‹ Des Romains, Lettres Persanes et Temple de GnideChapitre 35 sur 263 · CHAPITRE XII · texte numérisé non relu

CHAPITRE XII

Aiitoiue le dounait ; et tout homme qui avait de mauvaises iutentious contre la république trouvait soudain une récompense dans les livres de César.

Par un nouveau malheur, César avait amassé pour son expédition des sommes immenses, qu'il avait mises dans le temple d'Ops : Antoine, avec son livre , en disposa à sa fairtaisie.

Les conjurés avaient d'abord résolu de jeter le corps de César dans le Tibre ' : ils n'y auraient trouvé nul obstacle ; car, daus ces moments d'etonnement qui suivent une action inopinée, il est facile de faire tout ce qu'on peut oser. Cela ne fut point exécuté ; et voici ce qui en arriva :

I^ sénat se cnit obligé de permettre qu'on fit les obsèques de César; et effectivement , dès qu'il ne l'avait pas déclaré tyran, il ne pouvait lui refuser la sépulture. Or, c'était une coutume des Romains , si vantée par Polybe , de porter daus les funérailles les images des ancêtres , et défaire ensuite l'oraison funèbre du défunt. Antoine, qui la fit , montra au peuple la robe ensanglantée de César, lui lut sou testament, où il lui faisait de grandes largesses, et l'agita au point qu'il mit le feu aux maisons des conjurés.

Nous avons un aveu de Cicéron, qui gouverna le sénat dans toute cette affaire % qu'il aurait mieux valu agir avec rigueur, et s'exposer à périr, et que même on n'aurait point péri ; mais il se disculpe sur ce que, quand le sénat fut assemblé , il n'était plus temps. Et ceux qui savent le prix d'un moment , dans des affaires ou le peuple a tant de part, n'en seront pas étonnés.

Voici un autre accident : pendant qu'on faisait des jeux

' Cela n'aurait pas été sans exemple : après que Tibérius Gracchus eut été tué, Lucrélius, édile, qui fut depuis appelé Vespillo, jeta son corps dans le Tibre. (AiRÉLiis Victor, r/<- Fir. illust., ch. lxiv.>

• Ltllres à ■/tticiis, liv. XIV, IcU. \.

eu l'honneur de César, une comète à longue chevelure parut pendant sept Jours : le peuple crut que son âme avait été reçue dans le ciel.

C'était bien une coutume des peuples de Grèce et d'Asie de bâtir des temples aux rois , et même aux proconsuls qui les avaient gouvernés ' : ou leur laissait faire ces choses comme le témoignage le plus fort qu'ils pussent donner de leur servitude ; les Romains mêmes pouvaient , dans des laraires , ou des temples particuliers , rendre des honneurs divins à leurs ancêtres ; mais je ne vois pas que , depuis Romulus jusqu'à César, aucun Romain ait été mis au nombre des divinités publiques * .

Le gouvernement de la Macédoine était échu à Antoine ; il voulut, au lieu de celui-là, avoir cehii des Gaules : on voit bien par quel motif. Décimus Rrutus , qui avait la Gaule cisalpine , ayaut refusé de la lui remettre, il voidut l'en chasser ; cela produisit une guerre civile, dans laquelle le sénat déclara Antoine ennemi de la patrie.

Cicérou , pour perdre Antoine , son ennemi particulier, avait pris le mauvais parti de travailler à l'élévation d'Octave; et, au lieu de chercher à faire oublier au peuple César, il le lui avait remis devant les yeux.

Octave se conduisit avec Cicéron en homme habile : il le flatta, le loua, le consulta, et employa tous ces artifices dout la vanité ne se défie jamais.

Ce qui gâte presque toutes les affaires, c'est qu'ordinairement ceux qui les entreprennent, outre la réussite principale, cherchent eucore de certains petits succès

' Voyez là-dessus les Lettres de Cicéron à Alticus, liv. V, et la remarque de M. ral)bé de Mongault.

^ Dion dit que les triumvirs , qui espéraient tous d'avoir quelque jour la place de César, tirent tout ce qu'ils purent pour augmenter les bonueurs qu'on lui rendait, liv. XLVII.

