphes, ce « ne sera pas une chose inutile d'en reconnoître le « mérite et la difficulté.... La première cause de la « difficulté des panégyriques vient, ce me semble, de « ce qu'ils ne sont apparemment institués et intro- « duits que pour l'ostentation, le divertissement et la « pompe. Or, les choses de cette nature doivent estre « en un excellent degré de bonté, de beauté et de « perfection. La nécessité se contente de ce qui luy « fait besoin :

Num, tibi cura fauces urit sitis, aurea quœris Pocula?

« Le plaisir veut l'abondance, la richesse, la super- (( fluité, l'appareil. Un pauvre affamé se contente de ({ pain. Le riche délicat veut des viandes exquises, il « faut que son goust soit excité par les espiceries des

« Indes, et ses officiers ne travaillent pas moins, par « la disposition du festin, à saouler ses yeux que son

« estomac. La commodité ne cherche que ses aises

(( l'ostentation veut un char de triomphe, un apparte- « ment superbe, un palais enchanté. Ainsi en est-il « du panégyrique, qui est comme un tournoy et une « monstre, ou plustost une entrée préparée pour un u homme illustre. 11 faut que les portes de la ville « soient ornées de festons, d'inscriptions et de statues ; « que les rues soient traversées d'arcs triomphaux, de <( tableaux et d'emblèmes' magnifiques ; que les fon- « laines y coulent de vin et de lait, etc.; c'est-à-dire, « en un mot, qu'il est nécessaire que l'orateur employé « en cette occasion tout son art et toutes les fleurs de son « éloquence ; autrement il ne connoît pas son sujet, et « frustre l'espérance des auditeurs, etc. (1). »

Ainsi comprise, que pouvait être l'oraison funèbre, sinon un éloge pompeux, décoré de toutes les guirlandes de la rhétorique, et entrecoupé d'emphatiques banalités sur l'inévitable empire de la mort et l'immortalité promise au chrétien? On peut, si l'on en aie courage, parcourir les harangues qui furent prononcées en si grand nombre sur le cercueil des rois et des

[\) Actions publiques deFr, Ogier, prestre et prédicateur^ 4 652; préface. . .. ■

grands, de 1630 à 1660. Nulle part l'esprit de Balzac et le goût fastueux de l'âge de Louis XIII n'ont plus profondément marqué leur empreinte. Rien, d'ailleurs, ne s'accordait mieux que les échasses et le clinquant de ces discours avec la magnificence théâtrale et le luxe pédantesque déployés alors dans ces solennités funèbres (1).

« L'éloquence continue ennuie, » a dit Pascal. Je ne sais si ce même public, que ravissaient en admiration les grandes phrases de Balzac et de ses disciples, n'é-

('1 ) Une armée d'allégories à demi païennes, figurant les qualités et vertus du défunt, remplissait l'église : on ne voyait partout que tableaux, emblèmes, rébus, inscriptions emphatiques à sa louange. Il y avait pour ces solennités tout un art de décoration, dont un Jésuite, le Père Le Pelletier, donna minutieusement les règles (Palatium reginœ eloquentice, Paris, 164^1, p. Siôj.Aucentre del'église, le catafalque, construction immense, montait, s'élevait jusqu'à la voûte, dérobant complètement la vue de l'autel aux fidèles et à l'orateur. Tel était encore sous Louis XIV, autour de la chaire de Bossuet, l'appareil des grandes funérailles : mais tout ce luxe profane s'évanouissait aux accents d'une telle voix : quelques mots suffisaient au grand orateur chrétien pour rendre à Dieu sa place et remettre l'homme à la sienne. — En cherchant bien dans cette foule de déclamations funèbres auxquelles applaudirent les cours de Louis XllI et d'Anne d'Autriche, on en pourrait trouver quelques-unes d'un goût plus sain, et où les convenances et bienséances religieuses sont mieux observées. Voyez, par. exemple, l'oraison funèbre du maréchal de Guébriant, par Grullié, évêque d'Uzès, celles du président Mathieu Mole et de Louis Xill, par Godeau, une autre du même prince, par Ogier. — Mais qu'est-ce qu'une oraison funèbre convmable ?

prouvait pas quelque fatigue de ce sublime continu, et ne souhaitait pas un peu de diversion. Ce qui peut le faire croire, c'est le rapide succès qu'obtint dans le même temps l'apparition ou plutôt le réveil passager d'un esprit tout autre que celui de Balzac, et d'un genre de littérature fort différent du sien. Assurément, rien n'est plus loin de la rhétorique cérémonieuse et gourmée de Balzac que la plaisanterie burlesque de Scarron: rien n'est plus opposé à l'affectation de l'un que le dévergondage de l'autre. Eh bien! la vogue de. Scarron, en ces années de transition et de progrès littéraires mêlés de retours, vint faire concurrence au règne de Balzac, même dans la chaire. A la faveur de ce goût pour le bouffon, qui se répandait m eùh Typhon, mqgV Enéide travestie, avec les grotesques chansons de Saint-Amant, lavieilie prédication burlesque, queles anathèmes des réformateurs n'avaient pas tout à fait tuée (1), releva la tête. Il y eut comme une dernière et fugitive apparition du sermon à la Maillard, à la Menot, dans le même temps où le sermon d'académie faisait fortune. Boileau,. rappelant dans V Art poétique cette manie de

(1) Après Yalladier, avait para le Père Garasse, afssi badin et batailleur en chaire que dans ses livres de théologie : V . sa Somme des vérités capitales de la religion chrétienne, Paris, 1 625, dont quelques traits drolatiques ont été cités par Pascal dans la Xl« Provinciale.

pointes et de jeux de mots, qui, au temps de son enfance, avait infecté le Parnasse, n'oublie pas de montrer les orateurs d'église atteints, eux aussi, de cette

maladie :

L'avocat au Palais en hérissa son style, Et le docteur en. chaire en sema l'Évangile.

Au bas de ces vers, on lit en note, écrit de la main de Boileau : Le petit Père André, Augustin. Ce moine, dont le renom populaire est venu jusqu'à nous, fut le Maillard et le Menot delà Régence. Ses gaietés et facéties ne le cèdent ni en bizarre imagination, ni en crudité triviale à celle de ces anciens bateleurs de la chaire.

' C'est le petit Père André, qui, dans un sermon, comparait les quatre docteurs de l'Église latine aux quatre rois du jeu de cartes : saint Augustin au roi de cœur, pour sa grande charité ; saint Ambroise au roi de trèfle, pour les fleurs de son éloquence; saint Jérôme au roi de pique, à cause de son style mordant ; saint Grégoire au roi de carreau, à cause de son peu d'élévation (1). C'est lui qui, comparant, en carême, la charité à l'échelle de Jacob, disait que ce n'était pas échelle de

('!) Vigneul-Marville (Bonaventure d'Argonne), Mélanges de littérature^ t. III, p. 34 6.

chêne ou de hêtre, mais bien que le premier échelon était hareng f le second morue, etc., et il énumérait ainsi toutes les viandes de carême, « qu'il faut, » ajoutait-il, (( envoyer au couvent des Auguslins. »

Les jeux de mots de cet étrange orateur consistaient souvent en applications burlesques de l'Écriture. Ainsi, voyant des gens jusque sur l'autel, il s'écriait : « Voilà, « voilà la prophétie accomplie : « des veaux sur l'au- « tel, » super altare vitulosl » Un jour il débuta par cet exorde : « Foin du Pape, foin du Roi, foin de la Reine, « foin de M. le Cardinal, foin de vous, foin de moi ; « omnis caro fœnumb) On raconte qu'il jouait en chaire de petites scènes bouffonnes, dans lesquelles il mettait de moitié l'auditoire, souvent, il est vrai, de manière à le couvrir de confusion, tout en le faisant rire. Après avoir tonné contre les désordres de la Madeleine, il s'écriait : « J'en voy là-bas une toute semblable à la « pécheresse, mais, parce qu'elle ne s'amende point, je « la veux noter, et luyjetter mon mouchoir à la teste ! » En disant cela, il tenait son mouchoir à la main, et faisait raine de le vouloir jeter ; toutes les femmes baissent la têle : u Ah ! » dit-il, « je croyois qu'il n'y en eût « qu'une, et en voilà plus de cent! » Cette joyeuse et libre verve s'exerçait parfois aux dépens des personnes ou des compagnies. Ayant su que madame de La Tré-

mouille étail à son sermon (il prêchait sur l'enfant prodigue), il fit ce détail de l'équipage de celui-ci : « Il « avoit six beaux chevaux gris pommelez, un beau « carrosse de velours rouge avec des passements d'or, « une belle housse dessus, bien des armoiries, bien des « pages, bien des laquais vestus de jaune passementé « de noir et de blanc. » C'était le train et la livrée de la duchesse. Devant un auditoire de docteurs, il disait: « Le christianisme est comme une grande salade ; les « nations en sont les herbes ; le sel, les docteurs {Vos « estis soi terrœ) ; le vinaigre, les macérations ; et l'huile, « les bons Pères Jésuites. Y a-t-il rien de plus doux « qu'un bon Père Jésuite? Allez à confesse à un « autre, il vous dira : vous estes damné, si vous con- « tinuez. Un Jésuite adoucira tout. Puis l'huile, pour « peu qu'il en tombe sur un habit, s'y estend et fait « insensiblement une grande tache; mettez un bon « Père Jésuite dans une province, elle en sera enfin « toute pleine. »

Le malin chroniqueur qui s'est plu à citer nombre de traits du Père André, y compris certains mots grivois, dont je ne voudrais pas, sur sa parole, garantir l'authenticité, remarque d'ailleurs que ce n'était pas un pur bouffon : il avoue qu'avec tout cet assaisonnement burlesque, sa parole ne fut pas sans action sur les

m LE BURLESPE.

âmes. « Il estoit, » dit-il, « bon religieux, et fort suivi « par toutes sortes de gens : par quelques-uns, pour « rire, et par le reste, à cause qu'il les touchoit (1). » Le critique Guéret, qui avait pu entendre le facétieux moine, lui fait dire de lui-même, dans un dialogue des morts, en réponse au cardinal Du Perron, son accusateur : « Ne faîtes point tant icy le réformateur et le bon « apôtre : si nous estions encore au monde, vous et « moy, vous vieudriez entendre le petitPère André, s'il « preschoit, et peut-être que le petit Père André vous « joueroit dans ses sermons, auxquels vous donnez le « mm de farces spirituelles. louXgogaensLïô. que vous « le croyez, il n'a pas toujours fait rire ceux qui l'écou-

(1) Tallemantdes Réàux, t. IV, p. 330i,Loret en annonçantla mort du P. André (septembre 4 657), lui rend le même témoignage :

Ce digne Augustin réformé, Par la France si renommé^ Qui preschoit souvent rÉvangilc D'un assez agréahle stile, Qui fut deux fois Provincial, Qui fut orateur jovial,.

Et pourtant pieux et capable, Bref, qui d'un: sang fort.lionorablo Fut dans Paris même engendré, EnfiUilepetit Père André, En l'an octante de son.âge,.

Mourut, dont ce fut grand dommage.

André de Boulanger était fils d'un président au parlement de Paris. CSi-La Mme de la cowr^à^MatiéwoweWe, 25'^septembre'165îi.

LE BURLESaUE. 293

« toient : il a dit des vérités qui ont renvoyé des évê- « quesdans leurs diocèses, et qui ont fait rougir plus « d'une coquette. Il a trouvé l'art de mordre en riant... V II afait profession d'une satyre ingénue, qui a mieux <( gourmande le vice' que vos apostrophes vagues, que « personne ne prend pour soy. Demandez aux mar- « guilliers deSaint-Eslienne(Z)w¥oni), comme il les- « a traittez' sur leur chaire de dix mille francs; de -

« mandez aux. s'ils sont satisfaite du panégyrique

« de leur fondateur... (1). « Mais le^Père André, ou son apologiste, a beau dire : ce plaidoyer ne peut servir tout au plus qu'à faire admettre en sa faveur des circonstances'alténuantes. Il était triste de réveiller ou de continuer en plein xvii' sièclie, en pleine réforme religieuse, ces saturnales de la chaire, dont l'inconvenance ne saurait être rachetée par ce qu'on y peut mêler de courageuses peintures de moeurs et de libre-

(1 ) la Guerre des auteurs anciens et modernes, Paris-,'! 67-! , p. 4 52; . Ce discours que prononce le P. André pour sa défense, débute comme un de ses sermons : « Foin d'Apollon, foin des Muses » (la dispute a lieu devant la cour du Parnasse), « foin de vous, monsieurce le cardinal, foinide'moyr-même: etfoin.de' tout; le monde,, omnis (0 carofmnumiy> — Par ces; religieux,, dont.il rappelle le désappoinv tement, sans-les nommer, il ;dësigne probablement: les- Pères Jésuites. F. dans VAndreana de Tallemant des Réaux.Uanecdotesuivle pané-gyriquede saint Ignace, Historiettes , 1852, t..IV, p..,338\.(£fî Méîîa- </îawav t.. HIrP"3.'^9i- , .; ■ -^

896 LE BURLESaUE.

censure des vices régnants. Même à cette condition, de tels ébats ne peuvent s'accorder avec l'esprit du plus grave et du plus saint des ministères : la conscience religieuse s'en alarme, la loi chrétienne les proscrit (1), et les simples bienséances les repoussent. Ce goût pour le burlesque, si mal à propos renaissant, se signala chez quelques-uns par les plus folles et les plus indécentes saillies. Un Cordelier prêchant compara « le Seigneur Jésus-Christ à une bécasse, à « cause que tout en est bon (2). » Un autre prédicateur fit en manière de paradoxe bouffon l'apologie de Judas (3). On aurait peine à croire à de telles irrévérences, si l'on ne songeait qu'elles se produisirent surtout dans un moment de licence et de désordre, propice à tous les genres de témérités et de scandales. La Fronde, cette étrange guerre, où tout était matière à chanson ou à parodie, où tout finissait en éclat de rire, donna au burlesque toute son audace, tout son extravagant essor. La fureur du burlesque, comme disaient les contemporains eux-mêmes, se déchaîna sur-

('I) F. Sainr Ambroise, De officiis ministrorum, 1. I, c. 23 ; Bossuet, commentaire sur cette parole du Sage : « J'ai estimé le ris une « erreur, et j'ai dit à la joie : pourquoi me trompes-tu? » {Maximes et réflexions sur la comédie.)

(2) Tallemant, i. VII, p. 437.

