CXV. USBEK AU MÊME
Tu cherches la raison pourquoi la terre est moins peuplée qu'elle ne l'était autrefois ; et si tu y fais bien attention , tu verras que la grande différence vient de celle qui est arrivée dans les mœurs.
Depuis que la religion chrétienne et la mahométane ont partagé le monde romain , les choses sont bien changées ; il s'en faut bien que ces deux religions soient aussi favorables à la propagation de l'espèce que celle de ces maîtres de l'univers.
Dans cette dernière , la polygamie était défendue ; et en cela elle avait un très-grand avantage sur la religion mahométane : le divorce y était permis; ce qui lui en donnait un autre non moins considérable sur la chrétienne.
Je ne trouve rien de si contradictoire que cette pluralité des femmes permise par le saint Aicoran , et l'ordre de les satisfaire ordonné dans le même livre. Voyez vos femmes , dit le prophète , parce que vous leur êtes nécessaire comme leurs vêtements , et qu'elles vous sont nécessaires comme vos vête-
' Ol alinéa fut ajouté dans la dernière édition.
422 LETTRES PLRSANES.
ments. Voilà un précopte qui rend la vie d'un véritable musulman bien laborieuse. Celui qui a les quatre femmes établies par la loi , et seulement autant de concubines et d'esclaves, ne doit-il pas être accablé de tant de vêtements?
Vos femmes sont vos labourages, dit encore le propbète; approcbez-vous donc de vos labourages : faites du bien pour vos âmes , et vous le trouverez un jour.
Je regarde un bon musulman comme un athlète destiné à combattre sans relâche , mais qui , bientôt faible et accablé de ses premières fatigues , languit dans le champ même de la victoire, et se trouve pour ainsi dire enseveli sousses propres triomphes.
La nature agit toujours avec lenteur, et pour ainsi dire avec épargne : ses opérations ne sont jamais violentes. Jusque dans SCS productions elle veut de la tempérance; elle. ne va jamais qu'avec règle et mesure ; si on la précipite , elle tombe bientfjt dans la langueur ; elle emploie toute la force qui lui reste à se conserver , perdant absolument sa vertu productrice et sa pui.ssance générative.
C'est dans cet état de défaillance que nous met toujours ce grand nombre de femmes , plus propres à nous épuiser qu'à nous satisfaire. Il est très -ordinaire parmi nous de voir un homme dans un sérail prodigieux avec un très-petit nombre d'enfants ; ces enfants même sont la plupart du temps faibles et malsains , et se sentent de la langueur de leur père.
Ce n'est pas tout : ces femmes , obligées à une continence forcée, ont besoin d'avoir des gens pour les garder, qui ne peuvent être que des eunuques; la religion, la jalousie, et la raison même , ne permettent pas d'en laisser approcher d'autres : ces gardiens doivent être en grand nombre , soit aûu de maintenir la tranquillité au dedans parmi les guerres que ces femmes se font sans cesse , soit enfin pour empêcher les entreprises du dehors. Ainsi un homme qui a dix femmes ou concubines n'a pas trop d'autant d'eunuques pour les garder. Mais quelle perte pour la société que ce grand nombre d'hoiii-
mes morts dès leur naissance ! quelle dépopulation ne doit-il pas s'ensuivre !
Les filles esclaves qui sont dans le sérail pour servir avec les eunuques ce grand nombre de femmes , y vieillissent presque toujours dans une affligeante virginité : elles ne peuvent pas se marier pendant qu'elles y restent ; et leurs maîtresses , une fois accoutumées à elles , ne s'en défont presque jamais.
Voilà comment un seul homme occupe lui seul tant de sujets de l'un et l'auti-e sexe à ses plaisirs , les fait mourir pour l'État , Bt les rend inutiles à la propagation de l'espèce.
Constantinople et Ispahan sont les capitales des deux plus grands empires du monde : c'est là que tout doit aboutir, et que les peuples , attirés de mille manières , se rendent de toutes parts. Cependant elles périssent d'elles-mêmes, et elles seraient bientôt détruites , si les souverains n'y faisaient venir, presque à chaque siècle, des nations entières pour les repeupler. J'épuiserai ce sujet dans une autre lettre.
A Paris, le l3delalunedeChahban, 17 18.