‹ Des Romains, Lettres Persanes et Temple de GnideChapitre 186 sur 263 · CIX. USBEK A · texte numérisé non relu

CIX. USBEK A

11 y a une espèce de livres que nous ne connaissons point en Perse , et qui me paraissent ici fort à la mode : ce sont les journaux. La paresse se sent flattée en les lisant ; on est ravi de pouvoir parcourir trente volumes en un quart d'heure.

Dans la plupart des li\Tes , l'auteur n'a pas fait les compliments ordinaires , que les lecteurs sont aux abois : il les fait entrer à demi morts dans une matière noyée au milieu d'une mer de paroles. Celui-ci veut s'immortaliser par un

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in-douze ; celui-là , par un in-quarto ; un autre , qui a de plus belles inclinations , vise à l'in-folio ; il faut donc qu'il étende son sujet à proportion ; ce qu'il fait sans pitié , comptant pour rien la peine du pauvre lecteur, qui se tue à réduire ce que l'auteur a pris tant de peine à amplifier.

Je ne sais , *** , quel mérite il y a à faire de pareils ouvrages : j'en ferais bien autant si je voulais ruiner ma santé et un libraire.

Le grand tort qu'ont les journalistes , c'est qu'ils ne parlent que des livres nouveaux : comme si la vérité était jamais nouvelle ! Il me semble que , jusqu'à ce qu'un bomme ait lu tous les li\Tes anciens , il n'a aucune raison de leur préférer les nouveaux.

Mais lorsqu'ils s'imposent la loi de ne parler que des ouvrages encore tout chauds de la forge, ils s'en imposent une autre, qui est d'être très-ennuyeux. Ils n'ont garde de critiquer les livres dont ils font les extraits , quelque raison qu'ils en aient; et, en effet, quel est l'homme assez hardi pour vouloir se faire dix ou douze ennemis tous les mois ?

La plupart des auteurs ressemblent aux poètes, qui souffriront une volée de coups de bâton sans se plaindre , mais quL, peu jaloux de leurs épaules , le sont si fort de leurs ouvrages , qu'ils ne sauraient soutenir la moindre critique. Il faut donc bien se donner de garde de les attaquer par un endroit si sensible ; et les journalistes le savent bien. Ils font donc tout le contraire ; ils commencent par louer la matière qui est traitée : première fadeur ; de là ils passent aux louanges de l'au teur : louanges forcées ; car ils ont affaire à des gens qui sont encore en haleine , tout prêts à se faire faire raison , et à foudroyer à coups de plume un téméraire journaliste.

A Paris, le 5 de la lune de Zilcadé, 1718.

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ex. RICA A ***.

L'université de Paris est la fille aîuée des rois de France , et très-aînée, car elle a plus de neuf cents ans ' : aussi rêve-telle quelquefois.

On m'a conté qu'elle eut , il y a quelque temps , un grand démêlé avec quelques docteurs à l'occasion de la lettre Q ' , qu'elle voulait que l'on prononçât comme un K. La dispute s'échauffa si fort , que quelques-uns furent dépouillés de leurs biens : il fallut que le parlement terminât le différend ; et il accorda permission , par un arrêt solennel , à tous les sujets du roi de France de prononcer cette lettre à leur fantaisie. Il faisait beau voir les deux corps de l'Europe les plus respectables occupés à décider du sort d'une lettre de l'alphabet!

Il semble , mon cher *** , que les têtes des plus grands hommes s' étrécissent lorsqu'elles sont assemblées, et que là oii il y a plus de sages , il y ait aussi moins de sagesse. Les grands corps s'attachent toujours si fort aux minuties , aux formalités , aux vains usages , que l'essentiel ne va jamais qu'après. J'ai ouï dire qu'un roi d'Aragon ^ ayant assemblé les états d'Aragon et de Catalogne, les premières séances s'employèrent à décider en quelle langue les délibérations seraient conçues : la dispute était vive , et les états se seraient rompus mille fois , si l'on n'avait imaginé un expédient , qui était que la demande serait faite en langage catalan, et la réponse en aragonais.

A Paris, le 25 de la lune de Zilhagé, I7is.

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