‹ Des Romains, Lettres Persanes et Temple de GnideChapitre 212 sur 263 · CXXXVII. RICA AU MÊME · texte numérisé non relu

CXXXVII. RICA AU MÊME

Le lendemain, il me mena dans un autre cabinet. Ce sont ici les poètes , me dit-il; c'est-à-dire ces auteurs dont le métier est de mettre des entraves au bon sens , et d'accabler la raison sous les agréments comme on ensevelissait autrefois les femmes sous leurs parures et leurs ornements '. Vous les connaissez ; ils ne sont pas rares chez les Orientaux , où le soleil , plus ardent , semble échauffer les imaginations mêmes.

Voilà les poèmes épiques. Eh! qu'est-ce que les poèmes épiques ? En vérité , me dit-il , je n'en sais rien j les connaisseurs disent qu'on n'en a jamais fait que deux , et que les autres qu'on donne sous ce nom ne le sont point : c'est aussi

' Pascal , dans ses Pensées , parle de la poésie à peu près comme Montesquieu, et n'y voit que des mots vides de sens; comme fatal lau~ rier, bel astre, etc., qu'on appelle des beautés poétiques. Voltaire en conclut seulement que Pascal parlait de ce qu'il ne connaissait pas, et c'est, je crois, la seule fois qu'il ait eu raison contre Pascal. Il fut bien plus en colère contre Montesquieu , qui pourtant avait excepté nommément les poètes dramatiques du mépris qu'il témoignait pour tous les autres. Cela ne suftisait pas , comme de raison , pour apaiser l'auteur de la flenriade; et, quand on lui reprochait les traits qu'il lançait contre Montesquieu , il se contentait de répondre : « Il est coupable de lèse- « poésie ; >. et l'on a\ouera que c'était un crime que Voltaire ne pouvait guère pardonner. (L. H )

LETTRES PERSANES. 'îG(

ce que je ne sais pas. Ils disent de plus qu'il est impossible d'en faire de nouveaux ; et cela est encore plus surprenant.

Voici les poètes dramatiques, qui , selon moi , sont les poètes par excellence , et les maîtres des passions. Il y en a de deux sortes : les comiques, qui nous remuent si doucement ; et les tragiques , qui nous troublent et nous agitent avec tant de violence.

Voici les lyriques , que je méprise autant que je fais cas des autres, et qui font de leur art une harmonieuse extravagance.

On voit ensuite les auteurs des idylles et des églogues , qui plaisent même aiLx gens de cour par l'idée qu'ils leur donnent d'une certaine tranquillité qu'ils n'ont pas , et qu'ils leur montrent dans la condition des bergers.

De tous les auteurs que nous avons vus , voici les plus dangereux : ce sont ceux qui aiguisent les épigrammes , qui sont de petites flèches déliées qui font une plaie profonde, et inaccessible aux remèdes.

Vous voyez ici des romans ' , qui sont des espèces de poètes, et qui outrent également le langage de l'esprit et celui du cœur; qui passent leur vie à chercher la nature , et la manquent toujours ; et qui font des héros , qui y sont aussi étrangers que les dragons ailés et les hippocentaures.

J'ai wx , lui dis-je , quelques-uns de vos romans ; et , si vous voyiez les nôtres , vous seriez encore plus choqué. Ils sont aussi peu naturels, et d'ailleurs extrêmement gênés par nos mœurs ; il faut dix années de passion avant qu'un amant ait pu voir seulement le visage de sa maîtresse. Cependant les auteurs sont forcés de faire passer les lecteurs dans ces ennuyeux préhminaires. Or, il est impossible que les incidents .soient variés : on a recours à un artifice pire que le mal même qu'on veut guérir ; c'est aux prodiges. Je suis sur que vous ne

' Telle est la véritable leçon. Les éditions de l"2i (la première), 1730, 1744, et 1754 (la dernière), sont uniformes sur ce point. Montes- «juieu parait avoir pris ici romans dans le sens de romnncicrs.

trouverez pas bou qu'une magicienne fasse sortir une armée de dessous terre , qu'un héros , lui seul , en détruise une de cent mille hommes. Cependant voilà nos romans : ces aventures froides et souvent répétées nous fout languir, et ces prodiges extravagants nous révoltent.