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particuliers tfui flattent leur amour-propre , et les rendent contents d'eux.

Je crois que si Caton s'était réservé pour la république , il aurait donné aux choses tout un autre tour. Cicéron , avec des parties admirables pour un second rôle , était incapable du premier : il avait un beau génie, mais une âme souvent commune. L'accessoire, chez Cicéron, c'était la vertu ; chez Caton , c'était la gloire ' ; Cicéron se voyait toujours le premier; Caton s'oubliait toujours : celui-ci voulait sauver la république pour elle-même ; celui-là , pour s'en vanter.

Je pourrais continuer le parallèle en disant que , quand Caton prévoyait , Cicéron craignait ; que là où Caton espérait, Cicéron seconfiait: que le premier voyait toujours les choses de sang-froid ; l'autre , au travers de cent petites passions.

Antoine fut défait à Modène : les deux consuls Hirtius et Pansa y périrent. Le sénat, qui se crut au-dessus de ses affaires, songea à abaisser Octave, qui de son côté cessa d'agir contre Antoine , mena son armée à Rome , et se fit déclarer consul.

Voilà comment Cicéron , qui se vantait que sa robe avait détruit les armées d'Antoine , donna à la république un ennemi plus dangereux, parce que son nom était plus cher, et ses droits , en apparence , plus légitimes ^

Antoine, défait, s'était réfugié dans la Gaule transalpine, où il avait été reçu par Lépidus. Ces deux hommes s'unirent avec Octave, et ils se donnèrent l'un à l'autre la

• Esse quam videri bonus malehal; itaque, quo minus gloriam pe- Icbat, eomagis illamasscquebatnr. {SkLhV,s,r. de Bello Catil., ch. i.iv.) '' Il était héritier fie César, et son liis par adoption.

viede leurs amis et de leurs ennemis ' . Lépide resta à Rome: les deux autres allèrent chercher Brutus et Cassius , et ils les trouvèrent dans ces lieux où l'on combattit trois fois pour l'empire du monde.

Brutus et Cassius se tuèrent avec une précipitation qui n'est pas excusable ; et Tonne peut lire cet endroit de leur vie sans avoir pitié de la république , qui fut ainsi abandonnée. Gaton s'était donné la mort à la fin de la tragédie ; ceux-ci la commencèrent en quelque façon par leur mort.

On peut donner plusieurs causes de cette coutume si générale des Romains de se domier la mort : le progrès de la secte stoïque, qui y encourageait; l'établissement des triomphes et de l'esclavage , qui firent penser à plusieurs grands hommes qu'il ne fallait pas survivre à une défaite ; l'avantage que les accusés avaient de se donner la mort plutôt que de subir un jugement par lequel leur mémoire devait être flétrie et leurs biens confisqués^ ; une espèce de point d'honneur, peut-être plus raisonnable que celui qui nous porte aujourd'hui à égorger notre ami pour un geste ou pour une parole ; enfin une grande commodité pour l'héroïsme , chacun faisant finir la pièce qu'il jouait dans le monde , à l'endroit où il voulait ^ .

On pourrait ajouter, une grande facilité dans l'exécution : l'âme , tout occupée de l'action qu'elle va faire , du motif qui la détermine, du péril qu'elle va éviter, ne voit point proprement la mort, parce que la passion fait sentir, et jamais voir.

' Leur cruauté fut si insensée, qu'ils ordonnèrent que chacun eut à se réjouir des proscriptions, sous peine de la vie. Voyez Dion.

^ Eornm qui de se slatucbant humahautur corpora , mancbant testamenla, prctium festlnandi. (Tacite, Annales, liv. VI, ch. xxix.)

^ Si Charles I et Jacques II avaient vécu dans une religion qui leur eut permis de se tuer, ils n'auraient pas eu à soutenir l'un une telle mort, l'autre une telle vie.

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L'amour-propre, l'amour de notre conservation se transforme en tant de manières , et agit par des principes si contraires , qu'il nous porte à sacrifier notre être pour l'amour de notre être ; et tel est le cas que nous faisons de nous-mêmes, que nous consentons à cesser de vivre par un instinct naturel et obscur qui fait que nous nous aimons plus que notre vie même ' .

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