CHAPITRE PREMIER
Des Différens genres de Réactions ;
P o u r que les institutions d’un peuple soient stables , elles doivent être au niveau de ses idées. Alors il n’y a jamais de révû-* lutions proprement dites. Il peut y avoir des cliocs , des renversemens individuels p des Hommes détrônes par d’autres hommes* des partis terrassés par d’autres partis • mais tant que les idées et les institutions sont de niveau , les institutions subsistent.
Lorsque l’accord entre les institutions et * les idées se trouve détruit ^ les révolutions sont inévitables. Elles tendent à rétablir cet accord. Cé n’est pas toujours le but des révolutionnaires , mais c’est toujours la tendance des révolutions.
Lorsqu’une révolution remplit cet objet du premier coup , et s’arrête à ce terme 9
ration qui les éprouve : les secondes pèsent sur toutes les générations. Les premières frappent de mort les individus : les secondes frappent de stupeur l’espèce entière.
Pour empêcher la succession des malheurs , il faut comprimer les unes : pour retirer , s’il est possible , quelque fruit des malheurs qu’on n’a pu prévenir , il faut amortir les autres.
i Les réactions contre - les hommes , effets dé l’action précédente, sont des causes dé réactions futures. Le parti qui f lit opprimé^ opprime à son %our $ celui qui se voit illégalement vkjtimé'de la fureur qu’ilimméaél> tée, • s’efforce de ressaisir le ..pouvoir ; et lorsque son triomphe arrive , il à deux raisons7 d’excès , au lien . d’une ; sa disposition- natinrnllei,* qui lui fit commettre ses premiers * crimesqriet son ressentiment des É primes qui furent ûa suite et le châtiment des siens. i -v :
De la sorte , les causes, der malheur s’entassent * •topsdés freins; se brisent , tous les partis deviennent également < coûpablp^ ÿ toutes lés bdrnes é&oiit . dépassées j lesi tfbr-: faits sont punis par des forfaits f le r sentie ment de rinnoçence , ce sentiment • qui fai#
du passé le garant de l'avenir , n'existe plus nulle part , et toute une génération , pervertie par l'arbitraire, est poussée loin des loix par tous les motifs , par la crainte et par la vengeance, par la fureur .et par le remords.
La vengeance est étrangement aveugle, (i) Elle pardonne aux hommes mêmes dont les forfaits l'ont soulevée , pourvu qu’ils la dirigent contre les instruments de leurs crimes. Ces hommes se mettent à la tête des réactions que leurs propres attentats ont provoquées, et ils les rendent plus épouvantables.
Les hommes sensibles ne sauroient être feroces. Le regret adoucit la fureur 5 il y a dans le souvenir de ce qu'on aima une sorte de mélancolie qui s’étend sur toutes les impressions.
Mais cés hommes atroces et lâches , avides d acheter par le sang le pardon du
( 1 ) Si 1 on se rappelle la réaction qui suivit 1© premier prairéal , an 3 > on ite trouvera que trop de faits qui viennent à l’appui des réflexions qu’on va lire. „
sang qu’ils ont répandu , ne mettent point de bornes à leurs excès. Leur motif n’est pas la douleur, mais la crainte , leur barbarie n’est point entraînement , mais calcul 5 ils ne massacrent point , parce qu’ils souffrent, mais parce qu’ils tremblent, et comme leurs terreurs sont sans terme , leurs crimes n’en sauraient avoir.
Si cette multitude passionnée, qui, en France , a coopéré aux réactions, eût pu s'arrêter un instant pour contempler ses chefs , elle auroit frémi. Elle aurait vu qu’elle suivoit , contre des instrumens exécrables, des meneurs plus exécrables encore. Ces guides l’entraînoient vers la férocité, pour se dérober à la justice. Dans l’espoir de faire oublier leur complicité , ils exci- , Soient à l’assassinat de leurs complices. Ils rendoient la vengeance nationale illégale et atroce* pour marcher devant elle et pour lui échapper.
Ces exemples doivent inspirer une horreur profonde pour toutes les réactions de ce genre. Elles atteignent quelques criminels , mais elles éternisent le règne du crime ; elles assurent l’impunité aux plus dépravés des coupables , à ceux qui
sont prêts toujours à le devenir dans tous les sens.
Les réactions contre les idées sont moins sanglantes., mais non moins funestes. Par elles les maux individuels deviennent sans fruit , et les calamités générales sans coin-*pensation. Après que de grands malheurs ont renversé de nombreux préjugés , elles ramènent ces préjugés , sans réparer. ces malheurs , et rétablissent les abus , sans relever les ruines ; elles rendent à l’homme ses fers , mais des fers ensanglantés.
Ces réactions , qui , de révolutions désastreuses , font encore des révolutions inutiles , naissent de la tendance de l’esprit humain à englober dans ses regrets tout ce qui entouroit ce qu’il regrette. Ainsi que dans nos souvenirs de l’enfance , ou d’un tems heureux qui n’ést plus, les objets indifférons se mêlent à ce qui nous étoit le plus cher , et le charme du passé s’attache à tous les détails , l’homme qui , dans le bouleversement général , a vu s’écrouler l’édifice de son bonheur individuel , croit ne pouvoir le relever qu’en rétablissant tout ce qui partagea sa chute q les incoiivé-
niens mêmes et les abus lui deviennent précieux , parce qu’ils lui paroissent , dans le lointain , liés intimement aux avantages dont il déplore la perte.
Cette disposition non seulement s’oppose à l’amélioration du nouveau système , mais elle interdiroit le perfectionnement de l’ancien. On eprouye une vénération superstitieuse pour un composé dont on n’ose examiner les parties , de peur de les disjoindre. On oublie que l’on doit juger ce qui n’est plus comme ce qui n’a jamais été, et que si , lorsqu’il est question de détruire, il ne faut détruire que ce qui est funeste , quand il s’agit de relever , il ne faut relever que ce qui est utile $ et après ce retour aux préjugés , l’asservissement est plus complet, la soumission plus illimitée , que si l’on ne s’en fût jamais écarté.
Ce n’est donc pas assez d’avoir conquis la liberté , d’avoir fait triompher les lumières j d’avoir acheté , par de grands sacrifices , ces deux biens inestimables, d’avoir mis , par de grands efforts , un terme à ces sacrifices $ il faut encore empêcher que le mouvement rétrograde , qui succède inévi-
tablement à une impulsion excessive , ne se prolonge au-delà de ses bornes nécessaires, ne prépare le rétablissement de tous les préjugés , ne laisse enfin , pour vestige du changement qu’on voulut opérer , que des débris , des larmes , de l’opprobre et du sang.
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