Des roches considerees mineralogiquement
Quelques personnes ayant témoigné le désir d'avoir séparément ce que j'ai écrit sur les roches considérées minéralogi" quementy je reproduis ici ce petit travail, après y avoir opéré les rectifications commandées par les progrès que la science a faits depuis 1833. Je n'ai pas néanmoins la prétention de donner une bonne classification et de bonnes descriptions des roches ; car, ainsi que je Tai dit dans les éditions précédentes, je crois, au contraire, que la science n'est pas assez avancée pour atteindre ce but, et je reconnais mon insufiisance pour lui faire faire les progrès nécessaires. Peut-être que la route qui conduira à ce résultat est celle tracée dans le mémoire de , M. Boudant sur la discmsion des analyses minérales , inséré dans le tome VIII des Mémoires de C Académie des sciences de V Institut de France. Mais, en attendant que le savant auteur de ce travail, ou un autre naturaliste qui réunisse aussi bien la connaissance des substances minérales à la pratique de la chimie, ait entrepris d'appliquer aux roches les principes posé.^ dans ce mémoire, j'ai cru pouvoir continuer à suivre, ou plutôt à prendre pour point de départ de ma classification , celle que M. Brongniart a publiée en 1827, à laquelle je me suis permis de faire les changements qui me paraissaient commandés par la manière dont je conçois l'étude des roches. J'ai cherché à justifier ces changements et les règles que j'ai suivies à cet égard par des considérations générales que je ne reproduirai point dans cette brochure, parce qu'elles me semblent peu
VJ OBSKRVATIOiNS PRELIMINAIRES.
importantes pour les commençants, et que j'espère que les personnes qui voudront discuter la matière ne me jugeront pas sans recourir aux notes que j'ai insérées à ce sujet dans mon Introduction à la géologie , page 766 et suivantes. J'ai cru cependant devoir conserver les observations particulières à certaines espèces, parce qu'il m'a paru qu'elles avaient quelque utilité sous le rapport de la synonymie.
Je ferai en même temps remarquer que les nouvelles observations ont fortement appuyé les considérations qui plaident en faveur d'une classification des roches purement minéralogique, c'est-à-dire tout à fait indépendante des considérations géognostiques et géogéniques. C'est, en effet, une vérité reconnue maintenant que, non-seulement il s'est formé des roches semblables à des époques différentes, mais que des modes différents de formation ont pu produire des roches de même espèce. Aussi, sans^parler de l'inconvénient pour un naturaliste de ne pouvoir nommer une roche dont il ne connaît pas toutes les circonstances de gisement, on ne peut contester que la description d'une partie quelconque de l'écorce du globe ne soit beaucoup plus facile lorsque l'on a des dénominations particulières , bien définies, pour désigner les matériaux qui la composent et d'autres pour exprimer les rapports de position et d'origine de ces matériaux. A la vérité on reconnaît actuellement les avantages d'une nomenclature des matériaux de l'écorce du globe qui soit indépendante de leur âge ; mais la plupart des géologues, entraînés sans doute par les habitudes qu'ils contractent en faisant des descriptions géognostiques ou en émettant (les vues géogéniques, sont encore dans l'opinion que la classification minéralogique des roches doit être influencée par les circonstances relatives au mode de formation, de sorte que leurs divisions se trouvent plus ou moins déterminées par ces circonstances : d'où il résulte que , non-seulement on éloigne des substances qui ont une composition semblable, mais que l'on ne peut nommer certaines roches sans discuter et sans se prononcer sur les diverses hypothèses relatives à la formation de ces corps. C'est ainsi, par exemple, qu'un même échantillon de carbonate (lo chaux sera place [>cir les uns dans resjK'cc brèche et par les aulrcs dans respècc calcaire, selon qu'ils lo considéreronL
OBSERVATIONS PRELIMINAIRES. vij
comme résultant de l'agglomération de fragments qui auront été amenés d'un autre lieu, ou comme étant simplement le résultat du fendillement, par retrait, d'une masse calcaire dont les vides se seront remplis sans déplacement; c'est également ainsi qu'un échantillon de substance quarzeuse sera considéré par les uns comme un grès qui a subi un commencement de fusion par suite de phénomènes postérieurs à la formation , tandis que les naturalistes qui n'admettent pas ces causes métamorphiques y verront un quarzite sédimentaire : d'où l'on conçoit que si l'on a pu comparer le partisan de la nomenclature chronologique à une personne qui voudrait décrire les matériaux d'une maison, en donnant des noms différents aux matériaux de même nature employés dans les différents étages, on pourrait comparer le partisan de la seconde méthode à une personne qui tirerait la dénomination de ces matériaux de l'espèce d'ouvriers qui les ont mis en œuvre et des procédés qu'ils ont employés pour cette opération.
