XVII. USBEK AU MÊME
.Te ne puis , divin mollah , calmer mon impatience : je ne saurais attendre ta sublime réponse. J'ai des doutes , il faut les fixer : je sens que ma raison s'égare ; ramène-la dans le droit chemin; viens m'éclairer, source de lumière; foudroie avec ta plume divine les difficultés que je vais te proposer ; fais-moi pitié de moi-même, et rougir de la question que je vais faire.
D'où vient que notre législateur nous prive de la chair de pourceau ' , et de toutes les viandes qu'il appelle immondes ? D'où vient qu'il nous défend de toucher im corps mort , et que, pour purifier notre âme , il nous ordonne de nous laver sans cesse le corps ? Il me semble que les choses ne sont eu elles-mêmes ni pures ni impures : je ne puis concevoir aucune qualité inhérente au sujet qui puisse les rendre telles. La
' On trouve la raison politique de celte défense dans la vie de Mahome!, par M. de Boulainvilliers; la voici : « Le cochon doit être très-rare en Arabie , où il n'y a presque point de bois , et presque rien de propre à la nourriture de ces animaux : d'ailleurs la salure des eaux et des aliments rend le peuple très-susceptible des maladies de la peau. » Voyez l'Asprit des Lois, liv. XXIV, ch. XXV.) (P.;
boue ne uous paraît sale que parce qu'elle blesse noire vie, ou quelque autre de nos sens; mais, en elle-même, elle ne l'est pas plus que l'or et les diamants. L'idée de souillure, contractée par l'attouchement d'un cadavre , ne nous est venue que d'une certaine répugnance naturelle que nous en avons. Si les corps de ceux qui ne se lavent point ne blessaient ni l'odorat ni la vue , comment aurait-on pu s'imaginer qu'ils fussent impurs ?
Les sens , divin mollah , doivent donc être les seuls juges de la pureté ou de l'impureté des choses. ]\Iais , comme les objets n'affectent point les hommes de la même manière ; que ce qui donne une sensation agréable aux uns en produit une dégoûtante chez les autres , il suit que le témoignage des sens ne peut servir ici de règle , à moins qu'on ne dise que chacun peut à sa fantaisie décider ce point , et distinguer, pour ce qui le concerne , les choses pures d'avec celles qui ne le sont pas.
Mais cela même , sacré mollah , ne renverserait-il pas les distinctions établies par notre divin prophète, et les points fondamentaux de la loi qui a été écrite de la main des anges?
D'Erzeron, le 20 de la lune de demmadi 2, 171 1.
XVIIL MÉHÉMET ALI, SERVITEUR DES PRO- PHÈTES, A IJSBEK.
Vous nous faites toujours des questions qu'on a faites mille fois à notre saint prophète. Que ne lisez- vous les traditions des docteurs? que n'allez-vous à cette source pure de toute intelligence? vous trouveriez tous vos doutes résolus.
Malheureux , qui , toujours embarrassés des choses de la lerre , n'avez jamais regardé d'un œil fixe celles du ciel , et qui révérez la condition des mollahs sans oser ni l'embrasser ni la suivre!
Profanes , qui n'entrez jamais dans les secrets de l'Éternel , vos lumières ressemblent aux ténèbres de l'abîme , et les rai-
sounemeuts de votre esprit sont comme la poussière que vos pieds font élever lorsque le soleil est dans son midi , dans le mois ardent de Chahban.
Aussi le zénith de votre esprit ne va pas au nadir de celui du moindre des imniaums '. Votre vaine philosophie est cet pclair qui annonce l'orage et l'obscurité : vous êtes au milieu de la tempête , et vous errez au gré des vents.
Il est bien facile de répondre à votre difficulté : il ne faut pour cela que vous raconter ce qui arriva un jour à notre saint prophète, lorsque, tenté par les chrétiens , éprouvé par les juifs, il confondit également les uns et les autres.
Le juif Abdias Ibesalon ' lui demanda pourquoi Dieu avait défendu de manger de la chair de pourceau. Ce n'est pas sans raison , reprit le prophète : c'est un animal immonde ; et je vais vous en convaincre. Il fit sur sa main, avec de la lx»ue, la figure d'un homme ; il le jeta à terre , et lui cria : Levez-vous! Sur-le-champ un homme se leva, et dit : Je suis Japhet, fils de ^'oé. Avais-tu les cheveux aussi blancs quand tu es mort.^ lui dit le saint prophète, ^"on, répondit-U : mais , quand tu m'as réveillé , j'ai cru que le jour du jugement était venu; et j'ai eu une si grande frayeur, que mes cheveux ont blanchi tout à coup.
Or çà , raconte-moi, lui dit l'envoyé de Dieu , toute l'histoire de l'arche de !Noé. Japhet obéit, et détailla exactement tout ce ({ui s'était passé les premiers mois; après quoi il parla ainsi :
Nous mîmes les ordures de tous les animaux dans un côté de l'arche; ce qui la fit si fort pencher, que nous en eûmes une peur mortelle , surtout nos femmes , qui se lamentaient de la belle manière. >'otre père >'oé ayant été au conseil de Dieu, il lui commanda de prendre l'éléphant, de lui faire
' Ce mot est plus en usage chez les Turcs que chez les Persans. — Immaiim ou iniam signifie vicaire de Dieu , chi^f des peuples. Réservé (l'a- Iwrd aux douze premiers successeurs de Mahomel, ce ti lia? se donne aujourd'hui aux chefs des mosquées, et aux gardiens des tombeaux et autres lieux sacrée. (P.)
' Tradiliou mahométanc.
tourner la tète vers le côté qui penchait. Ce grand animal lit tant d'ordures , qu'il en naquit un cochon. Croyez-vous, Usbek , que depuis ce temps-là nous nous eu soyons abstenus , et que nous l'ayons regardé comme un animal immonde.'
Mais comme le cochon remuait tous les jours ces ordures , il s'éleva une telle puanteur dans l'arche , qu'il ne put lui-même s'empêcher d'étemuer ; et il sortit de son nez un rat , qui allait rongeant tout ce qui se trouvait devant lui : ce qui devint si insupportable à Noé, qu'il crut qu'il était a propos de consulter Dieu encore. Il lui ordonna de donner au lion un grand coup sur le front, qui éternua aussi , et fit sortir de son nez un chat. Croyez-vous que ces animau.x soient encore immondes ? Que vous en semble ?
Quand donc vous n'apercevez pas la raison de l'impureté de certaines choses , c'est que vous en ignorez beaucoup d'autres , et que vous n'avez pas la connaissance de ce qui s'est passé entre Dieu, les anges et les hommes. Vous ne savez pas l'histoire de l'éternité; vous n'avez point lu les livres qui sont écrits au ciel ; ce qui vous en a été révélé n'est qu'une petite partie de la bibliothèque divine; et ceux qui , comme nous , en approchent de plus près , tandis qu'ils sont en cette vie, sont encore dans l'obscurité et les ténèbres. Adieu. iMahomet soit dans votre cœur.
A Com , le dernier de la lune de Chabbao , 171 1.