(3) La Place, Pièces intéressantes et peu connues^ t. II, p. 298.

tout dans les années 1648, 1649 et suivantes. Durant la guerre de Paris, parmi les mazarinades et les pasquinades de tout genre qui se succédaient sans relâche, courut une traduction en vers de l'Évangile exécutée suivant le procédé d'interprétation familier aux Scarron et aux d'Assouci ; en tête du volume on lisait en toutes lettres : La Passion de nostre Seigneur Jésus- Christ, en wrs burlesques, 1649 (1). Un petit poëme circula dans le même temps sous ce singulier titre : Extase de la France mourant d'amour devant Jésus- Christ crucifié, en vers burlesques, d'èiûl une sorte de complainte, à demi bouffonne, à demi dévote, à la fin de laquelle se lisait cette apostrophe en style de Scarron ou de Loret :

Quand je considère ton corps Battu, flettry des coups des verges, Mal traitté des cruels concierges.

Encore plus de tes bourreaux ;

Quand je te vois sur le Calvaire A la merci de la colaire

(1) Pellisson [Histoire de rAcadémie, éd. Livet, p. 80) dit que Tauleur n'était coupable que d'avoir rimé platement le texte sacré en petits vers de huit syllabes, et que ce fut le libraire, qui, pour mieux lancer l'ouvrage et en assurer le succès, y mit ce titre révoltant. Cependant Naudé compte ce poëme parmi les nombreuses épopées burlesques que ce temps vit éclore. Jugement de tout ce qui a été imprimé contre le cardinal ilfaxarm, ou Mascurat, Paris, 4649, 4», p. %\0.

De ces infernaux escadrons

Qui t'ont mis entre deux larrons ;

Alors je Youdrois que la Terre, Pour faire à cestraistres la guerre Et pour les engloutir en finç Ouvrît le fond de son cousin ; Ou bien que la Mer par son onde Dessus la Terre vagabonde Les fit mourir dedans son sein, En punition du dessein Et du crime que leur malice A commis contre la justice.

Doux Jésus, l'appui de mon sceptre, Sans vous je ne suis plus qu'un spectre, Et mes lys n'ont plus de couleur (-1).

Ces excès d'une déplorable mode en hâtèrent la fin. Le dégoût qu'avait inspiré tout d'abord aux nobles esprits et et aux âmes pieuses cette invasion sacrilège de la farce et de la parodie dans le domaine de la poésie et de la religion, devint bientôt général, et fit cesser à temps cette double profanation. Le burlesque « ef- « fronté, » qui avait trouvé des partisans jusque dans la Cour (le grand Condé se plaisait à venir entendre le Père André), fut ignominieusement renvoyé aux « plai- « sants du Pont-Neuf. » Les sermons drolatiques partagèrent le* sort d'e la Gigant^macMe ei de l'OuMe m belle

(4) Bibliothèque imp. Lb", \m.

humeur, el cette fois, ce fut tout de bon, et sans aucune chance de retour, qu'ils disparurent de la chaire. La revanche du bon goût et de la vraie piété, favorisée par le rétablissement de l'ordre public et de la paix, fat si prompte, qu'un bon livre, entrepris pour revendiquer leurs droits, arriva trop tard., Balzac, outré de voir applaudir des « monstres, difformes, » et d'entendre s'ébattre jusque dans les; meilleures compagnies et dans les plus graves assemblées « l'esprit des gueux et « des bohèmes, » avait, en exhalant ses plaintes sur ce sujet, invité un de ses disciples et amis, le Père Yavasseur, à faire le procès au burlesque dans les règles (1). Il y tenaiit d'autant plus,, que l'éloge historique du genre inséré par le malin Gabriel Naudé dans le Mascurat, éloge ài demi sérieux,, à demi bouffon, qui reportait en pleine antiquité les origines du burlesque, et faisait

(-1) V. Dissertation xxix, Du stilô burlesque. Dans un petit billet latin qui s'y trouve joint, Balzac dit au même, d'un air de consul, et comme si les. barbares étaient aux portes : «: Quid de ludicro hoc, « ut vocant, scribendi génère sentiat Vavassor, interrogatus a Balce zacio, scire interest reipublicse litterarise. » Le noble Poussin, sous la' première' impression de dégoût que lui causait la lecture de VEnéïde travestie (Scarron lui en avait envoyé un exemplaire à Rome, en osant lui demander en retour un de ses tableaux), écrivait sérieusement à M. d^Glianterou': «' lï prétend" me^ faire- rire d'aussi bon « cœurqù'ir rit lui^mêmei mais je suis prêt a pleurer, quand je vois « qu'iin nouvel Erostrate se- trouve dans notre pays. » (12 janvier 4648.)

remonter jusqu'à Plaute la généalogie littéraire de Scarron, était resté sans réponse (1). Le docte Père Vavasseur obéit de bon cœur à l'appel du maître. Mais il fut un peu long à ranger en bataille ses arguments, et à polir ses phrases. Quand son œuvre, enfin achevée, parut en 1658, sous forme de discours à Balzac, celuici était mort depuis plusieurs années, la vogue des bouffons pâlissait, et l'inépuisable gaîté de Scarron luimême ne déridait plus aussi facilement un public refroidi. Le, Père Vavasseur se mettait en campagne au moment où l'ennemi allait repasser la frontière. Son traité n'en est pas moins un très -estimable livre, savant, judicieux, bien fait, rempli de fins jugements et de vues instructives, et digne de vivre, s'il n'eût été écrit en latin {De ludicra dictione liber, in quo totajocandi ratio ex veterum lihris œstimatur, Lutetiœ, 1658).

Tandis que la prédication burlesque agitait, pour la dernière fois, ses grelots dans la chaire, un autre vieux scandale tenta aussi d'y reparaître. Le sermon politique sembla, un instant, vouloir renaître à la faveur des nouveaux troubles civils. Un homme, du moins, un

(4) F. il/ascwat, p. '164 et suiv.Ce qui achevait de rendre odieuses à Balzac les hérésies littéraires du iïascwraf, c'est qu'en plusieurs endroits de ce livre Naiidé s'était moqué de son style guindé et de ses figures outrées.

grand ambitieux, osa ramasser cette arme, tombée depuis plus d'un demi-siècle de la main des derniers prédicateurs de la Ligue. L'éloquence frondeuse du cardinal de Retz n'avait pas seulement pour théâtre le quartier des Halles, ou la grand'chambre du Parlement, ouïe salon de la duchesse de Bouillon; parfois aussi, quand la Fronde, pour frapper un coup plus hardi, ou pour réparer un échec, avait besoin d'un nouvel effort, Retz montait en chaire, et adressait à la foule accourue sur ses pas une homélie pleine d'allusions aux intérêts et aux dangers du moment, et d'exhortations factieuses à peine dissimulées, ou même osait, en vrai Cromwell de la Fronde, lancer l'anathème sur la tête de ses adversaires, et faire à ses auditeurs un devoir de conscience de l'obstination dans la révolte. « Le lundy 25 janvier 1649...., l'apresdisnée, » dit le journal du président d'Ormesson, « Monsieur le coad- « juteur prescha à Saint-Paul, où tout Paris esloit ; et « ayant parlé de la pénitence, il finit disant que celle <^ qui se présentoit se devoit souffrir patiemment, « estant pour la gloire de Dieu de ne souffrir qu'un {( estranger, un Italien, eust enlevé nostre roy, mis « l'Eslat tout en feu, etc. (1). » Toute une invective po-

('I) Journal du président Olivier d'Ormesson, publié par M. Chéruel, 1. 1, p. 642. — « Il estoit fort animé contre le cardinal, contre

litique venait ainsi couronner et démentir une leçon épiscopale d'humilité et de contrition : c'était, à la suite d'un sermon, une Mazarimde en forme de Gatilinaire. Ce jour-là, il est vrai, l'approche du vainqueur de Lens avec une armée, avait presque ôlé le cœur aux Parisiens assiégés.

De ces harangues populaires, où devait se déployer avec toutes ses ressources cet habile et vif esprit, rien malheureusenaent n'a été conservé ; je dis malheureusement pour l'histoire de l'éloquence : le dommage est moins grand pour celle de la chaire.

D'Ormesson, notons-le, termine ainsi le court récit qu'on vient de lire, de la scène du 25 janvier à Saint Paul : « Chacun, » dit-il, « parloit diversement de « cette action, les uns l'approuvant, les autres la con- « damnant (1). » Il n'entrait pas dans, les passions de la Fronde assez de fanatisme, pour que de telles prédi cations reçussent des Parisiens de 1648 l'accueil que leurs pères avaient fait à celles des Guincestre et des

« lequel il prescha publiquement dans Saint-Paul pendant le siège. » (Extraits des Mémoires d'André d'Ormesson : Discours sur la fortune du cardinal de Ret% : Cliéruel, t. II, p. 684). Cf. Journal (ms.) de Dubuisson-Aubenay, à la date du 25 janvier i 649. (Bibl. Mazarine.)

[1) Un autre journal du temps (ms.) dit que « la foule fut grande >( à ce sermon, et T édification petite. » Bibliothèque impériale, -1238 a [Ms), Suppl. fr, 1. 1, f», 204.

Aubry. La Bourgeoisie surtout, avec sa foi sérieuse, son esprit d'ordre, et ce qu'elle gardait de seiitraients monarchiques jusque sous les drapeaux de la Fronde, ne pouvait entendre sans malaise et sans tristesse un pasteur, un évêque, apportant en chaire l'apologie de la rébellion et de la guerre civile, et proposant l'une et l'autre aux fidèles comme épreuve méritoire et pénitence à offrir à Dieu. Tout le feu d'une parole ardente, toutes les séductions du talent ne pouvaient faire oublier le criant et scandaleux contraste d'un tel langage avec la profession et l'habit de l'orateur.

Ces réminiscences de la Ligue, disons-le à l'honneur de l'Eglise française, ne trouvèrent point d'écho dans le clergé. Si Retz réussit, comme il s'en vante, à enrôler dans la Fronde plusieurs curés et vicaires de Paris, ceux-ci, de son aveu, se bornèrent à distribuer ses largesses, à faire circuler parfois ses mots d'ordre, et à travailler l'opinion en sa faveur par divers moyens secrets (1) : on ne les vit pas mêler publiquement la politique à la religion dans la chaire, ni profaner les temples par des déclamations factieuses. Les journaux et relations du temps offrent rarement trace de ce genre de scandale (2). Le clergé, en ces jours agités et diffi-

{]) Mémoires, éà. Champollion, p. 89, 92, 420, 180,252.

(2) Sur Téloquence frondeuse des Capucins George Tassy et Jo-

cile^e fut ni pour la Fronde, ni pour le Parlement, ni mên?e pour Mazarin : il resta pacifique, soumis aux

lois, animé d'un vif sentiment de fidélité à la cause '

monarchique, qui représentait à ses yeux la cause de t l'ordre, et à laquelle il se croyait lié par la religion

même. ïl y eut alors plus d'un sermon royaliste comme J

celui que prononça Bossuet, tout jeune encore, en [

1651, dans la grande salle des Actes de Navarre, à ; l'occasion de la fêle des paranymphes, sur ce texte,

Deum timete, regem honorificate ; comme celui que prê- «

cha, vers la fin des troubles, le célèbre Père Le Boux, j

sur ces paroles de l'Évangile : Dicite, filiœ Sion, ecce rex > tuus venit tiU mansuetus (1). Parfois même des allusions peu ménagées aux tristes équipées de la Fronde, de

libres et vives protestations contre l'anarchie, partirent ,

de la chaire. Au mois de mars 1649, un sermon an- .•

ti-frondeur de Claude de Lingendes, où, sous des n

noms et des images bibliques, la leçon était faite U

amèrement aux Parisiens révoltés, excita une grande r

rumeur : le duc de Beaufort, ce roi des halles, aux '^

longs cheveux, ne pardonna pas à l'orateur un por- j|

seph.de Morlaye, V. Loret, Mu%e historique^ mars 1652, et h Journal (funvoyage à Paris en -leS?, publié par M. Faugère, p. 459.

(1) Floquet, Études sur la vie de Bossuet, 1. 1, p. 449. — Sermons |

du P. Le Boux, Rouen, 1766, 1. 1, p. 430. î^

PI

trait du rebelle Absalon, où il avait cru se reconnaître (l).

L'abus que faisait Relz du ministère sacré, dans ses prédications démagogiques et incendiaires, devait d'autant plus étonner et contrister la portion la plus saine de son auditoire, que de telles audaces donnaient un démenti cruel à tout ce qu'il avait fait espérer de lui par sa conduite si habilement calculée et par son rôle si bien joué de docteur et de pasteur, de 1640 à 1648, Ayant formé, à vingt-six ans, le dessein de ranger, par ambition, sa vie si follement commencée, et d'être ou de paraître d'abord un autre Richelieu dans l'Eglise,

{\ ) A. Feillet, La misèrependant la Fronde,'^. 44 8 . — Sur les sentiments et l'attitude du clergé pendant la Fronde, F. même ouvrage, p. 4'] 9, 420,48i,et VÈlogede Bossuet, par M. Saint-Marc Girardin, Mélanges de littérature et de morale, t. I, p. 34. — Il se peut que quelques-unes de ces prédications royalistes n'aient pas été parfaitement spontanées et désintéressées. La Cour, on le pense bien, ne négligeait rien pour acquérir ou pour conserver un tel instrument d'action sur l'opinion publique. On lit dans une biographie (ms.) du célèbre Père Des Mare3,que la reine lui fit offrir en 1649 de lui rendre la chaire, dont les Jésuites l'avaient fait éloigner, s'il s'engageait à prêcher pour Mazarin : l'austère Oralorien refusa, quoique bon sujet et dévoué à son prince [Articles de plusieurs grands hommes de VOratoire, Archives de l'Empire, M. M9 B, p. MO). Moins scrupuleux, le prédicateur cordelier François Faure, peu après évêque d'Amiens, servit très-activement par la parole et par la plume la politique de la Reine et du Cardinal. 11 poussa même le zèle jusqu'à composer plusieurs pamphlets en réponse aux Ma%arinades.

pour devenir plus tard un autre Richelieu dans l'État (1), il s'était appliqué, en remplissant ses fonctions de coadjuteur, à édifier les peuples par ses études théologiques, ses prédications, ses aumônes, par la réforme de son clergé ; et il avait réussi, sans rien sacrifier, au fond, de ses goûts très-profanes, à se faire une réputation épiscopale de science et de zèle. L'apparition d'un i autre Retz, du Retz de la Fronde, turbulent tribun et 1 coureur de galantes aventures, devait péniblement sur- I; prendre ceux qui avaient cru au premier ; et pour les >naïfs spectateurs de cette longue et habile comédie, le [; désappointement était rude.