J'ai pensé que le seul moyen d'éviter ces inconvénients était de classer les roches d'après leur nature, sans avoir aucun égard pour les considérations tirées de l'époque ou du mode de formation. Je sais que l'on objecte contre ce système de classification qu'il a aussi le défaut d'éloigner des choses qui se trouvent rapprochées dans la nature, et qu'un même bloc, surtout dans les dépôts plutoniens, pourra contenir plusieurs espèces minéralogiques de roches , parce que la manière dont les éléments s'y sont mélangés ou les circonstances du refroidissement auront donné naissance à des minéraux d'espèces différentes dans les diverses parties du bloc; mais, tout en convenant de cet inconvénient, je répondrai que c'est une conséquence de la nature des choses, que ces. distinctions n'ont rien d'hypothétique, et qu'elles reposent, au contraire, sur des circonstances matérielles toujours appréciables dans le laboratoire du minéralogiste. Aussi je n'hésite point à soutenir que, malgré le peu de connaissance que nous avons jusqu'à présent sur la nature des roches, la classification tirée de leur composition donne des résultats moins artificiels et d'une application plus facile que ceux tirés des autres principes de classification.
L'étude des roches devant précéder celle des terrainfi ,
viij OITSERVATIOINS PRELIMINAIRES.
c'est-à-dire des associations qu'elles forment dans récorce du globe, ou , pour suivre la comparaison indiquée ci-dessus, des étages qui composent Tédifice, il serait plus rationnel de ne pas parler de ces étages dans une description minéralogique des roches; mais alors on ne ferait pas connaître une des circonstances les plus importantes de Thistoire de ces corps, circonstance que Ton ne pourrait trouver dans les ouvrages de géognosie sans des recherches excessivement longues. J'ai cru, en conséquence, devoir donner cette indication sommaire, avec celle des usages industriels, dans un dernier paragraphe placé à la suite de la description minéralogique.
CONSIDÉRÉES MINERAI.06IQUEMENT.
p ^ Q umÊm
On entend par rochesy tout minéral ou tout mélange de minéraux qui se trouve dans Fécorce solide du globe terrestre en masses assez considérables pour être prises en considération dans l'étude générale de cette écorce.
On voit, par cette définition, que les propriétés physiques et la plupart des propriétés chimiques des roches doivent être les mêmes que celles des minéraux; de sorte que, tout en renvoyant à ce qui est dit à ce sujet dans les livres de physique, de chimie et de minéralogie , nous nous bornerons à donner une description abrégée des principales roches, précédée de quelques considérations générales sur leur composition et leur classification.
De même que Ton ne trouve dans la nature qu'un nombre d'espèces minérales beaucoup moindre que celui dont la quantité de corps simples ou éléments chimiques permet de supposer l'existence, le nombre des roches est aussi infiniment moindre que celui que l'on pourrait supposer théoriquement , d'après la quantité de leurs éléments minéralogiques, c'est-àdire d'espèces minérales. Eu effet, il y a très peu de
ces dernières qui forment seules des masses assez importantes pour ôtre considérées comme roches , et leurs mélanges ne sont pas non plus en très grande quantité. Parmi ces mélanges, les uns se distinguent par leur constance et leur abondance dans la nature, ainsi que par l'ensemble des propriétés nouvelles qu*ils donnent aux corps qui en résultent; les autres sont moins constants, et ne consistent souvent que dans la présence d'une petite quantité de certains minéraux qui se joignent à des quantités plus considérables, soit d'un autre minéral simple, soit d'un mélange do la première catégorie, sans changer considérablement les propriétés de la masse principale. On désigne par le nom de parties accidentelles les minéraux qui s'introduisent de cette manière dans une masse d'autre nature, et on donne à celle-ci le nom de basa ou de parties essentielles. On voit, par ce qui précède, que les bases des roches sont tantôt simples, tantôt mélangées; et, d'après ce que Ton sait de la manière dont les minéraux se mélangent entre eux, on sent que les éléments des bases mélangées sont quelquefois unis plus ou moins intimement, et que d'autres fois leur association est telle , qu'ils peuvent eu e séparés mécaniquement. De sorte que les roches, considérées sous le rapport de leur composition mineralogique, forment trois catégories principales , savoir : les roches à base simple ou homogène, dont la partie essentielle est une des substances qui figurent dans la série des espèces minérales ; les roches à base d'ap^ parence simple ou à base mélangée adélogène, dont les parties essentielles sont formées par le mélange plus ou moins intime, mais non reconnaissable à l'œil nu.
