L. RIGA A
.T'ai vu des gens chez qui la vertu était si naturelle , qu'elle ne se faisait pas même sentir; ils s'attachaient à leur devoir sans s'y plier , et s'y portaient comme par instinct : bien loin de relever par leurs discours leurs rares qualités , il semblait qu'elles n'avaient pas percé jusqu'à eux. Voilà les gens que j'aime ; non pas ces gens vertueux qui semblent être étoimés de l'être , et qui regardent une bonne action comme un prodige dont le récit doit surprendre.
Si la modestie est une vertu nécessaire à ceux à qui le ciel a donné de grands talents , que peut-on dire de ces insectes qui osent faire paraître un orgueil qui déshonorerait les plus grands hommes ?
Je vois de tous côtés des gens qui parlent sans cesse d'euxmêmes; leurs conversations sont un miroir qui présente toujours leur impertinente figure; ils vous parleront des moindres choses qui leur sont arrivées , et ils veulent que l'intérêt qu'ils y prennejit les grossisse à vos yeux; ils ont tout fait , tout vu , tout dit, tout pensé: ils sont un modèle universel, un sujel de comparaison inépuisable, une source
LETTRLIS f'ERSANES. 317
trexemples qui ne tarit jamais. Oh ! que la louange est fade kirsquelle réflécliit vers le lieu d'où elle part!
Il V a quelques jours qu'un b.omnie de ce caractère nous arcabla pendant deux heures de lui , de son mérite et de ses talents; mais , comme il n'y a point de mouvement perpétuel dansle monde, il cessa de parler. La conversation nous revint donc , et nous la primes.
Un homme qui paraissait assez cliagrin commença par se plaindre de l'ennui répandu dans les conversations. Quoi ! toujours des sots qui se peignent eux mêmes, et qui ramènent tout à eux ? Vous avez raison , reprit brusquement notre discoureur; il n'y a qu'à faire comme moi : je ne me loue jamais: j'ai du bien , de la naissance, je fais de la dépense, mes amis disent que j'ai quelque esprit : mais je ne parle jamais de tout cela : si j'ai quelques bonnes qualités, celle dont je fais le plus de cas , c'est ma modestie.
J'admirais cet impertinent; et, pendant qu'il parlait tout haut , je disais tout bas : Heureux celui qui a assez de vanité pour ne dire jamais de bien de lui , qui craint ceux qui l'écoutent.et ne compromet point son mérite avec l'orgueil des autres!
A Pari» , le 2o de la lune de Ralunazan , 17 lu.