Un monument incomplet, mais non sans prix, de ces 'î

premiers travaux, de cette première éloquence de Retz, 1 ;

toute sérieuse et religieuse, en apparence du moins, '

s'est conservé jusqu'à nous. C'est un ancien recueil de i

sermons manuscrits, portant ce titre : Diverses prèdi- ^

cations de monsieur le coadjuteur de l'archev.esché de Paris, ' ■

Paul de Gondi, depuis archevesque et cardinal souhs le nom '

de cardinal de Rhetz, et contenant quatre pièces : un '^

panégyrique de saint Charles Borromée, prononcé en ;!j

1646 ; un autre, de saint Louis, daté du 25 août 1618 |

(veille de la journée des Barricades) ; et deux sermons, [l

(1) Mémoires du cardinal de Retz, éd. Champollioii, p. '19 et 3'l.

run pour le jour des Gendres, l'autre sur ce texte : Cunijejunatis, nolite fieri sicut hypocritcB, etc. (1). Ce manuscrit, je me hâte de le dire, n'est pas de la main du cardinal. Le style, à preriiière vue, ne répond guère à ce que le nom de Retz fait attendre. Cependant, parmi les lieux communs et banalités de prédication que nous offrent, en trop grand nombre, ces vieilles pages, on découvre des passages d'un tour vif et rapide, où de hautes pensées sont rendues dans une langue ferme et précise, et où brillent par instants des expressions neuves et originales, du genre de celles qui jaillissent si heureusement sous la plume de l'auteur des Mémoires. Ainsi, dans le panégyrique de saint Louis, après avoir montré le mélange et l'infirmité des vertus nées et formées à l'école de la raison et de la philosophie, et auxquelles la religion n'a point de part, l'auteur dit de celle-ci ; « La religion chrestienne agit « avec beaucoup plus de force et de vigueur. Elle ne « redresse pas seulement les intentions des hommes , « elle ne leur donne pas seulement des veûes plus « hautes et plus eslevées; mais encore elle les rend

(-1) Bibliothèque impériale, FR, 469, fonds Bélhune. Ce manuscrit est inédit, à l'exception du panégyrique de saint Louis, qui a été imprimé à la suite des Mémoires dans l'édition de MM, et reproduit dans la plupart des suivantes. ''>.

« capables de se servir de ses lumières : elle purifie et « leurs volontés et leurs actions ; et, en un sens, on peut « dire très-véritablement que, par un changement pro- « digieux, des crimes mesmes elle fait des vertus.»

« Saint Paul ne respire que le sang des disciples de « Jésus-Christ; il ne songe qu'à la ruine et qu'à la « perte de la religion : Spirans erat cœdis et minanm « m discipulos. Et en mesme temps et au mesme mo- « ment qu'il est dans celte malheureuse disposition, « Dieu le louche, ou, pour parler plus conformément à « sa vocation, Dieu ï emporte, far un coup violent et ex- « traordinaire de sa miséricorde, dans la connoissance du « christianisme, et, en un instant, sa fureur se change {( en une saincte ardeur pour le salut de ses frères. (' N'est-ce pas un prodige? »

« Théodose, fumant encore du sang des citoyens d,e « Thessalonique, monte d'un pas superbe pour entrer « dans l'esglize, comme pour la rendre complice de sa « cruauté. Sainct Ambroise, d'un seul regard, arreste « la fierté d'un empereur victorieux de toutes les parce ties du monde, et, dans un moment, sa fierté se « change en un profond respect et dans une saincte « soubmission, pleine d'une véritable humilité. Et ce « dernier exemple, qui nous représente Vorg^ieil de la « teire confondu, et, pour ainsi parler, anéanti par un

« seul mouvement du ciel, nous marque puissamment « le dernier effort de la grâce, puisqu'il nous fait « veoir, etc. (1). »

Après un éloge quelque peu déclamatoire des vertus du saint roi, mais entremêlé de libres et chrétiennes leçons au jeune Louis XIV sur ses obligations de souverain (2), et à tous les fidèles sur leurs devoirs, l'orateur, se hâtant à regret de finir, arrive au dernier exploit de son héros, au martyre du croisé. Mais que dire devant le lit de mort de saint Louis? Le panégyriste s'élève ici, et devient éloquent par l'aveu même qu'il fait de l'impuissance et de l'inutilité des paroles en présence d'un si grand objet : « Je m'arreste, » dit-il, « contre mes « sentiments, je m'arreste pour voir mourir ce grand

(■1) Prédications diverses (ms.), p. 46.

(2) Cette liberté ne sent pas encore le frondeur. Seulement, à la fin, une allusion aux souffrances et aux plaintes du peuple s'entrevoit sous forme de conseil. On peut s'étonner que ce discours ait été trouvé très-emporté et très-séditieux par les courtisans, ainsi que l'affirme dans ses Mémoires l'ancien secrétaire de Retz, Guy- Joly (éd. Michaud, p. 40). Rien, il est vrai, ne nous assure que le discours soit entre nos mains tel qu'il fut prononcé. Retz raconte dans ses Mémoires qu'à la sortie de l'église, le cardinal le remercia avec une douceur affectée de ce qu'en expliquant le testament de saint Louis, « il avoit recommandé au Roi, ainsi qu'il est porté par « le mesme testament, le soing de ses grandes villes. » (Éd. Champollion, p. 60). — Cette recommandation, qui, au lendemain des émeutes causées dans Paris par les nouvelles taxes, pouvait n'être pas du goût de la cour, ne se retrouve nulle part dans la pièce manuscrite.

« monarque, mais non pas pour parler de sa mort. On « peut exagérer la mort des hommes ordinaires, parce « que, assez souvent, on n'en est pas esmeu qu'après de « longues réflexions : mais celle des grands rois touche « par la seule vue de leurs tombeaux. Sainct Louis « estendu sans sentiment sur une terre estrangère, « marque plus fortement la vanité du monde que tous « les discours qu'on pourroit faire à ce sujet. Et à ce « triste spectacle, je me contente de m'escrier avec le « prophète : Uhi gloria Israël ? où est la grandeur de « la France? où est cette florissante noblesse? où est « cette puissante armée? où est ce grand monarque, « qui commandoit à tant de légions? Et au mesme mo- « ment que je fais ces demandes, il me semble que « j'entens les voix confuses et ramassées de tous les « hommes qui ont vescu dans les quatre siècles écou- « lés depuis sa mort, qui me répondent qu'il règne « dans les cieux (1). »

Il y a certainement de la grandeur dans l'imprévu de ce trait final. Voilà, je crois, un des plus beaux mouvements d'éloquence que puisse citer l'histoire de la prédication française avant Bossuet.

Dans le panégyrique de saint Gbaries Borromée,

(1) Prédications diverses (ms.), p. 33.

parmi des louanges communes et des moralités assez froides, je trouve un tableau fièrement tracé et trèsanimé des grandes entreprises chrétiennnes et des héroïques actions du Saint. Je remarque çà et là comme un heureux épanouissement et un plus mâle essor de la langue, -et une élévation de ton et d'accent à laquelle ne m'ont pas habitué nos estimables réformateurs de la chaire. Ainsi, rappelant au début avec éclat tout ce que le bonheur de la naissance avait apporté à son héros de biens mortels et de périlleuses félicités; grand nom, domaines considérables, honneurs, titres fameux; l'orateur abrège cette énumération et la conclut de la manière la plus heureuse en disant : « ... et tous ces avan- « tages, qui, n'estant que des dons de la fortune, ne « méritent pas d'être relevés avec plus de paroles dans a une chaire chrétienne ; mais qui ne sont pas toutefois si <( foiUes selon le monde, qu'ils n emportent presque toujours « un jeune courage, quand il commence à les sentir (1). » Ailleurs, s'effrayant pour le jeune cardinal de toutes les dignités et hautes charges accumulées sur sa tête : « Sainct Charles, » dit-il, « n'avoitpas achevé le cours a de ses études, quand la promotion du cardinal de « Médicjs, son oncle, au souverain pontificat porta en

('!) Prédicalions diverses (ms.),p. 6,

« un instant sa fortune au degré le plus élevé où celle '. . « d'un particulier puisse monter. Il se trouva comblé « de biens ecclésiastiques; il se vit presque en mesme « temps cardinal, vice-chancelier et pénitencier de « i'Eglize romaine, et archevesque de Milan. Le pape « lui confia tous les emplois qui peuvent animer ces « grandes dignités. Il gouverna Testât de l'Esglize, c'est- « à-dire, il eut part, et part considérable, au gouver- « nement de l'Europe. Je ne puis considérer sainct « Charles en cet estât sans tremblement : je ne me sçau- « rois former une idée d'un jeune homme de vingt frois « ans surpris, pour ainsi dire, par f excès dune grandeur « inespérée, assiégé de toutes parts par les attraits de la « volupté qui paraissent avec toute leur pompe dans les « grandes fortunes; engagé dans le maniement de ces « sortes d'affaires où il est souvent si difficile d'accor- « der la politique humaine avec l'intérest de Dieu; je « ne me sçaurois, dis-je, former une idée de la jeu- « nesse et de la vertu exposées à tant de dangers, <( au milieu de toutes sortes de grandeurs, que je ne « m'imagine en mesme temps que je voy une mer « agitée, surlaquelleje contemple avec pitié ces vais- « seaux qui, pour porter ces noms superbes de foudre, « de victoire et àHnvincibk, n'en sont pas plus respectés « des tempestes, n'en sont pas moins menacés du nau-

K frage. Ainsi, considéranl sainct Charles dans ce « trouble et cette agitation des affaires et des occu- « pations du grand monde, etc. (1). »

Quelques endroits d'une touche forte et brillante pourraient aussi se détacher des deux autres pièces contenues dans le même recueil. Un des plus dignes d'être cités me paraît être celui où l'orateur, commentant à tous les points de vue et dans tous les sens le Mémento, Aomo, s'attache à convaincre l'homme de l'impuissance de sa raison, du néant de ses prétendues connaissances, et réduit toute sa science et toute sa sagesse à l'aveu de son ignorance (2). Une vive allure I de raisonnement, un style concis et pittoresque sans I effort, distinguent ce passage, que termine une conclusion chrétienne, mais qu'anime une inspiration toute pyrrhonienne et sceptique. C'est une véritable et remarquable paraphrase du fameux. Que sais je? L'esprit de Montaigne est là, avec un reflet de sa verve et de son éloquence.

On peut donc sans témérité reconnaître dans ceS' discours qu'une main étrangère nous a conservés, l'œuvre du célèbre cardinal, ou les considérer tout au moins

(1) Prédications diverses (ms.), p. 7.

(2) Ibid. sermon pour le jour des Cendres, p. 48. F. une partie de ce sermon reproduite à la fin de ce volume.

comme une rédaction de ses paroles, due à quelque fidèle auditeur ou secrétaire, dans laquelle brillent encore çà et là des traces de son génie. Assez animé et assez fort par instants pour être digne de lui, le langage ] de ces sermons ne trahit, d'ailleurs, dans ses meilleures parties, que haute intelligence et imagination vive : on 1 n'y surprend pas l'accent du cœur : on n'y sent ni | ferveur touchante, ni pénétrante onction, ni aucune j de ces qualités affectueuses du prédicateur, que le talent simulerait en vain, et dont un Retz dans la chaire devait manquer en effet.

Quoi qu'il en soit de la valeur originale de ces manuscrits, nous ne pouvons douter, en consultant les témoignages contemporains, et Retz lui-même, qu'il 1 n'ait obtenu dans ce rôle d'orateur sacré tout le succès qu'il pouvait désirer (l).roui{ Pans, comme on disait déjà dans ce temps-là, était à sesavents et à ses carêmes (2). Son vénérable maître d'éloquence et de théologie, le bon vieil évêque de Lisieux, Gospéan, en pleurait de joie (3). Le véridique d'Ormesson, après avoir été l'entendre, écrivait sur son journal : v Le 3 décembre 1643,

(4) Mémoires, éd. Champollion, p. 49 et 39.

(2) Ga%eUe de France du 10 novembre 4646,

(3) « Ce bonhomme, » dit Retz, « qui avoit tant d'amitié pour « moi, qu'il me faisoit trois fois la semaine des conférences sur les « épîtresde saint Paul, i) Mémoires, éd. Champollion, p. 32.

« M. le coadjuteur prescha à Saint-Jean , où estoit la (.( reine, avec toute la suffisance et éloquence possible, («. dont chacun espère beaucoup de fruit, quand il sera « archevesque de Paris. » Un saint, qui pourtant le connaissait mieux que personne, Vincent de Paul, son ancien précepteur, commençait à croire à sa conversion, ou du moins à l'espérer. « Les dévots, » nous dit Retz, « répétoient après M. Vincent, qui] m'avoit ap- « pliqué ce mot de l'Évangile, que je n'avois pas assez « de piété, mais que je n'étois pas trop éloigné du « royaume de Dieu (1). » Balzac, empressé à se faire le panégyriste et le courtisan de toute gloire naissante, écrivait à Retz lui-même, en lui offrant un de ses ouvrages: «Qui ne craindroit. Monseigneur, des yeux « aussi subtils que les vostres pour des compositions a si mal achevées que les miennes, si dépourveues de « l'art de la Cour, presque aussi irrégulières que les « bastiments de nostre village? Elles paroistroient en « bien meilleur estât, n'en doubtez pas, sij'avois l'hon- « neur de vous approcher, et d'estre de ces bienheu- « reux qui vous escoutent, lorsqu'enseignant à bien « vivre, vous donnez des exemples de bien parler. Je « compte entre les disgrâces de mon exil les pertes

m (1) Mémoires du cardinal de Relz, p.

« que je fais icy de ces agréables et utiles enseigne

« menls, de ces torrents d'or qui tombent de voslre [J

« bouche, et dont vous enrichissez vostre peuple. C'est

('. un grand malheur, il faut l'advouer, de n'estre plus

« du monde en un temps où le monde est si beau à

<( voir, et ce n'est pas un petit acte de modération de

« se contenter du silence de l'hermitage, à cette heure

« qu'il y a dans l'Église un autre fils du tonnerre, et que

« vous traitez des choses divines avec toute la force et

« toute la dignité dont est capable l'éloquence humaine. « I J

Ailleurs, il osait dire que, pour ouvrir les yeux aux dé- h

tracteurs de la chaire moderne, « il suffiroit de leur dé- < l

« biter ce qui a esté presché à Sainct-Jean en Grève (1) i

« pour une traduction d'un Père grec, et d'un Père [

i-, « de la plus haute classe, tant de l'une que de l'au- [

« tre église. Il ne faudroit pour cela que mettre An- ,'

« tioche à la place de Paris, et traduire en françois, y

{< «yaîT/jTol et TipôçT/iv àychmJ (2).)) ;

Le cardinal de Retz et saint Jean Ghrysostome! Quel |*

rapprochement! Encore Balzac, à cette date (1645), Il

pouvait-il ne pas soupçonner ce que cachait le jeune

démon sous son costume de docteur et d'apôtre. Mais

après la Fronde, après l'évanouissement des espéran-

[\) C-à-d. l'A vent que le coadjuteur avait prêché dans celte église. (2) OEmre& de Balzac, 1. 1, p. 509 etSM.