de minéraux différents j et les roches à base mélangée phanérogène, dont les parties essentielles sont composées d'éléments qui se distinguent à la vue simple. Mais il est impossible de tirer une ligne de démarcation bien nette entre ces diverses catégories; car on sait que la minéralogie n'est pas encore à même de distinguer nettement les substances qui doivent être considérées comme de véritables combinaisons chimiques, ou comme des mélanges intimes; et, d'un autre côté, ces mélanges passent à ceux dont les parties sont distinctes par une série de nuances plus difficiles encore à apprécier, puisque Ton ne peut, à cet égard, s'appuyer sur l'analyse chimique, ni sur la théorie atomique.
On voit, par ces notions sur la composition des roches, qu'il est impossible, du moins dans l'état actuel de la science, de trouver une considération scientifique sur laquelle on pourrait fonder l'établissement des espèces de roches. Aussi se ferait-on une idée fausse de ce que l'on entend par ce nom, si l'on voulait y voir une chose déterminée sur des bases rationnelles analogues à celles qui servent à distinguer les espèces déplantes, d'animaux et même de minéraux ; ce qui a fait dire à Haûy que les roches sont les incommensurables du règne minéral.
On peut cependant considérer chaque base parti-culière comme donnant naissance à une espèce de roche, et chaque modification accidentelle de cette base comme donnant naissance à une variété; c'est-àdire que chaque espèce est censée se subdiviser en autant de variétés que la composition essentielle, considérée comme constituant l'espèce, présente do
modificalions différenles résultant, soit de ses propriétés minéralogiques particulières, soit du mélange de principes étrangers que Ton considère comme parties accidentelles. Mais le choix des compositions ou des caractères qui ont servi à faire considérer une roche comme espèce, étant souvent l'effet du hasard et non pas d'un système raisonné, il en résulte que telle roche que l'on admet à figurer dans les méthodes comme espèce, est moins importante et moins caractérisée que telle autre que l'on est dans l'habitude de considérer comme variété ou comme sous-variété.
Quant au groupement des espèces en genres, nous avons cru devoir le tirer de la circonstance que plusieurs espèces de roches se rapprochent ordinairement d'une môme espèce minérale qui peut en être considérée comme un des éléments essentiels le plus important, et qui, par conséquent, peut servir à désigner le genre; mais il a fallu faire beaucoup d'exceptions à cett^ règle, ainsi qu'on le verra dans les descriptions particulières.
Les genres de minéraux se présentaient ensuite naturellement pour réunir les genres de roches en ordres, et on pouvait enfin se servir des classes de minéraux pour faire des classes de roches ; mais ces deux rangs de division ont l'inconvénient d'être extrê< moment inégaux, attendu que le genre des silicates et la classe des minéraux que nous nommons métalloïdes servent de base à un nombre de roches beaucoup plus considérable que celui des autres divisions correspondantes; aussi, pour diminuer un peu cet inconvénient, nous avons fait une troisième classe avec la petite division des roches à base de minéraux
composés à la manière des corps organiques , qui se distinguent par la propriété d'être employés comme combustibles. D'un autre côté, comme les autres roches de la grande classe des métalloïdes sont , à très peu d'exceptions près , employées comme matériaux d^ constructions ou matières pierreuses j et que Ton se sert des roches de la seconde classe pour en extraire des matières métalliques^, nous avons cru pouvoir tirer parti de ces trois circonstances pour désigner les trois classes.
Nous allons maintenant passer successivement en revue les genres^ espèces et principales variétés de roches que l'application de ces principes nous a mis dans le cas d'adopter, en nous bornant, pour ce qui concerne la composition , à faire connaître les éléments minéralogiques, la nature chimique de ceux-ci étant censée connue par l'étude spéciale des miné«raux.