‹ Des Romains, Lettres Persanes et Temple de GnideChapitre 145 sur 263 · I,XII. ZÉLIS A USBEK · texte numérisé non relu

I,XII. ZÉLIS A USBEK

A Paris.

Ta fille ayant atteint sa septième année, j'ai cru qu'il était temps de la faire passer dans les appartements intérieurs du sérail . et de ne point attendre qu'elle ait dix ans pour la con-

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fier aux ennuqucs Doirs. On ne saurait de trop bonne heure priver une jeune personne des libertés de l'enfance , et lui donner une éducation sainte dans les sacrés murs où la pudeur habite.

Car je ne puis être de l'avis de ces mères qui ne renferment leurs filles que lorsqu'elles sont sur le point de leur donner un époux; qui, les condamnant au sérail plutôt quelles ne les y consacrent , leur font embrasser violemment une manière de vie qu'elles auraient dû leur inspirer. Faut-il tout attendre de la force et de la raison , et rien de la douceur de l'habitude?

.• C'est en vain que l'on nous parle de la subordination où la nature nous a mises : ce n'est pas assez de nous la faire sentir; il faut nous la faire pratiquer, afin qu'elle nous soutienne dans ce temps critique où les passions commencent à naître et à nous encourager à l'indépendance.

Si nous n'étions attachées à vous que par le devoir, nous pourrions quelquefois l'oublier ; si nous n'y étions entraînées que par le penchant, peut-être un penchant plus fort pourrait l'affaiblir. Mais quand les lois nous donnent à un homme , elles nous dérobent à tous les autres, et nous mettent aussi loin d'eux que si nous en étions à cent mille lieues.

La nature, industrieuse en faveur des hommes, ne s'est pas l>ornée à leur donner des désirs ; elle a voulu que nous en eussions nous-mêmes, et que nous fussions des instruments animes de leur félicité : elle nous a irtises dans le feu des passions , pour les faire vivre tranquilles ; s'ils sortent de leur insensibilité . elle nous a destinées à les y faire rentrer sans que nous puissions jamais goûter cet heureux état où nous les mettons.

Cependant , Usbek , ne t'imagine pas que ta situation soit plus heureuse que la mienne ; j'ai goûté ici mille plaisirs que tu ne connais pas. IMon imagination a travaillé sans cesse à nrenfaire connaître le prix ;j'aivécu,ettu n'as fait que languir.

Dans la prison même où tu me retiens , je suis plus libre

que toi. Tu ne saurais redoubler tes attentions pour nie faire garder, que je ne jouisse de tes inquiétudes ; et tes soupçons, ta jalousie , tes chagrins , sont autant de marques de ta dépendance.

Continue . cher Usbek; fais veiller sur moi nuit et jour : ne te (ie pas même aux précautions ordiraires ; augmente mon bonheur en assurant le tien , et sache que je ne redoute rien que ton indifférence.

Du sérail dTspahan, le 2 de la lune de Rebiab i , I7ii.

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