I ces que Retz avait données à la religion et aux lettres sacrées, quand le vice-archevêque de Paris, jeté à Vincennes sur un signe de Mazarin, disparaissait au milieu de l'indifférence universelle de ses ouailles, comment Balzac pouvait-il faire dire à l'un des interlocuteurs de son Socrate chrétien, publié cette année même (1652) : « Je ne connois point voslre sainct Jean Ghry- « sostome, mais vous ne dites rien de luy qui ne se « vérifie en nostre monsieur l'abbé de Rais ; l'éloquence « avec laquelle il explique les mystères du christia- « nisme, n'est point inférieure à celle que vous nous « avez figurée : elle n'instruit pas moins et ne plait « pas moins. On y remarque la mesme beauté, la mesme i « douceur, la mesme force. Car il tonne et il foudroie I « quelquefois : mais les orages de ses figures ne gas- « tent point la pureté de sa diction : dans ses sermons, « le calme subsiste avecla tempeste, aussi bien que « dans les homélies de sainct Chrysostome : ainsi « vous ne pensiez faire qu'un éloge, et vous en avez fait « deux{\).)'>

C'était outrer scandaleusement la louange. Au reste, Balzac, qui s'attribuait sans hésiter la gloire d'avoir ressuscité et remis en honneur la grande éloquence

('!) Socrate- chrêlien^omiéme Discours, OEuvres^l. II. p. %1\.

318 PRIX D'ELOaUENGE. i:

dans l'Église comme dans le siècle, trouvait bon de • faire croire et se persuadait volontiers que les Basiles et j les Ghrysostomes poussaient d'eux-mêmes dans un sol ji renouvelé par ses soins et fécondé par son influence. [{ Balzac, que les contemporains avaient proclamé tout ji d'une voix Empereur de l'éloquence, paraît avoir jus- Il qu'au bout, de très-bonne foi, compris l'éloquence sa- l crée dans l'étendue de ses domaines. Jaloux de signaler son règne par un dernier bienfait, il eut, avant de mourir, la triomphante idée de faire établir par l'Académie un prix de sermon. Le célèbre prix d'éloquence, dans sa première forme, qu'il garda longtemps, n'était pas autre chose. D'après le vœu de Balzac, et suivant la décision que prit en 1655 l'Académie, sans s'arrêter aux objections railleuses de Patru, un sujet pieux de , morale chrétienne, ou de théologie morale, devait être ; mis au concours tous les deux ans. Chaque discours i-

présenté devait commencer par un verset de l'Évan- h

gile, et se terminer par une prière à Jésus-Christ ; la ''

doctrine en devait être vérifiée d'abord, au point de vue h

i[ de l'orlhodoxie, par deux théologiens experts, ayant [;

diplôme de docteur : seule, -ensuite, la compagnie

examinait, donnait le prix (1). C'était donc bien,

('1) WO\mt,Hist. de V Académie^ éd.Livet, p. 4 3, 4 4, 75. — Le prix «tait de deux cents livres à prendre sur le legs de Balzac. Plusieurs

PRIX D'ÉLOaUENCE. 319

comme on voit, des sermons, ou peu s'en faut, que nos académiciens se mettaient en devoir de juger et de couronner. Ce qui avait paru un instant à l'Hôtel de Rambouillet, une réunion de lettrés et de mondains rendant des arrêts sur l'éloquence sacrée, un prétendant à la gloire de la chaire appelé, écouté, jugé par un salon (on se rappelle Bossuet prêchant cà dix- sept ans devant les habitués de la chambre bleue, sur un texte de leur choix), allait se voir régulièrement, périodiquement, sous forme d'épreuve publique, à l'Académie. Cependant le projet voté ne fut pas mis aussitôt à exécution. Diverses circonstances retardèrent l'ouverture de la lice, qui se fît enfin en 1671, plus de quinze ans après la mort de Balzac. De grandes choses s'étaient produites dansl'intervalle.La parole d'un nouveau Chrysostome avait retenti sans relâche pendant ces années ; et déjà, appelé à d'autres devoirs, Bossuet fermait sa carrière de présujets furent désignés d'avance par le fondateur. En Yoici quelquesuns : Non noUs, domine^non noMs, secl nomini tuo cU gloriam. — If Marthe, Marthe, vous vous empressez et vous vous troublez dans « le soin de beaucoup de choses : cependant une seule est néces- « saire. »~ivê, Maria^ gratta plem.— Discite a me quia mitissum ethiimilis corde. — « Patru et les plus sensés, » dit Tallemant, « se « nioquoient de cette fondation de bikis {vieux mot familier., pour « dire, rien qui vaille], car il y avoit un million de difficultés pour la « seureté, et aussy bien du chagrin à lire les compositions d'un tas « de moines ; mais les caballeurs Chapelain et Conrart l'emportè- « rent. » {Ilistoriettes., éd. Monmerqué et P, Paris, t. lY, p. 107.)

3'iO PRIX D'ÉLOQUENCE,

dicateur, et laissait la place à Bourdaloue, qui se révélait maître à son tour. Les grands et sûrs modèles étaient en vue désormais; la vraie voie était ouverte à tous. L'Académie put donc, sans grand danger pour la chaire, présider tant qu'elle voulut ces étranges concours, et couronner solennellement les froids talents qui s'y produisirent (1).

('I ) Qui connaît aujourd'hui l'abbé Raguenet, l'abbé Melun de Maupertuis, le chanoine Savary, M. de Cierville,!. Brunel, M. Mongin ? Parmi tous ces lauréats du xvii'' siècle, depuis longtemps oubliés, on ne distingue que Nicolas Le Tourneux, auteur d'homélies estimées ; mademoiselle de Scudéry, qui triompha, âgée de soixante ans, au premier concours de 1 67'I ; et une autre non moins étrange recrue pour l'éloquence sacrée, Fontenelle (concours de 4687). Ce fut sans doute encouragé par cette bizarre institution, qu'un laïque, un avocat, M. Richard, se mit à composer des sermons en forme, qu'il publia en huit volumes, et dédia à l'archevêque de Paris, M. de Harlay, Paris, 4685. V. Albert, Dictionnaire des Prédicateurs, p. 226.

Impulsion donnée à la réforme de la chaire par le Port-Royal de M. de Saint-Cyran. — Sentiments et pensées de M. de Saint-Cyran touchant le ministère évangélique. — Caractère de la prédication chez ses disciples. — M. Singlin. — Le Père Des Mares. — Gloire légitime de cette école.

Je viens de faire connaître quelques-uns des accidents et contre-temps dont la réforme de la chaire, au XVII' siècle, eut à triompher. Le plus fâcheux peut-être fut cette exagération des bienséances, cet abus du style noble, des formes de langage graves et pompeuses, où tombèrent ceux que nous avons pu appeler les élèves de Balzac dans la chaire. Grâce à eux, l'œuvre réparatrice se compliqua d'un nouvel effort. Il fallut, dans le même temps, en finir avec plusieurs défauts et vices anciens, qui ne se laissaient pas aisément détruire, et combattre l'invasion d'un travers nouveau, né de la réforme même.

Nulle part la nécessité de cette double lutte ne fut

mieux comprise, nulle part on ne sut mieux se mettre en garde contre les mauvaises traditions du passé, routine scolastique, paganisme d'érudition, bel esprit facétieux, et contre les perfectionnements mal entendus du présent, purisme exagéré, dignité compassée, pompe cérémonieuse et vide, que dans cette portion du clergé français qui eut son école de discipline et de mœurs et son foyer d'inspirations religieuses à Port- Royal. Là, on peut le dire, la réforme de la chaire eut toute sa prudence (je mets à part les questions de dogme), et toute sa sévérité.

« Il n'y a rien de si grand que la prédication dans « l'Église de Dieu, et il n'y a rien de si avili, )> disait celui qui fut le vrai fondateur du Port-Royal du XVII"' siècle, le célèbre abbé de Saint-Gyran.

Pour bien saisir la force de cette parole, il faut, pour ainsi dire, la replacer en son lieu ; il faut la rattacher à l'ensemble de sentiments et de principes que professait l'austère réformateur touchant le ministère du prêtre, et dont il s'ap''puyait sans cesse dans la direction pratique des âmes.

M. de Saint-Cyran, comme les courageux auteurs | de la congrégation de l'Oratoire, s'affligeait hautement de voir tant de ministres sans vocation, et si peu de vrais serviteurs de Dieu dans l'Église. Selon lui, la

facilité avec laquelle le sanctuaire s'ouvrait à des âmes non appelées ou trop peu éprouvées, la tolérance aisément accordée aux habitudes mondaines de prêtres négligents ou déréglés, faisaient trop voir que, par l'effet du relâchement introduit depuis plusieurs siècles, l'idée même du prêtre s'était altérée et comme faussée dans les consciences. Sa grande préoccupation, son principal objet, en parlant ou en écrivant aux disciples qu'il formait pour la milice sainte, ou qu'il travaillait à y affermir, c'était de redresser et d'épurer cette idée d'après la vraie tradition, c'était de la réhabiliter pleinement, en quelque sorte, avec toute sa divine grandeur et son effrayante majesté. Pour cela, il remontait droit au principe et à la source, sans tenir aucun compte des accommodements et des compromis amenés par la faiblesse humaine et consacrés par le temps. A quo ordinatus est, et ad quid?hQ prêtre, selon lui, n'avait point à considérer autre chose ; et il lui suffisait d'avoir toujours présente la décisive réponse que font à cette double question l'Evangile et la pure doctrine des Pères, pour estimer sa condition et son rôle au juste prix. Ayant Jésus-Christ même pour instituteur et pour modèle; étant, comme on dit, Vhomme de Dieu, chargé de distribuer en son nom l'aliment de vie, de purifier les âmes, de répandre la parole de vérité

(Eucharistie, ConFessioii, Prédication), à quel degré de vertu, à quelle pureté et à quelle sainteté, pour se rendre digne d'un si haut état, le prêtre ne devait-il pas prétendre? Etait-ce trop de demander la pureté de l'ange à celui que Dieu, par la puissance qu'il lui confère, élève en quelque manière au-dessus des anges? Au prêtre seul, en effet, Dieu a commis le pouvoir de « former le corps de Jésus-Christ et de l'offrir sur l'au- « tel ; )) et par là, Dieu ne fait-il pas de ses ministres mortels comme des anges de la terre, supérieurs par un côté aux anges invisibles du ciel (1)?

Comparant l'état sacerdotal avec l'état religieux, M. de Saint-Cyran, tout en tenant compte des différences, repoussait, comme une erreur énervante et mortelle, le préjugé qui met en quelque sorte à meilleur marché la perfection du premier que celle du second. Aux ecclésiastiques qui se conduisaient d'après ses lumières, il répétait sans cesse que le simple vœu du prêtre n'implique pas, au fond, un moindre renoncement que ceux du religieux. A ses yeux, le clergé était aussi une reUgiun ; car « Il est vrai, » disaitil, « que le clerc a été autant séparé, par la vocation à

[]] Lettres chrétiennes et spirituelles de Messire du Verger de Hauranne, abbé de Sainl-Cyran, 1744, t. I, p. 16, 48, 59 ; t. II, p. 440 et 727.

« la prêtrise, du commun des fidèles, que le chrétien, « par la vocation au baptême, a été séparé des hom- « mes infidèles. » Il faisait remarquer que la plus ancienne des religions n'était autre que le clergé luimême : car, à l'origine^ et longtemps, l'Eglise n'avait pas eu d'autres religieux que les prêtres ; et il voulait qu'on honorât, comme la plus parfaite et la plus excellente de toutes, celle que Jésus-Christ- lui-même avait fondée, la sainte milice sacerdotale, si pénitente et si agissante à la fois, si étrangère au siècle, et si vaillammentmêlée au siècle pour l'éclairer et le combattre (1).

A ceux qui se préparaient sous sa direction à la prêtrise seule, M. de Saint-Gyran définissait ainsi d'un mot la perfection de leur état futur : « Etre prêtre et « moine tout ensemble (2). »

Pour éveiller dans l'âme du prêtre un saint orgueil mêlé de crainte, il aimait à placer en idée le sacerdoce dans l'ordre des principautés et des royautés, et à le considérer à ce point de vue. Prince et roi, le prêtre l'était à ses yeux, mais la manière de Moïse, d'Aaron et de Jésus-Christ, c'est-à-dire plus réellement et plus

(4) Lettres chrétiennes -,1 1, p. 219, 308 ; t. II, p. 574. V. aussi le recueil àe Lettres spirituelles du même auteur, publié en 4648, t. II, p. 445.

(2) 11 n'aimait pas le terme de prêtre séculier : Tusage de ce mot lui paraissait comme un aveu d'affaiblissement et de déclin.

glorieusement qu'aucun autre : le prince et le roi des âmes, investi d'une puissance, revêtu d'une splendeur, auprès desquelles pâlissent les pompes et les grandeurs de tous les monarques de la terre. Mais, en revanche, quel poids de responsabilité sur lui ! « S'il est véritable « que les imprudences ou les crimes des princes peu- « vent coûter en peu d'instants la vie à des milliers i( d'hommes, il n'est pas moins certain que les man- !'■ « quements du prêtre négligent ou scandaleux peu- \ , « vent en un moment donner la mort à des milliers ' « d'âmes; aussi, est-ce du prêtre, encore plus juste- » « ment que des rois, qu'on peut dire : Patentes patenter i « tormenfapaiienfMf .-les puissants seront puissamment ( « tourmentés (1). ^>

Des trois grandes et principales fonctions du sacer- > doce, cellejui paraît aux esprits trompés par la routine | ou le préjugé, moins mystérieuse et moins terrible que I les deux autres, et que la vanité ou la tiédeur craignent moins de profaner, la prédication, était inflexiblement replacée au même niveau par le sévère maître. 11 s'étonnait qu'on pût s'y préparer d'un cœur moins recueilli

(l ) Lettres chrétiennes et spirituelles^ 4744 , t, I, p. 68, 4 95, 34 8, 424; t. II, p. 640, —On ne s'étonnera pas trop après cela d'entendre Ife rigide directeur conclure par cette terrible alternative : « Si le « prêtre n'est pas le meilleur, il est le pire. » Ibid, ï. I, p* 331*

et moins tremblant qu'au mystère même du sacrifice, et que la chaire parût à tant de lévites un lieu moins saint et d'un moins périlleux accès que l'autel. Il n'en voulait croire , là-dessus que les Pères, qui « relèvent tant, « d'après l'Écriture, la vertu de la parole divine, qu'ils « la mettent au pair du corps du Fils de Dieu, >> et jugent qu'il ne faut pas k une moindre disposition « pour la prêcher et opérer par elle un grand change- « ment dans les âmes, que pour consacrer le pain de « l'autel, et opérer ce grand changement du pain au « corps du Fils de Dieu, qui semble être le modèle « des autres changements spirituels (1). »

, Il ne s'en tenait pas là, et continuant de méditer sur l'un et l'autre mystère, les confrontant sous de nouveaux aspects, il en venait presque à voir dans la prédication le plus grand des deux, en un sens, et le plus redoutable pour la conscience du prêtre. « C'est par la parole, » remarquait-il, « qu'on engendre ou qu'on resswscife les « âmes à Dieu, tandis qu'on ne fait que les nourrir « par l'Eucharistie, ou, pour mieux dire, guérir,.. » — « C'est, )) ajoutait-il en termes énergiques, « c'est une « solitude que l'autel; la chaire est une assemblée « publique, où le danger d'offenser le Maître est plus

(1 ) Lettres chrétiennes, t. II, p.^ 751 .

