A8 ‘DES PRINCIPES DE L'ÉCRITURE PHONÉTIQUE
disposition particulière des organes de la parole. Or il est facile de concevoir que ces organes, ainsi disposés, ne pourront donner passage qu’à ce seul et unique son, puisqu'ils ne sont pas par euxmêmes agents de production, et qu'ils ne font qu'imprimer une valeur nouvelle aux sons sortis du larynx. Ces sons ne pourront donc être différents tant que la même disposition des organes de la parole sera maintenue. Passant par la même voie, heurtant les mêmes organes semblablement placés, le son pourra bien changer, suivant la différence de l’émission par le larynx, de force, d'expression, de qualité en un mot; mais ilne pourra changer de valeur.
Si donc il n’est pas impossible, si même il est à observer dans certains cas, que deux dispositions différentes des organes de la parole donnentdeux sons de valeur sensiblement identique (1), à l’inverse il est complètement impossible que la même disposition des organes de la parole donne deux sons de valeur différente.
Chacun peut se convaincre par une expérience décisive, de l'exactitude de la proposition que nous avançons. Qu'ilarticule un son net, distinct: puis qu’il essaie, en conservant identiquement la
(1) V. p. 89 à la note 2; V.aussi dans M. Max Müller (Leçons sur la science du langage, trad. Harris et Perrot, p. 176) les diverses manières d’articuler le son t.
même disposition des organes de la parole, et en faisant agir de même ceux de ces organes que l’articulation meten jeu, d'émettre un son de valeur différente : il lui sera impossible dele faire. Ou le même son sortira malgré tous ses efforts, ou, s’il en sort un autre, c’est qu'insensiblement et malgré lui il aura modifié en quelque point, quelquefois très-légèrement, mais toujours d'une manière appréciable, la disposition ou le jeu des organes de la parole.
Nous pouvons donc poser en principe, si nous considérons les sons seulement au point de vue de leur valeur, que chaque position des organes de la parole, à l’aide de laquelle on articuie un certain son, ne peut servir à articuler que ce seul et unique son.
Mais si ces positions étaient indéfinies, il s'ensuivrait que le nombre des sons articulés de valeur différente le serait aussi. A la limitation du nombre des sons de valeur différente que peutarticuler l’appareil vocal de l’homme, limitation qui est la base de tout système d'écriture universelle, s’opposerait alors, non plus la possibilité d'émettre plusieurs sons de valeur différente en laissant les organes de ia parole dans la même position, mais bien la possibilité de modifier d’une manière indéfinie, en même temps que la position des organes de Ja parole, la valeur des sons qu'ils peuventémettre. [ei encore une étude consciencieuse
du jeu de l’appareil vocal, démontre qu’il n’en est pas ainsi.
I ne suffit pas, en effet, pour qu’il se produise des sons articulés ayant une valeur nette et distincte, que l’air, chassé du larynx, vienne frapper les organes de la parole : il faut de plus que ces organes présentent une disposition particulière, capable de donner au son un caractère de netteté suffisant pour le distinguer de tousles autres sons, et pour lui constituer une individualité , une valeur propre. Or cette disposition particulière ne se rencontre pas dans toutes les positions que peurvent prendre les organes de la parole, mais seulement dans quelques-unes d’entre elles; etsi l’on essaie d'émettre un son en dehors de ces positions privilégiées, par exemple, alors qu'on à déjà abandonné l’une d’elles sans en avoir encore obtenu une autre, il ne sort rien qu'un bruit confus et indistinct, une sorte de cri ou de râlement inarticulé et sans valeur déterminée, et point un son à valeur nette et précise qui puisse se classer parmi les sons susceptibles d’être utilisés dans le langage.
Il suit de là qu’il faut en règle générale rejeter l’opinion admise par un grand nombre d'auteurs (1)
(1) V. particulièrement Segond (Mémoire sur la parole, inséré dans les Archives générales de médecine de 1847, 4° série, t. XIV). Cet auteur, ordinairement si judicieux,
et fondée surtout sur la confusion entre les différences de valeur etles différences de qualité des sons, qui consiste à croire qu’on peut passer d'un son articulé à un autre son articulé de valeur différente, par gradations successives, en émettant une série de sons articulés intermédiaires entre les deux sons principaux. Ici encore, on peut serendre compte, par une expérience attentive, de l'impossibilité ou tout au moins de l’excessive difficulté d'arriver à ce résultat.
