‹ Des Romains, Lettres Persanes et Temple de GnideChapitre 138 sur 263 · LIV. RICA A USBEK · texte numérisé non relu

LIV. RICA A USBEK

J'étais ce matin dans ma chambre , laquelle , comme tu sais, n'est séparée des autres que par une cloison fort mince, et percée en plusieurs endroits ; de manière qu'on entend tout

ce qui se dit dans la chambre voisine. Un homme , qui se promenait à grands pas , disait à un autre : Je ne sais ce que c'est, mais tout se tourne contre moi; il y a plus de trois jours que je n'ai rien dit qui m'ait fait honneur ; et je me suis trouvé confondu pêle-mêle dans toutes les conversations, sans qu'on ait fait la moindre attention à moi et qu'on m'ait deux fois adressé la parole. J'avais préparé quelques saillies pour relever mon discours , jamais on n'a voulu souffrir que je les fisse venir. J'avais un conte fort joli à faire ; mais à mesure que j'ai voulu l'approcher, on l'a esquivé comme si on l'avait fait exprès. J'ai quelques bons mots qui depuis quatre jours vieillissent dans ma tête , sans que j'en aie pu faire le moindre usage. Si cela continue, je crois qu'à la lin je serai un sot ; il semble que ce soit mon étoile , et que je ne puisse m'en dispenser. Hier, j'avais espéré de briller avec trois ou quatre vieilles femmes qui certainement ne m'imposent point, et je devais dire les plus jolies choses du monde : je fus plus d'un quart d'heure à diriger ma conversation ; mais elles ne tinrent jamais un propos suivi , et elles coupèrent , comme des parques fatales, le fil de tous mes discours. Veux-tu que je te dise? la réputation de bel esprit coûte bien à soutenir. Je ne sais comment tu as fait pour y parvenir. Il me vient dans l'idée une chose , reprit l'autre : travaillons de concert à nous donner de l'esprit; associons-nous pour cela. Nous nous dirons chacun tous les jours de quoi nous devons parler, et nous nous secourrons si bien que, si quelqu'un vient nous interrompre au milieu de nos idées , nous l'attirerons nous-mêmes ; et s'il ne veut pas venir de bon gré, nous lui ferons violence. Nous conviendrons des endroits où il faudra approuver, de ceux où il faudra sourire, des autres où il faudra rire tout a fait, et à gorge déployée. Tu verras que nous donnerons le ton à toutes les conversations, et qu'on admirera la vivacité denotre cspritetle bonheur de nos reparties. Nous nous protégerons par dessignesdc tête mutuels. Tu brilleras aujourd'hui, demain tu seras mou second. J'entrerai avec toi dans une maison , et je

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m'écrierai t-ii teinoutnint : Il faut que je vous dise une réponse bienplaisautequeinonsieurvientdefaire à un lioniniequenous avons trouvé dans la rue. Et je me tournerai vers toi : llues"y attendait pas ; ila été bien étonné. .le réciterai quelques-uns de mes vers, et tu diras : J'y étais quand il les iit ; c était dans un souper, et il ne rêva pas un moment. Souvent même nous nous raillerons toi et moi; et Ton dira : Voyez comme ils s'attaquent, comme ils se défendent ; ils ne s'épargnent pas ; voyons comme il sortira de là : à merveille! quelle présenw d'esprit! voilà une véritable bataille. ÏSIais on ne dira pas que nous nous étions escarmouches la veille. Il faudra acheter (le certains livres, qui sont des recueils de bons mots, composés à l'usage de ceux qui n'ont pas d'esprit , et qui en veulent contrefaire; tout dépend d'avoir des modèles. Je veux (|u'avant six moisnous soyonsen état de tenir une conversation d'une heure toute remplie de bons mots. Mais il faudra avoir une attention ; c'est de soutenir leur fortune : ce n'est pas tout que de dire un bon mot , il faut le répandre et le semer partout; sans cela , autant de perdu ; et je t'avoue qu'il n'y a rien de si désolant que de voir une jolie chose qu'on a dite mourir dans l'oreille d'un sot qui l'entend. Il est vrai que souvent il V a une compensation , et que nous disons aussi bien des sottises qui passent incognito ; et c'est la seule chose qui peut nous consoler dans cette occasion. Voilà, mon cher, le parti ^ qu'il nous faut prendre. Fais ce que je te dirai, et je te promets avant six mois une place à l Académie : c'est pour te direqueletravail ne sera pas long; car pour lors tu pourras renoncer à ton art : tu seras homme d'esprit, malgré que tu en aies. On remarque en France que, dès qu'un homme entre dans une compagnie , il prend d'abord ce qu'on appelle l'esprit du corps : tu en seras de même ; et je ne crains pour toi que l'embarras des applaudissements.

De Paris, le G de la lune de Zilcadé, 171 }.

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