« grand (1). » Il avouait que, pour lui, il aimerait mieux dire cent messes que frêcher une fois. Il semblait par moments demander, au sein de la grâce sacerdotale, une nouvelle grâce à part pour la prédication, comme il y en a une pour le sacerdoce même, au sein de la grâce première (2).

Sans aller aussi loin, et en gardant mieux la mesure et l'équilibre, Bossuet devait reproduire avec une admirable éloquence ce beau rapprochement, ce parallèle tout chrétien de la chaire et de l'autel. A la vérité, il n'en avait pas pris l'idée chez l'abbé deSaint-Cyran : il l'avait trouvée lui-même dans ses maîtres de tous les jours, dans Augustin, Terluîlien, Chrysostome ; mais en fouillant, comme il le faisait, dans le trésor des Pères, et en s'appropriant leurs richesses, Bossuet, ne l'oublions

c (1) Lettres chréiiennes^t.ïl^ p. 743. Et il fortifiait par différentes preuves cette idée de la grandeur suréminente de la prédication. Saint Paul dit aux Corinthiens qu'il n'avait baptisé parmi eux que Crispe et Caïus, parce que Jésus-Christ ne V avait pas envoyé pour baptiser, mais pour prêcher VEvangile. — Les douze apôtres déclarent, au ch. VI des Actes, qu'ils ne se réservent rien que l'oraison et la dispensation de la parole (Lettre Sur les dispositions à la prêtrise, \ 648, p. 9). — Saint Jean a été prêtre parfait, sans avoir servi au temple, ni offert aucun sacrifice, mais par le seul fait qu'il avait prêché [Lettres chrétiennes, 1. 1, p. 334). —Durant les quatre premiers siècles de l'Église, aux évoques presque seuls, c'est-à-dire aux plus excellents, la prédication était réservée [Ibid. t. II, p. 753). (2) Lettres chrétiennes, 1. 1, p. 435; T. II, p. 744.

pas, suivait, en même temps que l'instinct de son propre génie, l'impulsion donnée aux études sacrées par un de Bérulle, un Saint-Cyran, et par leurs premiers disciples.

Il disait donc, dans ce style plein et magnifique, qui expose avec grandeur ce que Saint-Cyran, dans son langage mâle et négligé, se borne à indiquer fortement, il disait :

« Le temple de Dieu, chrétiens, a deux places au- « gustes et vénérables, je veux dire l'autel et la chaire. « Là se présentent les requêtes, ici se publient les or- « donnances ; là les ministres des choses sacrées par- « leijt à Dieu de la part du peuple, ici ils parlent au « peuple de la part de Dieu : là Jésus-Christ se fait « adorer dans la vérité de son corps, il se fait recon- « noistre ici dans la vérité de sa doctrine. Il y a une « très-étroite alliance entre ces deux places sacrées, et « les œuvres qui s'y accomplissent ont un rapport ad- « mirable. De l'un et de l'autre de ces deux endroits « est distribuée aux enfants de Dieu une nourriture « céleste : Jésus-Christ presche dans l'un et dansl'au- « Ire. Là, rappelant en nostre pensée la mémoire de « sa passion, et nous apprenant par le mesme moyen à « nous sacrifier avec luy, il nous presche d'une ma- « nière muette; ici il nous donne des instructions ani-

« mées par la vive voix. Et si vous voulez encore un

« plus grand rapport, là, par l'efficace du Saint Esprit

« et par des paroles mystiques, auxquelles on ne peut

« penser sans tremblement, se transforment les dons

« proposés au corps de nostre Seigneur Jésus-Christ;

« ici, par le mesme esprit, et encore par la puissance

« de la parole divine, doivent estre secrètement trans-

« formés les fidèles de Jésus-Christ, pour estre faits son

« corps et ses membres (1). »

Et plus loin, après avoir rappelé ces noms mystiques j

de fain divin des âmes, et de seconde chair du fils de Dieu, !;

r; que des Pères ont donnés à la prédication ; « Que

« veulent-ils dire, Messieurs, )> demande l'orateur,

« et quelle ressemblance ont-ils pu trouver entre le

(y corps de nostre Sauveur et la parole de son Évan-

« gile? Voici le fond decette pensée : c'estqueleFilsde

« Dieu retirant de nous cette apparence visible, et dé-

« sirant néanmoins demeurer encore avec ses fidèles,

« a pris comme une espèce de second corps, je veux

« dire la parole de son Évangile, qui est en effet

« comme un corps dont la vérité est revêtue ; et par le

« moyen de ce nouveau corps, âmes saintes, il vit et

(1) Sermon Sur la parole de Dieu : t. II des Sermons manuscrits de Bossuet(Bibliothèqueimpériale), p. 434 ; éd. de Versailles, t. XII, p. 330.

« il converse encore avec nous, il agit et il travaille « encore pour nostre salut, il presche et il nous donne « tous les jours des enseignements de vie éternelle ; il « renouvelle à nos yeux tous ses mystères. ^>

« Si vous avez assez entendu cette doctrine,

« vous devez maintenant estre convaincus que les pré- « dicateurs de l'Évangile ne montent pas dans les « chaires pour y faire de vains discours qu'il faille en- « tendre pour se divertir. A Dieu ne plaise que nous « le croyions ! Ils ij montent dans le mesme esprit qu'ils « vont à l'autel, four y céUhrer un mystère, et un mtjstère « semblable à VEucharistie ; car le corps de Jésus-Christ « n'est fas plus réellement dans le sacrement adorable, « que la vérité de Jésus-Christ est dans la prédication « évangélique (1). »

Revenons à Port-Royal. La méthode de M. de Saint- Gyran est d'aller tout droit des principes les plus élevés à la pratique. Les conseils qu'il adresse au prédicateur, les règles qu'il lui trace, répondent tout à fait, par leur caractère de rigoureuse prudence, à ridée sainte et redoutable qu'il vient de donner de la prédication. Personne ne suit plus étroitement en cette

(1) Je reproduis cette dernière phrase soulignée, comme dans le manuscrit. — Cf. Panégyrique de saint Paul, éd. de Versailles, t. XVI, p. m.

matière l'austère logique de la sagesse chrétienne, tjj

D'abord, il veut qu'on se prépare, de loin à ce grand [ ministère de la parole par un profond détachement du monde et de ses vanités, par un entier renouvellement de cœur, par une vie vraiment sacerdotale, toute d'amourpourDieu et de charité apostolique pour les hommes : et par une vaste elprofonde étude des choses divines, dont la science est contenue tout entière dans l'Écriture, et chez les meilleurs interprètes et propagateurs de la sagesse des livres sacrés, qui sont les Pères de l'Église (1).

Mais, même pour le ministre armé de science et de vertu, que de périls s'offrent dans celte carrière! A quelles épreuves surtout y est exposée l'humilité, sans

(l) F. Fontaine, il/m. powr servir à Vhist. de Port-Royal, 1748, 1. 1, p. 477, 478 ; Saint-Cyran, Lettres chrétiennes, 1744, t. I, p. 20. — En traitant de l'instruction du prêtre, M. de Saint-Cyran encourage peu ses disciples à ces grandes études de théologie scolastique, qui étaient encore si fort en honneur au commencement du xvii" siècle, et par lesquelles il avait passé lui-même. Il s'accuse de s'y être arrêté trop longtemps. Tout en admirant beaucoup les grands représentants de la scolastique, saint Thomas, saint Bonaventure, il juge cette méthode d'étudier les choses de Dieu trop philosophique et trop contentieuse. Il remarque que « la plupart des docteurs scolastiques ne « lisoient pas beaucoup les anciens, quoique ceux qui les ont suivis « les aient lus encore moins ; ils conservoient plus la tradition par les « restes qui en étoient demeurés dans l'usage, que par la lecture. (' // faut, » concluait-il, « il faut toujours aller à notre source. »

laquelle toutes les autres vertus chrétiennes perdent

leur prix! Un des ennemis, auxquels M. de Saint-

Gyran, comme guide et médecin des âmes, a juré

une guerre implacable, c'est cette espèce d'amour-

i propre, le plus subtil de tous et le plus dangereux, qui

I se développe dans les plus hautes et les plus saintes

occupations de l'esprit, et en corrompt tout le mérite.

\ Il connaît bien cet ennemi-là, pour en avoir étudié

la fidèle image chez les meilleurs maîtres de la vie mo-

I raie, surtout pour l'avoir attentivement observé chez

I les autres et dans lui-même, et n'ignore rien de ses

I pièges délicats, de ses secrètes surprises. 11 sait et

I montre à merveille comme, dans les plus bienfaisants

I travaux de la pensée, dans les meilleurs emplois de la parole, on revient par une pente insensible sur soimême, pour se regarder avec complaisance, s'applaudir tout bas, se rendre hommage; comme on goûle, en s'élevant aux plus belles connaissances, cet orgueilleux plaisir qu'un Père appelle libido sciendi; comme on se sait gré de les communiquer aux autres, comme on est flatté du rôle d'initiateur et de guide des intelligences {libido excellendi) ; comme, en travaillant à revêtir la vérité des formes les plus attrayantes et les plus persuasives du langage humain, on jouit délicieusement de son esprit, sans songer à ouvrir son cœur à cette

vérité, et à se juger par elle. C'est, à ses yeux, une des marques les plus certaines de la corruption et de la misère des enfants d'Adam que cet enchantement involontaire et funeste, auquel le cœur cède à son insu, que cet ensorcellement de la vanité, fascinatio nugacitaiis (1). Il faut à tout prix vaincre le démon secret, sous peine de périr. Pour cela, le vigilant directeur veut un retranchement intérieur rigoureux, qui « sépare l'âme en « quelque façon d'avec elle-même, » autant que, par le renoncement aux biens extérieurs, elle s'est séparée du monde. Au prêtre qui doit nourrir les âmes de la parole, il prescrilun régime d'humble travail sous rœil de Dieu, de prière, de silence, et, comme il dit, « de solitude « dans la solitude même, » tout propre à opérer en lui la mortification de l'esprit (2). Il ne trouve pas bon qu'il s'applique à écrire ce qu'il doit dire en prêchant (3). L'art lui est suspect, même cet art savant et supérieur, qui ordonne et achève les belles œuvres, parce qu'il

(4) V. Fontaine, Mémoires pour servir à Vhistoire de Port- Roîjal, t. I, p. 475, entretien de Saint-Cyran avec M. Le Maître; Saint-Cyran, Lettres chrétiennes^ -1648, diverses pensées sur la concupiscence de l'esprit et de la langue, t. Il, p. 304; Cf. Lettres spirituelles du même, 4744, t. II, p. 554, 744; Sainte-Beuve, Port- Royal, t. I, %' édit. p. 453 ; t. II, p. '1 64.

(2) Lancelot, Mémoires touchant la vie de M. de Saint-Cyran^t II, p. '106, 407 ; Fontaine, Mémoires, t. I, p. 484,

(3) Lancelot, ëh'i t. II, p. 430.

offre trop de prises à l'ennemi caché : il s'en défie aussi, comme d'une préoccupation et d'un effort difficilement compatibles avec la parfaite obéissance et docilité de l'âme à tous les mouvements de la grâce, avec, cette vive et continuelle oraison que Dieu demande à ses serviteurs. Méditer longtemps en silence devant Dieu, et prier, prière et méditation confondues, voilà la meilleure préparation, et presque la seule utile, avant de parler aux âmes. Cette grande justesse de termes, cette beauté de langage à laquelle on vise dans les chaires, c'est aux académistes, et non aux défenseurs de la vérité qu'il convient de la chercher : quant au style du prêtre, il suffit presque quHl n'y ait rien de choquant (1).

Un historien de Port-Royal nous a gardé ces paroles par lesquelles M. de Saint-Cyran calmait le zèle trop inquiet d'un de ses disciples : « Si j'avois, « disait-il, « quelque occasion de prêcher, je me présenterois de- « vant Dieu pour lui demander les pensées sur le sujet « que j'auroispris : et puis simplement, je les mettrois « en chefs par écrit, et, après les avoir d'heure en heure « arrosées par de fréquentes oraisons, je m'en irois prête cher sans aucune réflexion d'esprit ni sur moi, ni sur

(1) Lancelot, ibid. t. II, p. -130. Lettres spirituelles de M. de Saint-Cyran, 1648, t. II, p. 228.

« les autres. » — « Priez, » disait-il encore, « et dites « ensuite ce que Dieu vous aura donné, elle dites sim- « plement, fhs par manière d^ exposition que de haute pré- « dication (1). » Un discours simple, grave, uni, d'une diction saine, non châtiée, sans grand mouvement, sans beauté éclatante de langage, mais pénétré de l'esprit de Dieu, et tout vivant de grâce, en quelque sorte, sous sa réserve modeste, c'était là, pour le saint abbé, la meilleure éloquence du prêtre (2). Les grands dons

(4) Y. Fontaine, Mémoires, 1. 1, p. 226, 227, — Ces idées du maître furent plus tard professées en forme par un disciple indirect, qui les compromit par défaut de tact et de mesure. Y. le discours-préface mis en tête des sermons traduits de saint Augustin par Philippe Goibaud Du Bois (le même qui répondit avec Barbier d'Aucour à la célèbre petite lettre de Racine) ; Paris, 4 694. A force d'insister sur la faiblesse des moyens humains de persuasion, et de montrer, comme on aimait à le faire à Port-Royal, l'écueil moral de l'art et du talent, à force de demander au prédicateur la simplicité désintéressée, l'abandon à Celui qui prêche en chacun de nous, ce discours semblait conclure contre toute espèce de style et d'éloquence, et réduire toute prédication à la forme la plus élémentaire d'homélie. Un des maîtres les plus sensés et les plus lettrés de Port-Royal, Arnauld, tout ami de l'auteur qu'il était, releva et réfuta tout au long le paradoxe avec une sévérité d'autant plus méritée, que le zèle de Du Bois à propager ces rigoureuses doctrines ne paraissait pas exempt d'affectation [Héflexions sur V éloquence, 1695). F. sur ce personnage dévot et bel esprit, familier des Messieurs, et membre de l'Académie française, M. Sainte-Beuve, Port-Roijal, t. V, p. 309.