Qu'on essaie, en passant d’ur son articulé à un autre son articulé de valeur différente, d’articuler un son intermédiaire : on n’y parviendra pas. On pourra bien donner au son primitif les nuances les plus diverses ; on pourra même, tout en continuant à l’articuler, modifier sensiblement la disposition de l’appareil vocal : car il est certaines limites parfois fort étendues danslesquelles il peut se MOouvoir sans qué la disposition nécessaire à
est entrainé, pour soutenir sa théorie, d’après laquelle les différences de valeur entre les voyelles proviennent de la longueur et de l’ouverture du canal buccal, théorie qui peut être juste en elle-même, à prétendre que toutes les voyelles, dérivant en quelque sorte les unes des autres, se rangent en trois catégories graduées ainsi qu’il suit : 8, 0,0, eu, u;. 2° è, è, é, 1; 3° an, in, on. un. Les explications données jusqu'ici suffisent pour réfuter cette idée. Voir aussi Ackermann (Essai sur l'analyse physique des langues, p. 12).
l'articulation du son soit perdue (1); les organes qui ne participent point à cette articulation , peuvent notamment être déplacés d’une manière trèsappréciable. Mais quand on aura dépassé la limite extrême où l'articulation du premier son est encore possible, ou bién l’on émettra un son inarticulé, ou bien l’on articulera directement le second son, ou plutôt, et c'est presque toujours ce qui s’est produit dans les nombreuses expériences que nous avons faites à ce sujet, on émettra un son sourd, traînant, prolongé, qui variera de l'un à l’autre des deux sons principaux, entre lesquels on essaiera vainement de se placer.
Je dois dire cependant que quelques-uns, en très-petit nombre, de ceux qui ont bien voulu m'assister dans ces expériences, ont cru distinguer certains sons intermédiaires entre deux sons principaux, par exemple entre les voyelles d’une même série (v. p.71ets.). Ces sortes de sons intermédiaires se produiraient lorsqu'on passe insensiblement de l’une à l’autre. Pour moi, il ne m’a jamais été possible de les entendre, quelque effort que j'aie fait pour y parvenir. J'ai toujours entendu et entendu seulement, ou l’un des deux sons principaux, ou un son absolument confus et
(1) V. dans M. Max Müller (Leçons sur la science du langage, trad. Harris et Perrot, p. 176) les diverses positions que comporte la prononciation des sons k et t.
inarticulé. Quoi qu’il en soit, il est certain (en admettant, ce que je persiste à ne pas croire, qu’il existe des sons articulés intermédiaires), que trèspeu de personnes peuvent les articuler et ne le peuvent qu'au prix d'efforts considérables. Cette difficulté d'émission, jointe au peu de netteté des sons en question, empêchera toujours qu'ils ne soient employés dans le langage. Nous pouvons done, au point de vue pratique, les négliger.
En fait, dans toutes les langues que j'ai entendu prononcer, j'ai reconnu que les sons principaux et particulièrementles voyelles reçoivent les nuances les plus différentes et peuvent parfois, tout en conservant la même valeur, se classer par séries correspondantes à la progression de certaines de ces nuances. Mais je n’ai pu constater, malgré toute l’impartialité et même la bonne volonté que j y ai mises, aucun son, et moins encore aucune série de sons, intermédiaire entre deux sons principaux de valeur différente. Tous les sons qui m'ont été signalés comme tels, et ils sont nombreux, m'ont paru, après une étude attentive, ou rentrer dans l’un de ces sons principaux, tout en étant caractérisés par quelque nuance particulière plus ou moins marquée ; ou constituer des sons de valeur variable, c’est-à-dire se prononçant indifféremment d’une manière au d’une autre, par exemple «a ou o, d ou t, t ou c dur.
Cette indécision de certains sons, fréquente
D4 DES PRINCIPES DE L'ÉCRITURE PHONÉTIQUE, dans les langues polynésiennes (1), se remarque même dans quelques langues européennes. Mais ce serait, suivant moi, une erreur absolue que de considérer ces sons indécis comme intermédiaires entre deux sons principaux de valeur différente, par exemple entre a et o, entre t et cdur. .
Une autre opinion moirs admissible encore quoique certains auteurs distingués s'y soient railiés, consiste à établir une comparaison ou une corrélation entre les sons de valeur différente employés dans le langage et les tons ou notes de musique (2) “Pour les différences de qualité des sons, cette comparaison se comprend, et les notes de musique ne sont elles-mêmes que le résultat d’une différence de qualité entre les sons. Pour les différences de valeur, je considère l’assimilation comme absolument et de tous points inexacte. Chaque son ou plutôt chaque syllabe, quelles que soient les voyelles et les consonnes qui entrent dans sa composition, peut être prononcée d’une manière plus grave ou plus aiguë, et correspondre dès lors aux différentes notes de la gamme. Ilestpossible que certains sons résonnent mieux dans les notes graves, et d’autres dans les
(1) V. M. Max Müller (Leçons sur la science du langage), trad. Harris et Perrot, p. 211 ets.
