XCVIII USBEK A HASSEIN, DERVIS DK LA MONTAGNE DE JARON
0 toi , sage dervis , dont l'esprit curieux brille de tant de connaissances , écoute ce que je vais te dire.
Il y a ici des philosophes qui , à la vérité, n'ont point atteint jusqu'au faite de la sagesse orientale; ils n'ont point été ravis jusqu'au trône lumineux ; ils n'ont ni entendu les paroles ineffables dont les concerts des anges retentissent, ni senti les formidables accès d'une fureur divine; mais, laissés à eux-mêmes , privés des saintes merveilles , ils suivent dans le silence les traces de la raison humaine.
Tu ne saurais croire jusqu'où ce guide les a conduits. Ils ont débrouillé le chaos , et ont expliqué , par une mécanique simple , l'ordre de l'architecture divine. L'auteur de la nature a domiédu mouvement à la matière : il n'en a pas fallu davantage pour produire cette prodigieuse variété d'effets que nous voyons dans l'univers.
Que les législateurs ordinaires nous proposent des lois pour régler les sociétés des liommes, des lois aussi sujettes au changement que l'esprit de ceux qui les proposent et des peuples qui les observent ; ceux-ci ne nous parlent que des lois générales , immuables , éternelles , qui s'observent sans aucune exception , avec un ordre , une régularité et une promf)titude infinie , dans l'immensité des espaces.
Et que crois -tu , homme divin, que soient ces lois? Tu t'imagines peut-être qu'entrant dans le conseil de l'Éternel, tu vas être étonné par la sublimité des mystères ; tu renonces
j)ar avance à comprendre, tu ne te proposes que d'admirer.
"Mais tu changeras bientôt de pensée : elles n'éblouissent |)oint par un faux respect; leur simplicité les a fait longtemps méconnaître, et ce n'est qu'après bien des réflexions qu'on en a vu toute la fécondité et toute l'étendue.
La première est que tout corps tend à décrire une ligue droite, à moins qu'il ne rencontre quelque obstacle qui l'eu détourne; et la seconde , qui n'eu est qu'une suite, c'est que tout corps qui tourne autour d'un centre tend à s'en éloigner , parce que , plus il en est loin , plus la ligne qu'il décrit approche de la ligne droite.
Voilà, sublime dervis, la clef de la nature; voilà des principes féconds dont on tire des conséquences à perte de vue, comme je te le ferai voir dans une lettre particulière.
La connaissance de cinq ou six vérités a rendu leur philosophie pleine de miracles, et leur a fait faire plus de prodiges et de merveilles que tout ce qu'on nous raconte de nos saints prophètes.
Car enOn je suis persuadé qu'il n'y a aucun de nos docteurs qui n'eût été embarrassé, si on lui eût dit de peser dans une balance tout l'air qui est autour de la terre , ou de mesurer toute l'eau qui tombe chaque année sur sa surface; et qui n'eût pensé plus de quatre fois avant de dire combien de lieues le son fait dSns une heure ; quel temps un rayon de lumière emploie à venir du soleil à nous ; combien de toi.ses il va d'ici à Saturne ; quelle est la courbe selon laquelle un vaisseau doit être taillé pour être le meilleur voilier qu'il soit possible.
Peut-être que si quelque homme divin avait orné les ouvrages de ces philosophes de paroles hautes et sublimes , s'il y avait mêlé des Ogures hardies et des allégories mystérieuses , il aurait fait un bel ouvrage qui n'aurait cédé qu'au saint Alcoran.
Cependant, s'il te faut dire ce que je pense, je ne m'accommode guère du sty4e figuré. 11 V a dans notre Alcoran un
grand nombre de clioses puériles qui nie pariiissent toujours telles , quoiqu'elles soient relevées par la force et la vie de l'expression. Il semble d'abord que les li\Tes inspirés ne sont que les idées divines rendues en langage humain; au contraire, dans nos livres saints , on trouve le langage de Dieu et les idées des hommes : commesi,par un admirable caprice, Dieuy avait dicté les paroles , et que l'homme eût fourni les pensées.
Tu diras peut-être que je parle trop librement de ce qu'il y a de plus saint parmi nous; tu croiras que c'est le fruit de ''indépendance où l'on vit dans ce pays. Non : grâces au ciel , l'esprit n'a pas corrompu le cœur; et, tandis que je vivrai , llali sera mon prophète.
De Paris, le I5 de Ja lune de Chalibaii, l'ic.
\y^ XCIX. USBER A IBBEN.
A Smvrne.
11 n'y a point de pays au monde où la fortune soit si inconstante que dans celui-ci. Il arrive tous les dix ans des révolutions qui précipitent le riche dans la misère, et enlèvent le pauvre, avec des ailes rapides, au comble des richesses. Celui-ci est étonné de sa pauvreté , celui-là l'est de son abondance. Le nouveau riche admire la sagesse delaProvidence; le pauvre, l'aveugle fatalité du destin. '^'^
Ceux qui lèvent les tributs nagent au milieu des trésors : parmi eux il y a peu de Tantales. Ils commencent pourtant ce métier parla dernière misère. Ils sont méprisés comme de la boue pendant qu'ils sont uauvres ; quand ijs sont riches , ou les estime assez : aussi ne négligent-ils rien pour acquérir de l'estinië^
Ils sont à présent dans une situation bien terrible. On vient d'établii^ une chambre qu'on appelle de justice , parce qu'elle valeur ravir toi^t leur bien. Us ne peuvent ni détourner ni cacher leurs effets ; ca(r on les oblige de les déclarer au juste, sous peine
delà vie: ainsi on les fait passer par un déQlé bien étroit, je veux dire entre la vie et leur argent. Pour comble d'infortune, il y a un ministre connu par son esprit , qui les honore de sesplaisanteries, et badine sur toutes les délibérations du conseil. On ne trouve pas tous les jours des ministres disposés à faire rire le peuple; et Ton doit savoir bon gré à celui-ci de l'avoir entrepris.
Le corps des laquais est plus respectable en France qu'ailleurs : c'est un séminaire de grands seigneurs; il remplit le vide des autres états. Ceux qui le composent prennent la place des grands malheureux, des magistrats ruinés, des gentilshommes tués dans les fureurs de la guerre ; et quand ils ne peuvent pas suppléer par eux-mêmes , ils relèvent toutes les grandes maisons parle moyen de leurs filles, qui sont comme une espèce de fumier qui engraisse les terres montagneuses et arides.
.Te trouve, Ibben, la Providence admirable dans la manière dont elle a distribué les richesses. Si elle ne les avait accordées qu'aux gens de bien , on ne les aurait pas assez distinguées de la vertu, et on n'en aurait plus senti tout le néant. Mais quand on examine qui sont les gens qui en sont les plus chargés ; à force de mépriser les riches , on vient enfin à mépriser les richesses.
A Paris, le 26 de la lune de Maliarram , I7I7.