(2) Ivres de ton esprit, sobres pour tout te reste.

Racine, hymne du lundi, à Laudes.

naturels, les grands talents qu'on souhaite ordinairement à l'orateur, vive sensibilité, richesse d'imagination, force et impétuosité de génie, lui semblaient autant à craindre qu'à envier : il y voyait surtout des écueils.

Toutefois, hâtons-nous de le dire, cette prudence ombrageuse, excessive, n'entraînait pas M. de Saint- Gyran à vouloir imprimer une direction trop exclusive aux études du prêtre. Dans l'éducation ecclésiastique, comme dans l'éducation chrétienne en général, il faisait aux lettres profanes leur part, et même ne craignait pas de la faire assez large, pourvu qu'une surveillance assidue, efficace, du maître sur les disciples, et surtout des disciples sur eux-mêmes, prévînt cette fièvre desavoir, cette ivresse des plaisirs de l'esprit, qu'accompagne ou que suit ordinairement V enflure du cœur. A cette condition, et moyennant ce perpétuel qui-vive, il trouvait bon que les orateurs et les poètes païens eux-mêmes, les meilleurs d'entre eux, du moinsj et les plus purs, vinssent, à leur manière, instruire el cultiver la jeunessse destinée au saint ministère. Volontiers il reconnaissait qu'il n'était pas de meilleure école pour donner à l'esprit clarté, rectitude, et aussi souplesse et mesure, pour le former, l'humaniser et le

polir. Et même, considérant les grands écrivains de

l'antiquité comme des organes de vérité, choisis par Dieu pour répandre dans le m onde les lumières de la révélation' naturelle, en attendant la morale supérieure de l'Évangile, il voyait dans l'étude de leurs ouvrages un aliment très-utile pour l'âme elle-même. Gomme on ^ s'étonnait un jour de l'entendre conseiller à un des so- fi litaires de Port-Royal, de s'occuper à traduire le De officiis, il avouait ingénument son goût pour le mora- [ liste latin, « un des hommes, » disait-il, « en qui Dieu ' «- a voulu que la raison humaine fît ses plus grands « efforts avant la loi de grâce : » et il approuvait qu'on eût sous la main de tels écrits à côté des meilleurs traités moraux des Pères et des Docteurs de l'Église, « afin, >> disait-il, « que par la comparaison des uns « avec les autres, on pût voir la grandeur de Dieu, ! « qui di jeté les fondements, pour ne pas dire seulement [ « qu'elle a tracé les figures des vérités chrétiennes dans 'J « les livres païens. » Paroles dignes du créateur de M ces Petites Écoles de Port-Royal, où les bonnes études fleurirent, comme on sait, sous la double inspiration N de la raison et de la foi, où les deux antiquités, s'appe- Î1 lant, se secondant l'une l'autre, Conspiraient à former 1 l'honnête homme et le chrétien (1) !

(1) V. Fontaine, Mémoires, 1. 1, p. \1'\ ; Sainte-Beuve, Port-Royal, 1. IV, ch. I et suiv.

La doctrine de M. de Saint-Gyran touchant la mission et les devoirs du prédicateur, si timorée et si austère qu'elle dût paraître, ne resta pas à l'état de théorie et d'idéal. Il était un de ces maîtres des esprits, doués d'une autorité singulière, auxquels on ne se donne point à demi, et dont on ne se contente pas d'applaudir les leçons, sans embrasser et faire ce qu'ils enseignent. Le genre de prédication qu'il concevait et recommandait de préférence, Port-Royal l'adopta, le pratiqua, de manière à remplir exactement sa pensée et son désir.

L'éloquence de la chaire à Port-Royal se distingue par un caractère tout particulier d'austérité, de simplicité et de réserve. La tâche de l'orateur sacré, selon Port-Royal, consiste surtout à énoncer, à exposer, dans la disposition d'âme la plus sainte, en toute fidélité et clarté, la vérité chrétienne : c'est proprement un enseignement, où le prêtre s'attache à présenter cette vérité sans ombre aux intelligences, à l'approcher toute pure des cœurs, en quelque sorte, en s'effaçant Ini-même devant elle, et en se dérobant de son mieux, pour la laisser agir par sa vertu propre. Fidèles à cette haine du moi, qui est un des grands traits de l'esprit religieux de Port-Royal, les élèves de M. deSaint- Cyran s'efforçaient, au rebours de tant d'autres, de

mettre le moins possible de leur personne dans la parole qui instruit et régénère. Ils auraient craint, en se livrant aux saillies et aux élans de l'orateur, en s'appliquant au savant labeur, à l'artifice délicat de l'écrivain, de céder à un amour-propre déguisé sous l'apparence du zèle, et de troubler, par l'accent trop marqué d'une voix mortelle, le travail secret de Dieu au fond des âmes. Leur langage porte partout la trace de ce sévère scrupule. Peu ou presque point d'images; peu de ces expressions qui attirent et qui fixent, de ces tours animés qui entraînent ; de la clarté sans éclat ; une conviction profonde sans épanchemenl, une onction intérieure sans effusion ; un style d'une trame régulière et continue, parfois un peu lâche, d'une teinte grise et uniforme : c'est véritablement une parole mortifiée et pénitente. Pour être bien écoutés et suivis, de tels orateurs veulent qu'on les aborde avec une disposition d'âme particulière. Cette médiocrité, fille de l'humilité, risque fort, aujourd'hui surtout, de lasser quiconque ne chercherait pas avant tout dans leurs écrits l'instruction et l'édification morales, une nourriture pour l'âme, une lumière pour la conduite de la vie. A cette condition seulement, on sentira tout ce qui se cache sous ces pâles dehors, et sous celte apparente froideur, de science chrétienne profonde, de

connaissance intime et délicate de notre nature, d'affectueuse et brûlante charité. Pour tenir en haleine ceux qui ne demandent à un livre que de les intéresser, la vérité et la beauté morale du fond ne suffisent pas, quand la forme est sans relief et sans nuances. Les plus sérieux auront eux-mêmes besoin d'un certain effort persévérant d'attention, pour s'habituer et se plaire au langage nu d'un moraliste tel que I M. Singlin, le sermonnaire par excellence de Portl] Royal. Il en coûtera moins- assurément pour prendre goût aux humbles et familières, mais vives leçons du Père Le Jeune, ou même pour ressaisir et appré- I cier, sous son travestissement latin, la parole âpre, mais passionnée du Père de Lingendes.

Je ne rabats rien, cependant, de ce que j'ai dit des services rendus à la chaire par le Port-Royal de Sain^ Gyran. L'esprit dans lequel ce petit bataillon de chrétiens rigides s'employa, pour sa part, à redresser la forme de l'enseignement sacré, fut, j'en conviens, radical, excessif : mais par là, et grâce à cet excès même, Port-Royal se trouva placé à cent lieues de toutes les sortes d'affectation, de tous les genres d'éloquence bâtarde que la chaire admettait encore, et n'eut jamais la tentation d'y tomber. Il y eut avant Bossuet, qu'on y songe bien, toute une école profondément pé-

nétrée de toutes les bienséances comme de tous les devoirs de la prédication, parfaitement exempte de vaine logique, de pédantisme frivole, d'élégance apprêtée et fastueuse, dont tous les discours et tous les écrits étaient autant d'exemples pratiques et vivants de modestie chrétienne, de goût sobre et pur. On n'en peut dire autant ni de l'Oratoire, qui, déjà moins sévère au temps de la Régence, s'ouvrait à demi à l'inflence de Balzac, et produisait, tout à côté des Pères Bourgoing et Le Jeune, des orateurs savamment compassés et académiquement polis, comme le Père Senault ; ni de la Société des Jésuites, où, en dépit des manifestes du Père Caussin et des exemples du Père de Lingendes, toute une veine de fadeur séraphique et de bel esprit de collège continuait à s'épancher. Même chez cet apostolique Le Jeune, chez ce grave Lingendes, la parole, toute purifiée qu'elle était par un esprit nouveau, gardait encore quelque alliage. Un peu plus de familiarité que n'en comporte le sermon populaire, un reste de trivialité, se glissaient parfois, nous l'avons vu, dans les fortes et saintes leçons dupremier. Le second, si remarquable comme, logicien et comme moraliste, était encore trop de son temps et de sa compagnie par un certain matérialisme d'imagination pieuse, qui éclate dans ses peintures funèbres, parfois dévelop-

pées avec un impitoyable et repoussant détail, dans ses vues du ciel ou de l'enfer. Ajoutez que Le Jeune,. Lingendes, le second surtout, n'avaient pas absolument renoncé aux divisions stérilement compliquées delà théologie d'école, ni tout à fait rejeté l'appareil épineux de ses formules. De toutes ces dissonances et inconvenances, de toutes ces diverses erreurs, on ne retrouve S nulle trace à Port-Royal. Là, d'uiie volonté inflexible,

et avec le plus parfait accord, on a véritablement fait table rase. Cette inexorable réforme a procédé un peu, je l'avoue, à la manière du philosophe scythe ; avec les rejetons parasites, les excroissances mal- |J^ saines, avec l'abondance stérile et nuisible, elle a retranché ce qui fait la grâce même et la légitime parure : mais, après tout, ce rude traitement a profité aux qualités de la sève, et, tout à l'heure, sous d'autres mains non moins prudentes et plus libérales, l'arbre fécond refleurissant grandira jusqu'au ciel.

Ne jugeons donc pas les prédicateurs de cette école d'après l'impression assez froide que nous recevons aujourd'hui de la lecture de leurs écrits. N'oublions pas à qui ils succédaient, et revoyons-les en leur temps, et au milieu de leur auditoire, au sein de ce mouvement religieux dont Port-Royal fut un des plus ardents foyers. On a peine à se figurer aujourd'hui quelle

séduction (le mot n'a rien de trop fort) ces orateurs si simples, si effacés en apparence, mais si fermes, si sensés, si saintement convaincus, exerçaient sur le monde choisi qui formait leur ordinaire auditoire, sur ces délicates et nobles âmes, que la fatigue du siècle, ou un impérieux besoin de progrès dans les voies religieuses, appelait au pied de la chaire de Port-Royal. L'église du monastère de Paris avait peine à contenir Taffluence des fidèles, quand M. Singlin devait y prêcher. Là, se pressaient, avides d'entendre le renommé médecin des âmes, des magistrats hautement considérés, comme MM. de Bernières et de Bagnols, de vaillants militaires comme M. de Pontis, de brillants gentilshommes comme M. de Roannès, de grandes dames, célèbres parleur esprit et leur beauté, comme madame de Longueville et mademoiselle de Vertus, des savants distingués comme M. Hamon. Dans cette foule, la sagesse persuasive de l'humble prêtre gagnait incessamment des âmes à Dieu ; elle recrutait pour le désert des Champs de nouveaux solitaires. La Mère Angélique Arnauld disait dans une lettre écrite à l'ancienne élève de Port-Royal devenue reine de Pologne : « M. Singlin fait des sermons qui ravissent l'esprit de « ceux qui l'entendent, et les cœurs de plusieurs, qui « se donnent à Dieu véritablement. Le Seigneur lui a

« lellement augmenté sa grâce depuis un an, que ses « sermons, qui ont toujours élé solides, comme votre « Majesté le sait, le sont encore davantage.... Notre « nouvelle église viendra bien à propos, car le monde « ne peut plus tenir dans notre chapelle (mars 1648); )> et au mois de juin de la même année : (c M. Singlin v< prêche sans comparaison mieux qu'il ne fit jamais, et « notre nouvelle église est toujours pleine : il se con- « vertit toujours quelqu'un (1). ))— « Ce quelqu'un, » dit M. Sainte-Beuve, « fut un jour Pascal (2). »

(■I) Lettres de la Révérende Mère Angélique Arnauld, 1742, 1. 1, p. 363, 375, 445.— « Il semble, » écriYait une autre Mère de Port- Royal, « qu'on pouYoit dire de lui ce qui se dit de saint Etienne, « qu'on ne pouvoit résister à la sagesse et à l'esprit de Dieu , qui étoit « en lui. » [Mémoires pour servira Vhistoire de Vabbmje de P. jR., '1742, 1. 1, p. 574). V. sur l'effet des prédications de M. Singlin les témoignages unanimes de M. de Sainte-Marthe, supplém. au Nécrologe de Port-Royal, M^o, p. 232; de Dufossé, Mémoires, MiS, 1. 1, p. 320 ; de Racine. Celui-ci, après avoir rapporté la nomination de M. Singlin aux fonctions' i3e supérieur de Port-Royal, en 4656, ajoute : « Il y avait déjà plusieurs années » (seize ans au moins) 't qu'il était confesseur de la maison de Paris, et ses sermons y atti- « roient quantité de monde, bien moins par la politesse de langage, « que par les grandes et solides vérités qu'il prêchoit. On les a dc- « puis donnés au public sous le nom à' Instructions chrétiennes ; et « ce n'est pas un des livres les moins édifiants qui soient sortis « de Port-Royal. » — Les cinq gros volumes de sermons, ou abrégés de sermons, qui portent ce titre, furent publiés sept ans après la mort de M. Singlin, en 1671, parles soins de ses amis, sans nom d'auteur.

(2) Povt-noyal, 1. 1, nouvelle édition, p. 472 ; t. II, p. 499.

Je voudrais faire connaître d'un peu plus près, par [| quelques citations, l'éloquence qui obtint de pareils triomphes. Mais un orateur, un écrivain comme celuilà peut-il être apprécié sur des citations ? et quel passage choisir de préférence chez M. Singlin? Rien ne brille, rien ne se détache dans la manière nette, sobre, recueillie et uniforme de ce fils de Saint-Cyran. Ce qui fait surtout la beauté de ses écrits, beauté intérieure et \4 toute morale, c'est la justesse continue et l'onction ca- î ' chée : ces mérites-là ne frappent qu'à la longue, et ne se révèlent bien qu'au lecteur assez patient pour prendre le livre comme il s'offre à lui, dans sa suite et sa ''^^ teneur même.

