CHAPITRE XIV
Tibère.
Comme on voit un fleuve miner lentement et sans bruit les digues qu'on lui oppose, et enfin les renverser dans un moment, et couvrir les campagnes qu'elles conservaient, ainsi la puissance souveraine sous Auguste agit insensiblement, et renversa sous Tibère avec violence.
H y avait une loi de majesté contre ceux qui commettaient quelque attentat contre le peuple romain. Tibère se saisit de cette loi , et l'appliqua , non pas aux cas pour lesquels elle avait été faite , mais à tout ce qui put servir sa haine ou ses défiances. Ce n'étaient pas seulement les actions qui tombaient dans le cas de cette loi , mais des paroles , des signes , et des pensées même ; car ce qui se dit dans ces épanchements de cœur que la conversation produit entre deux amis ne peut être regardé que comme des pensées. Il n'y eut donc plus de liberté dans les festins, de confiance dans les parentés , de fidélité dans les esclaves ; la dissimulation et la tristesse du prince se communiquant partout, l'amitié fut regardée comme un écueil; l'ingénuité , comme une imprudence ; la vertu , comme une affectation qui pouvait rappeler dans l'esprit des peuples le bonheur des temps précédents ' .
' [Les Réflexions stir les divers génies du peuple romain, quoique bien inférieures à l'ouvrage de Montesquieu, ne sont cependant pas sans intérêt; déjà on a pu les apprécier dans quelques citations. Nous ajouterons ici le tableau de la tyrannie de Tibère, persuadés que nos lecteurs nous sauront gré de ce rapprochement.
« Jusqu'ici, dit Saint-Évremond, vous avez vu des crimes inspirés par la jalousie d'une fausse politique : présentement, c'est la cruauté ouverte et la tyrannie déclarée. On ne se contente pas de quitter les bonnes maximes , on abolit les meilleures lois , et on en fait une infinité de nouvelles qui regardent en apparence le salut de l'empereur, mais , dans la vérité, la perle des gens de bien qui restent à Rome. Tout est crime de