De Paris, le 6de la lune de Chalval , I7lff.

CXXXVIII. RICA A IBBKN.

A Smyrne.

Les ministres se succèdent et se détruisent ici comme les saisons ; depuis trois ans j'ai vu changer quatre fois de système sur les Qnances. On lève aujourd'hui , en Perse et en Turquie , les subsides de la même manière que les fondateurs de ces monarchies les levaient : il s'en faut bien qu'il en soit ici de même. Il est vrai que nous n'y mettons pas tant d'esprit que les Occidentaux. Nous croyons qu'il n'y a pas plus de différence entre l'administration des revenus du prince et de ceux d'un particuher qu'il y en a entre compter cent mille tomans ou en compter cent ; mais il y a ici bien plus de finesse et de mystère. Il faut que de grands génies travaillent nuit et jour ; qu'ils enfantent sans cesse , et avec douleur, de nouveaux projets ; qu'ils écoutent les avis d'une infinité de gens qui travaillent pour eux sans en être priés ; qu'ils se retirent et vivent dans le fond d'un cabinet impénétrable aux grands et sacre aux petits ; qu'ils aient toujours la tête remplie de secrets importants , de desseins miraculeux , de systèmes nouveaux : et qu'absorbés dans les méditations ils soient privés non-seulement de l'usage de la parole, mais même quelquefois de la politesse.

Dès que le feu roi eut fermé les yeux , on pensa à établir um nouvelle administration. On sentait qu'on était mal , mais on ne savait comment faire pour être mieux. On s'était mal trouvé de l'autorité sans bornes des ministres précédents : on la vou-

lut partager. On créa, pour cet effet, six ou sept conseils ; et ce ministère est peut-être celui de tous qui a gouverné la France avec plus de sens : la durée en fut courte, aussi bien que celle du bien qu'il produisit.

La France, à la mort du feu roi, était un corps accablé de mille maux : N*** ^ prit le fer à la main, retrancha les chairs inutiles, et appliqua quelques remèdes topiques; mais il restait toujours un vice intérieur à guérir. Un étranger ^ est venu, qui a entrepris cette cure. Après bien des remèdes violents, il a cru lui avoir rendu son embonpoint , et U l'a seulement rendue bouffie.

Tous ceux qui étaient riches il y a six mois sont à présent dans la pauvreté, et ceux qui n'avaient pas de pain regorgent de richesses. Jamais ces deux extrémités ue se sont touchées de si près. L'étranger a tourné l'État comme un fripier tourne un habit : il fait paraître dessus ce qui était dessous ; et ce qui était dessus , il le met à l'envers. Quelles fortunes inespérées , incroyables même à ceux qui les ont faites ! Dieu ne tire pas plus rapidement les hommes du néant. Que de valets servis par leurs camarades , et peut-être demain par leurs maîtres !

Tout ceci produit souvent des choses bizarres. Les laquais qui avaient fait fortune sous le règne passé vantent aujourd'hui leur naissance : ils rendent , à ceux qui viennent de quitter leur livrée dans une certaine rue, tout le mépris qu'on avait pour eux il y a six mois ; ils crient de toute leur force : « La noblesse est ruinée! Quel dé.sordre dans TÉtat! quelle confusion dans les rangs ! On ne voit que des inconnus faire fortune ! » Je te promets que ceux-ci prendront bien leur revanche sur ceux qui viendront après eux, et que, dans trente ans, ces gens de qualité feront bien du bruit.

A Pari-s, le 1^^ de la lune de Zilcadé, l72o

' Le duc de Noailles. (P.) * Law était Écossais. (P.)

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