Voici pourtant un passage d'un sermon ou abrégé de sermon sur l'Amour des hommes, où, si je ne me trompe, il est aisé de reconnaître le coup d'œil judicieux et pénétrant du moraliste, et où la plénitude et la chaleur de cœur se font sentir sous la frugalité un peu indigente de l'expression. L'orateur vient de définir l'amitié véritable, laquelle a nécessairement l'amour de Dieu pour principe et pour soutien :

« Or, » ajoute-t-il, « quel est le principe de la plu- « part des amitiez que nous voyons aujourd'hui dans « le monde ? Les uns aiment,, parce qu'on les aime ; « les autres parce qu'on les honore; les autres parce

« qu'on leur est utile, et pour d'autres sujets sembla- « blés. On ne s'entr'aime que par des intérests tout « séculiers; et on a peine à trouver des amitiez vé- « rilables, fondées en Jésus-Christ et formées pour « Jésus-Christ. » **

« Ce n'est pas ainsi que l'apostre saint Paul aimoit « ses amis : son amour brûlant ne respiroit que Jésus- « Christ : et quoy qu'il ne vist pas dans ceux qu'il ai- « moit une correspondance de charité, il ne les en 15 (( aimoit pas moins ; parce que son affection avoit jette « de si profondes racines dans son cœur, que rien ne « la pouvoit ébranler. Mais hélas ! on ne s'aime plus k « de cette sorte! Si l'on considère bien aujourd'huy les ^^ « amitiez des chrestiens, on trouvera que l'origine en « est entièrement différente de celle de ce grand « Apostre, Je ne veux que vos cœurs pour témoins de <( ce que je dis. Si je les pouvois sonder, je vous ferois « voir que dans celte grande multitude presque toutes « nos amitiez ne sont établies que sur des intérests bas, « et ne s'entretiennent que par le commerce des né- « cessitez de la vie. »

« Mais, sans entrer dans celte discussion, vous re- « connoistrez cecy sans peine, si vous voulez exami- « ner les différents sujets qui causent des divisions « parmy vous, et qui vous rendent ennemis les uns

« des autres. Car, lorsque l'amitié n'est fondée que sur <( des intéresls humains et passagers, elle ne peut estre « ardente, ni perpétuelle : elle s'évanouit au moindre « mépris, au moindre intérest, à la moindre jalousie ; ««parce qu'elle n'est pas attachée à l'âme par cette ra- « cine céleste, qui seule soutient nos amiliez, et qui « les rend fermes et inébranlables. Rien d'humain et « de terrestre ne peut rompre un lien qui est tout spi- « rituel. La charité que l'on se porte réciproquement « en Jésus-Christ est solide, elle est constante, elle est « invincible : elle ne s'altère ni par les soupçons, ni « par les calomnies, ni par les dangers, ni parla mort « mesme. Onverroit mille périls, sans s'en étonner. « Geluy qui n'aime que parce qu'on l'aime, cesse d'ai- « mer, aussi tost qu'il reçoit quelque mécontentement « de son amy : mais icy cela n'arrive jamais, parce que, « selon saint Paul, Lâchante ne périt point. Car quel « prétexte pourriez-vous alléguer, pour avoir laissé « périr la vôtre? Direz-vous que vostre amy ne yous a « rendu que des mépris pour des déférences, et des « injures pour de bons offices? Direz-vous qu'il a « voulu vous osier la vie? Si vostre amitié a Jésus- « Christ pour objet, c'est cela mesme qui l'affermira. « Tout ce qui ruine les amitiez humaines, redouble « et fortifie les chrestiennes. Vous me demandez

« comment cela se peut faire. C'est parce que Tin-' « gratitude de vostre amy vous devient le sujet <c d'une récompense infinie, et que, plus il a d'aver- «. sien pour vous, plus vous devez estre touché de « compassion pour le secourir dans un si grand « mal. »

« Il est donc clair que celuy qui aime véritablement « dans la seule vetie de Jésus-Christ, ne cherche dans « son amy ni la noblesse, ni les dignitez, ni les ri- « chesses, non pas mesme amour pour amour; mais « qu'il aime sans intérest, sans interruption, sans re- \( froidissement, quand mesme son amy luy manque- « roit de foy, quand il deviendroit son ennemy, quand « il auroit résolu de le perdre : Jésus-Christ seul, qu'il « aime dans cette personne, soutient tout, supplée à « tout, et suffit pour tout. Tant que celuy qui aime « jette les yeux sur Jésus-Christ, son amitié demeure « ferme.

(t C'est luy-mesme qui nous a donné le modèle de « cette amitié toute divine. C'est luy qui a aimé des « ennemis et des blasphémateurs qui le haïssoient à « mort, qui ne pouvoient souffrir de le voir, qui « estoient prests à tous moments de courir aux pierres « pour le lapider; et qui les a aimez de cette charité « la plus sublime, celle qui va jusques à donner sa vie

« pour ce que l'on aime. Soyons sans cesse attentifs à « ce modèle : imitons cette charité d'un Dieu (1)... »

Voilà le style de la prédication à Port-Royal ; style avant tout clair et probe, mais non pas froid et aride, où l'âme parle aux âmes, sans se répandre ; où la vie respire, sans épanouissement et sans fleur ; style médiocre, un peu triste, mais utile, mais bien chrétien, dont la pâleur ne tient pas uniquement au défaut de génie, mais résulte en partie d'une habitude austère de désintéressement et d'humilité. « S'ils n'ont pas l'éclat « et la couleur de la lumière, » a dit l'auteur de Port- Boyal des (écrivains de cette école, « ils en ont la « chaleur et la salutaire influence (2) ; » si l'on ne voit pas chez eux le rayon, on sent du moins le foyer.

Les émotions d'une destinée aussi traversée et aussi orageuse que le fut celle de Port-Royal au xvif siècle,

(\) Instructions chrestiennes^ 1. 1, p. 7'16.

(2) F. les jugements de M. Sainte-Beuye sur de Saci, considéré comme directeur et comme écrivain (M. de Saci prêcha peu) ; t. II, p, 325 ; surDuguet, t. V, p. 403. — Arrivante M. de Saint-Cyran par un riant détour à travers saint François de Sales, le même écrivain rappelle le mot de saint Bernard : Lucere et ardere perfectum est : « Nous arrivons, » dit-il, « à ceux qui brûlent, mais ne luisent pas. » (t. I, p. 284). — V. aussi dans Chateaubriand et son groupe littéraire, une remarquable définition du style chrétien, inspirée au critique des Martyrs par son étroite familiarité avec les hommes de Port-Royal ; 1. 1, p. 283.

triomphèrent-elles quelquefois de cet esprit de retenue et de silence? Une parole plus vive et plus expansive, des accents plus émus et plus voisins du pathétique, quelque chose enfin de plus semblable à Téloquence proprement dite faisait-il par moments irruption dans la chaire de Port-Royal, quand l'ennemi était aux portes du saint asile, lorsqu'à la veille de la dispersion et des exils, la communauté désolée se pressait une dernière fois autour du guide chéri qu'elle allait perdre, ou lorsqu'après l'orage, elle se trouvait, comme par miracle, de nouveau réunie dans la vieille nef reconquise ? Souvent le prédicateur séparé par la persécution de son I fidèle auditoire, le rejoignit à la dérobée, dans l'ombre, en usant de pieux stratagèmes. Dans le temps où les religieuses étaient gardées prisonnières au Port-Royal des Champs, en plein hiver de l'année 1664, M. de Sainte-Marthe (le second et le successeur de M. Singlin) partait souvent le soir de Paris, ou de la maison qu'il habitait près de Gif, et arrivait le long des murailles du monastère, à quelque endroit convenu d'avance et assez éloigné des gardes ; là, il montait sur un arbre, assez près du mur, au pied duquel, en dedans, étaient venues les religieuses du côté du jardin; et de cette tribune improvisée, il leur adressait des discours propres aies fortifier dans leurs disgrâces et à les

consoler (1). Quelle source de pathélique et d'éloquence dans le mystère et la singularité de telles entrevues ! Mais à Port-Royal, en toute situation et dans toutes les fortunes, fût-on intérieurement assailli des émotions les plus profondes et les plus légilimes, la vigilance sur soi, le qui-vive contre la nature et les sens, restaient les mêmes : tandis que la chair frémissait, que les coeurs blessés saignaient, l'habitude de gravité repliée, d'austère et douce réserve, ne fléchissait pas : tout allait du même train sous l'orage (2). La parole vive à Port-Royal, même aux jours des grandes épreuves, n'eut donc probablement rien de bien différent de la parole écrite, conservée jusqu'à nous, sur laquelle nous jugeons son génie et son éloquence. N'oublions pas toutefois qu'un des premiers noms

[\] Y. Vies intéressantes et édifiantes des Religieuses dePort-Royal, 4750, 1. 1, p. 387 ; Sainte-Beuve, 1. 1, p. 29 ; t. IV, p. 239.— Claude de Sainte-Marthe fut un des plus saints confesseurs et des prédicateurs les plus efficaces à Port-Royal. Il y remplit cette double tâche de 1 656 à i 661 , et de 1 669 à 1 678. Le recueil de ses lettres et discours spirituels montre en lui un autre Singlin, encore plus humble, s'il est possible, plus empressée s'effacer. Nicole le mettait, pour la sainteté, au-dessus de tous les solitaires. C'est entre ses bras que voulut mourir Pascal.-— Né en 1620, mort en 1690.

(2) Entre autres moments dramatiques et touchants de l'histoire de Port-Royal, où se marque ce stoïcisme chrétien, voyez celui que retrace si bien M. Sainte-Beuve, t. II, p. 369; récit des funérailles de M. de Saciet des morts qui suivirent.

PORT-ROYAL. 3u;J

d'orateurs, une des grandes célébrités de la chaire avant Bossuet, se rattache à Port-Royal par un lien très-étroit. Le fameux Père Des Mares, élevé à l'Oratoire, sous les yeux de Pierre de Bérulle, avait, sans répudier sa compagnie, écouté les leçons et subi TascendaritdeM. de Saint-Gyran, et déjà, soiis son titre d'Oratorien, c'était un Port- royaliste du dehors, des plus fidèles, lorsqu'il fit, vers l'année 1637, son début de prédicateur avec un succès qui alla croissant sous la Régence, jusqu'en 1648, où, soit divergence sincère elpassionnéesurquelques points de doctrine, soit rivalité envieuse, un parti puissant se déchaîna contre lui et le fit exiler de la chaire (1). Il n'y put remonter que vingt ans plus tard, en plein règne de Louis XIV ; mais

['I) En tout cas, les adversaires du P. Des Mares eurent le tort de ne garder avec lui aucune mesure. Les Jésuites l'attaquèrent avec feu dans les chaires ; quelques-uns avec une violence burlesque : « Le P. Bonnefond, faisant le catéchisme dans l'église des Jésuites, « entreprit de soulever le peuple contre lui ; car, prenant son bon- « net à deux mains et l'enfonçant sur sa tête, il s'écria d'un ton sé- « ditieux ; Quoi 1 peuple de Paris, souffrir ez-vous qu'on vienne planter « le pétard jusqu'à notre porte? » (le Père Des Mares prêchait dans ce temps-là à Saint-Paul, tout près de l'église des Jésuites.) « Et. dans « sa chaleur il se laissa aller à bien d'autres emportements, ce qui « faillit causer une sédition contre les Jésuites mêmes. )) [Articles dô plusieurs grands hommes de rOraloire^ Archives de l'Empire, M. nOB, Vie du P. Des Mares.) Ce Père se vit, dans le même temps, en bulle à d'étranges accusations. Comme il avait enseigné, dans Un sermon, à Sainl-Eustache, jusqu'où doit aller, suivant l'Evangile, la

soa talent était sprti si populaire de cette épreuve de dix années, une impression si vive était restée de ses leçons, que, lorsqu'il lui fut donné de reparaître, déjà sexagénaire, au lendemain de la paix de l'Église (1669), une foule immense accourut au premier bruit de son retour ; les cœurs s'ouvrirent comme autrefois à sa parole, dont la vieillesse n'avait en rien refroidi raccent. L'Avent qu'il prêcha à Saint-Roch, au milieu d'un coîif cours extraordinaire, n'eut rien à envier au succès du jeune Bourdaloue, qui produisait alors pour la première fois à Paris un talent aguerri par un laborieux et brillant noviciat dans les chaires de province. Cette station de Saint-Roch fil événement; et laissa un profond souvenir, que Boileau, vingt-cinq ans plus tard, trouvait encore vivant autour de lui, et qu'il se plaisait à consacrer, en faisant dire à l'un des interlocuteurs de sa satire Sur ks femmes (1693) :

Sur ce point si savamment touché,

Des Mares, dans Saint-Roch, n'auroitpas mieux prêché.

Cette éclatante revanche d'un long silence fut d'ailmodération d'un chrétien dans l'usage des plaisirs des sens,,« on « prétendit qu'il avoit prêché contre les parfums et les odeurs, et « qu'il en vouloit à la Reine-mère, qui passoit pour les aimer fort et H en user fréquemment; » et la Reine eut d'abord la faiblesse de le croire. {Ibid.)

PORT-BOYAL. 355

leurs aussi courte que glorieuse. Assailli de nouveau par une ardente cabale, menacé d'interdit, d'exil même, le Père Des Mares accepta l'asile que lui offrait dans ses terres le vertueux duc de Liancourt, et y acheva sa vie, solitaire et caché, dans l'étude et la prière (1). Rien de lui, malheureusement, ne s'est conservé jusqu'à nous; mais, d'après les récits et jugements contemporains, il semble permis de croire que la sagesse un peu terne du style de Port-Royal dut s'éclairer chez lui de quelques nuances plus vives; qu'à la gravité saine des Singlin, des Sainte-Marthe, il joignit des formes de raisonnement plus animées , plus oratoires, une dialectique plus pressante, une action plus faite pour les foules, plus expressive, sans être moins sévère (2). De l'orateur, il dut avoir le prompt coup d'œil

{\)V. ViesintéressmUs et édifiantes des Religieuses de Port-Royal et de plusieurs personnes qui leur étoient attachées, Amsterdam, 4780, t, 1, p, 457 ; Journal du Président Olivier d'Ormesson, publié parM. Chéruel, 1. 1, p. 435, 443. Cf. extraits des mémoires d'André d'Ormesson, joints au journal du Président, t. II, p. 639.