(2) Un réformateur, cité par M. Erdan (les Révolutionnaires de l'A B C, p. 55), M. Leray, est tombé pleine-
ment dans l’erreur que je combats. Il s’est posé comme problème de noter la prononciation comme on note la
notes aiguës ou que certains sons correspondent plus particulièrement, par les vibrations harmoniques qu'ils engendrent, à certaines notes (1). Mais, au point de vue de l'impression que les sons font sur l'oreille, aucun ne correspond plus particulièrement à une note quelconque.
À ce point de vue de l’impression produite sur l'oreille, l'assimilation des sons de valeur différente avec les notes de musique m'a toujours paru être du ressort de l'imagination plutôt que duressort de l'étude scientifique et de l’observaiion. La confusion faite par les auteurs entre les différences de valeur et les différences de qualité des sons, et l’absence de netteté et de précision dans les idées qui résulte de cette confusion, peuvent seules expliquer une pareille assimilation. Les notes de musique forment une série ascendante de sons superposés les uns aux autres.
Entre deux sons principaux de la série se place
musique, et a cru reconnaître dans le langage des sons, des demi-sons et des quarts de son, comme on distingue dans la musique les demi-soupirs et les quarts de soupir. V. aussi F. L. (Lhuillier, Essai d'un alphabet rationnel, Paris, 1859), et Ackerman (Essai sur l'analyse physique des langues, p. 11 et 12) qui range les huit voyelles principales en une gamme où « est l’octave de ou et établit également une gamme de consonnes.
(1) Le professeur Helmholtz (Die lehre von dem Tonempfindungen, la théorie de la recherche des tons), s’est livré sur ce point à de curieuses recherches. Il est arrivé à cette conclusion qu’au point des vibrations harmo-
une quantité indéfinie de sons intermédiaires, et l'imperfection seule de notre oreille nous empêche de les utiliser tous, et nous amène à n’en retenir qu’un ou deux qui forment le dièze de la note inférieure et le bémol de la note supérieure (1). Les sons de valeur différente qui composent le langage sont au contraire des sons parallèles, distincts et indépendants les uns des autres. Ils ne sont ni gradués ni superposés. Ils ne sont pointreliés par une série de sons intermédiaires ; et les divisions en catégories, groupes ou séries qu'on en peut faire, n’ont rien d’analogue à la combinaison des notes de musique. n’y a donc aucune assimilation à établir entre deux classes de sons aussi différents.
niques, la tonalité de l’ou est fa, la tonalité de l’o est si bémol, celle de l’a et de l’è également. La tonalité de l'i serait ré, celle de l’u serait sol, celle de l’e muet ut dièze.
(1) Aussi Ackermann (Essai sur l'analyse physique des langues, p. 12) après avoir déclaré qu'entre les huit sons principaux de sa gamme de voyelles, et de sa gamme de consonnes, il existe une série indéfinie de sons intermédiaires, ajoute-t-il qu'il en est de la prononciation comme de la musique, c'est-à-dire que grâce à l’imperfection de nos organes, nous ne saisissons et n’utilisons qne quelques-uns des sons intermédiaires, à savoir ceux qui sont placés juste au milieu de deux sons principaux comme le dièse entre deux notes principales. IL cite à titre d'exemple la diphthongue oé dans poésie, comme intermédiaire entre l'ou et l’6, l’e de père, comme intermédiaire entre l’è grave et l’é fermé, l’ü souabe comme intermédiaire entre l’i et l’u, le ch allemand, comme intermédiaire entre le k et l’r, les deux th anglais, comme intermédiaire entre le ch et le s d’une part, le j et le z d'autre part, etc.
Si la démonstration à laquelle il vient d’être procédé a convaincu le lecteur de la vérité de cette proposition que, parmi les sons que peut produire l'appareil vocal de l’homme, ceux qui ont une valeur propre, indépendante (1) et assez distincte pour entrer dans la composition du langage, sont limités à un nombre restreint, cette démonstration l’a par là même convaincu de la possibilité d’une écriture universelle, fondée sur des principes fixes et certains.
L'application de ces principes se réduit, en théorie, aux points suivants :
Rechercher quels sont Les sons articulés de valeur différente que peut émettre l’appareil vocal de l’homme, et qui entrent dans la composition du langage.
Convenir pour chaque son d’un signe particulier qui le représentera ;
Enfin pour traduire en langue écrite le langage parlé, apprendre à reconnaître à l'audition les sons dont il se compose, et représenter chacun d’eux, à la place qu'il occupe dans l’émission du langage, par le signe convenu.
Tel est le développement d'idées que nous allons suivre, et qui servira à confirmer et à compléter nos précédentes propositions.
(4) Les Allemands ont, pour rendre cette idée, un mot expressif, selbständig, qui manque à la langue française.
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