(2) « Il ne disoit que des choses solides, qui alloient au cœur, et « d'une manière très-persuasive, pieme d^ onction et de force. )> [Vies intéressantes, t. I, p. 470). Le même biographe remarque que la beauté de sa voix, la sincérité et la convenance de son geste aidaient merveilleusement chez lui à l'effet des paroles : « Tout parloit « en lui, jusqu'à l'air de son visage, qui étoit mortifié, recueilli, et « qui marquoit toujours que son cœur, parfaitement d'accord avec « son extérieur, étoit touché le premier des choses dont il vouloit « toucher les autres. » [Ihid. p. 461).

et l'à-propos soudain, l'homme qui ua jour accueillit ainsi la visite imprévue du vainqueur de Rocroy : « Le « grand Condé voulant entendre le Père Des Mares, « arriva comme le sermon étoit commencé. Le prédi- « cateur se tut, jusqu'à ce que le prince fût placé, et « s'adressant à lui : «Monseigneur, » dit-il, * j'explique a cet endroit de l'Évangile où il est dit que Jésus-Ghrist « guérit une main sèche. Il m'est très -glorieux que « Votre Altesse vienne augmenter le nombre de mes « auditeurs. Je prie le Seigneur de consacrer ce bras « qui est la terreur de toute l'Europe et le bonheur « de la France; mais en même tempsque Votre Altesse {< se souvienne que si elle ne rapporte pas à Dieu tous « ses exploits, commeàsafin dernière, Dieu permettra « que ce bras sèche comme celui de notre Évangile...» « Et il reprit son sermon, qui étoit fort pressant. Le « prince, en sortant, dit à deux Jésuites qui l'accom- (( pagnoient : « On me Tavoit bien dit que cet homme « étoit dangereux ; si je l'entendois une seconde fois, « Je me convertirois (1). »

Au reste, qu'un talent d'une énergie plus populaire, d'une physionomie plus vive, se soit rencontré au sein de cette austère école, cela au fond importe assez peu.

(1) Vies intéressantes, 1. 1, p. 488. C'est ce même Condé, qui, un jour, en voyant arriver Bourdaloue, s'écria '.Silence! voilà V ennemi!

Je ne liens pas à revendiquer pour Port -Royal une sorte d'intérêt qu'il n'a pas cherchée, et dont sa gloire n'a pas besoin. Je laisse ce qui a pu li'être qu'une exception heureuse, et je reconnais, s'il le faut, avec deMaislre, que la famille spirituelle de Saint-Cyran n'était pas une école adorateurs (i). Qu'importe, après tout, si l'éloquence peut revêtir toutes les formes et tous les costumes, les plus humbles comme les plus magnifiques : si le simple et recueilli Gésaire d'Arles a su pénétrer dans les âmes comme l'ingénieux et pathétique saint Augustin ; s'il y a un rôle utile, efficace, assuré dans la prédication moderne aux Singlin comme aux Bossuet ? Permettons à de Maistre de refuser aux sermonnaires de Port-Royal un titre qu'eux-mêmes n'ont pas ambitionné : mais ne tolérons pas l'injustice dont il se rend coupable à leur égard, lorsqu'il ajoute : u II n'y arien de si froid, de si vulgaire, de si sec, que « tout ce qui est sorti de leurs mains. Deux choses « leur ont éminemment manqué, l'éloquence et l'onction ; » lorsque, par une étrange boutade, il s'écrie : « Je te vo- « mirait dit l'Écriture en parlant à la tiédeur; j'en dirais « autant en parlant à la médiocrité ! Je ne sais comment « le mauvais choque moins que le médiocre continu.

(1 ) De VÉglise gallicane^ ch. v, Port-Royal.

« Ouvrez un livre de Port-Royal, voué direz sur-le- « champ en lisant la première page : il n'est pas assez «bon, ni assez mauvais pour venir d'ailleurs. Il est « aussi impossible d'y trouver une absurdité ou un « solécisme qu'un aperçu profond ou un mouvement « d'éloquence; c'est le poli, la dureté et le froid de là « glace (1). » Quel parti pris de sévérité, ou quelle légèreté paradoxale dans ce jugement! Et un peu après, croyant leur porter le coup dé grâce, il ne voit pas quelle concession il leur fait et quel hommage il leur prépare. « Étrangers, » dit-il, « à tout ce qu'il y à de « noble, de tendre, de sublime dans les productions « du génie, ce qui leur arrive de plus heureux dans « leurs meilleurs moments, c'est d'avoir raison. » Quoi donc ! est- ce là un si mince avantage, un mérite si vulgaire ? Avoir raison ne donne-t-il droit qu'à cette espèce de louange ironique et de félicitation dédaigneuse ? Déraisonner, en ce monde, est malheureusement chose si facile et si commune, que c'est en effet un précieux bonheur et un mérite distingué d'avoir raison : c'est souvent une glorieuse exception

l\) De VÈglise gallicane, ch. v. De JMaistre s'est refusé d'abord â compter Pascal parmi les écrivains de Port-Royal. Et il est vrai qu'un Pascal fut, avant tout, lui-même, et qu'il ne relève, à proprement parler, d'aucune école.

et un rare privilège. Ce qui fait précisément pour nous la haute valeur et la solide originalité des hommes de Port-Royal, c'est qu'ils ont aimé, servi la raison, dans un temps où ses droits étaient encore si mal établis et ses conquêtes si peu avancées ; c'est qu'ils ont été, pour leur bonne part, dans la littérature religieuse et dans la chaire, les restaurateurs de la raison chrétienne (l);Gé titre, auquel ils ont un droit incontestable, est assez beau, et suffit à leur gloire.

('I) Je laisse toujours de côté, bien entendu, la théologie contentieuse et le débat sur un point du dogme.

Je crois avoir établi par de solides preuves qu'il y eut au XVII" siècle, pour relever la prédication si tristement tombée sotis les Valois, et restée si bas sous le premier des Bourbons, plus que des tentatives isolées, plus que des efforts épars et intermittents ; qu'il se fit en ce sens, pendant près de cinquante années, un travail vaste et continu, dont les effets, déjà aisément appréciables vers le temps de la mort de Richelieu, étaient tout à fait sensibles à la veille du jour où parut Bossuet (1655). *

La réforme de l'éloquence sacrée au xvii» siècle, [ avant son glorieux épanouissement sous Louis XÏV, : est un fait certain et digne de mémoire, jusqu'ici trop , vaguement ou trop inexactement signalé par la criti- , que littéraire, ou par l'histoire religieuse elle-même. I Née de ce réveil sincère de l'esprit chrétien qui se ma-

nifesta au lendemain des conflits douloureux et des agitations dissolvantes du xvi' siècle, appuyée dès l'origine sur une active rénovation des mœurs et des études ecclésiastiques, cette réforme se propagea et grandit, nous l'avons vu, par les efforts combinés des hommes de foi, de talent et de vertu dans lesquels se personnifiait le mouvement religieux du temps, et par l'émulation féconde des trois sociétés célèbres qui en étaient les principaux foyers (l'Oratoire, les Jésuites, Port- Royal). Entravée, retardée par plus d'un obstacle, elle marcha lentement, laborieusement, mais marcha sans relâche. Je ne crois rien exagérer en disant qu'à h date où je suis parvenu, et où je dois m'arrêter, elle était déjà très-avancée; qu'elle avait, dans un grand nombre de chaires, rétabli, à la place d'une dialectique stérile, ou d'un savoir profane et frivole, la science féconde de l'Évangile, et substitué aux licences d'une parole triviale, ou à la vaine pompe d'un style fastueux, la dignité, la liberté et la modestie du discours pastoral : qu'enfin elle avait remis en honneur la vraie méthode, les vraies formes de l'enseignement chrétien.

Le souvenir d'une telle œuvre méritait bien d'être consacré dans l'histoire de nos idées et de nos croyances, autrement que par le laconique hommage de quelques louanges banales. Pour honorer l'intelli-

gence et lé zèle des courageux auteurs de cette révolution salutaire ; pour rendre justice à un Le Jeune, à un Lingendes, à ces hommes de sens et de cœur, dont la raison, échauffée par l'ardeur du sentiment religieux, fut parfois éloquente, ce n'était pas assez d'une simple mention, d'une courte inscription honorifique, trop aisée a oublier, comme tout ce qui rappelle un fait et un nom, sans retracer distinctement un rôle, sans évoquer une physionomie. L'honneur d'une attentive et particulière étude leur était assurément mieux dû qu'à tant de talents également secondaires, et bien moins utiles, qu'à tant de frivoles renommées, dont on s'est plu de nos jours à rassembler curieusement ou à retrouver les titres.

En m'appliquant à mettre leurs mérites en lumière, je ne crois point avoir dissimulé leurs côtés faibles. Dans la voie meilleure qu'ils ont su trouver et suivre, j'ai dit quels ont été leurs faux pas et leurs écarts : j'ai dit les concessions que, sans le savoir, ils faisaient euxmêmes par instants aux travers qu'ils combattaient, et aussi, coniment ils ont exagéré parfois leurs excellents principes de simplicité et d'austérité. S'il est juste de reconnaître que la vraie et bonne prédication a été par eux retrouvée et mise en honneur, il fautavouer qu'elle n'a reparu dans leur bouche ni toujours complètement

épurée, ni assez riche d'inspiration et d'éloquence pour éclipser définitivement ce qui restait encore de faux talents en crédit, et pour ramener de toutes parts le goût public à la vérité. Au génie seul il est donné de marcher d'un pas sûr et infaillible dans le droit chemin, et de s'y faire suivre victorieusement par tout le monde. Le vrai, pour triompher pleinement, doit se montrer dans tout son éclat, c'est-à-dire apparaître revêtu de la splendeur du beau. Le bon sens, le talent honnête et sage préparent et même commencent les révolutions du goût : seul, le génie, par son action toutepuissante, les accomplit.

Le véritable réformateur de l'éloquence sacrée fut donc, en un sens, celui-là même qui la porta à un degré de beauté et de grandeur inconnu des siècles précédents : ce fut Bossuet. Quand une telle voix parla ; quand on entendit ce théologien, qui, sans transporter l'École dans la chaire, sans appareil compliqué de démonstration, sans nuageuse subtilité, s'élevait d'un plein vol aux plus sublimes hauteurs du dogme chrétien, et y emportait ave& lui ses auditeurs étonnés de pénétrer si avant dans ces mystères; ce moraliste à l'expérience profonde, aux regards perçants, à qui rien n'échappait des secrets de la nature humaine et de la vie, pour qui le cœur humain, cet obscur

abîme, n'avait point d'ombres; ce dialecticien au langage animé et poétique; cet orateur inspiré et réglé, noble sans faste, familier sans bassesse, riche de tous lesTtôns et de tous les accents, tour à tour grave, doux, austère, insinuant, pathétique, sublime, toujours simple ; talent complet, âme immense, génie multjiple, véritablement fait pour servir d'organe à cette religion qui sait parler à tout l'homme, et pour exprimer toutes les tendresses du christianisme, comme toutes ses sévérités et toutes ses grandeurs (1); alors une nouvelle lumière se fit dans les esprits: on reconnut à plein la frivolité et l'impuissance des faux talents dont la vogue se soutenait encore, appuyée sur un reste de mode ou de préjugé; on s'étonna d'avoir pu si longtemps confondre l'éloquencedu saint minislèreavec ces subtiles démonstrations ou ces déclamations insipides qui en avaient pris la place. Ce faux art moderne de la chaire, en qui un reste des procédés scolastiques se combinait avec les traditions pédantesques de la Renaissance, succomba sous le mépris public, disparut pour jamais. A l'école du pathétique et du sublime,

('!) « La grandeur de resprit de Bossueta caché à beaucoup de « gens sa sensibilité, comme la douceur des vers de Racine leur « cache sa vigueur et sa force. » (Nisard, Histoire de la littérature française^ t. IV, p. 238). ,

les dernières illusions tombèrent, les dernières incertitudes s'évanouirent, et le règne de l'art simple et fécond et du grand goût commença.

Toutefois, cette éducation suprême des esprits pai la parole d'un Bossuet ne se fit pas en un jour. Le goût public, quand il a longtemps erré, ne revient et ne se fixe qu'après de longues oscillations. Des orateurs obstinément fidèles aux modes expirantes recueillirent encore plus d'un applaudissement en face de la chaire même de Bossuet (1). La réputation des talents estimables qui avaient de leur mieux frayé la route au génie, ne pâlit point à son apparition autant qu'on pourrait le croire (2). On dirait, à voiries témoignages d'admiration prodigués à quelques-uns d'entre eux à l'heure même de la popularité croissante de Bossuet,

(1) Un de ces attardes, Fr. Faure, év. d'Amiens, était encore forl suivi en 4 660 et dans les années suivantes. V. comme échantillon de l'incorrigible mauvais goût de ce prélat, son 0. F. d'Anne d'Autriche.

(2) Le Père de Lingendes meurt dans toute sa gloire en 1660. - Les chaires se disputent Senault, sexagénaire, jusqu'en 4669, où il se retire, vaincu par l'âge. — Deux autres estimables devanciers de Bossuet, Biroat et Texier, sont à l'apogée de leur succès dans ces années mêmes oiiBossuetse déploie tout entier, '1660.— 4669. V. Ga- %eUe de France^ et Liste générnU des prédicateurs qui ont prêché rAvenl et le carême en la ville et faubourgs de Paris tie 1 646 à 4700, (Bibl. imp.) F. aussi comment Bossuet était jugé et classé en 4662 par un professeur d'éloquence sacrée, dont Fléchier a fait l'éloge en vers, par Richesource. Rhétorique des Prédicateurs, p. 204 et 44 9.

que celui-ci n'est point encore venu : tant ont de peine . à se répandre le sentiment juste et la pleine intelligence de la vraie et durable beauté ! tant il est difficile aux contemporains de mettre un homme supérieur à son véritable rang! L'histoire poursuivie jusqu'au bout, et de tout point complète, de la réforme du goût dans la chaire, au xvif siècle, devrait donc dépasser cette date, solennelle d'ailleurs, des premières prédications deBossuet à Paris (1657) ; elle se prolongerait, en se confondant avec l'histoire même des ouvrages et du génie de Bossuet, jusque vers la fin de sa carrière oratoire (1669 ou 1670), et, par conséquent, aurait aussi à tenir compte de l'effet produit ;par la parole naissante de Bourda,loue ; car, par un bonheur providentiel, ce fut au moment même où Bossuet, appelé à une autre tâche, allait quitter la chaire, que Bourdaloue y parut, non, comme le dit Voltaire, pour le faire oublier, mais pour le remplacer à sa manière, et continuer, sous une autre forme, la tradition retrouvée de la grande éloquence chrétienne.

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