‹ Des Romains, Lettres Persanes et Temple de GnideChapitre 42 sur 263 · CHAPITRE XIV · texte numérisé non relu

CHAPITRE XIV

repas au peuple , soit qu'ils lui distribuassent de l'argeut ou des grains : quoique le motif fût bas, le moyen avait quelque chose de noble , parce qu'il convient toujours à un grand homme d'obtenir par des libéralités la faveur du peuple. Mais lorsque le peuple n'eut plus rien à donner, et que le prince , au nom du sénat, disposa de tous les emplois, on les demanda, et on les obtint par des voies indignes : la flatterie , l'infamie , les crimes , furent des arts nécessaires pour y parvenir.

Il ne paraît pourtant point que Tibère voulût avilir le sénat : il ne se plaignait de rien tant que du penchant qui entraînait ce corps à la servitude ; toute sa vie est pleine de ses dégoûts là-dessus : mais il était comme la plupart des hommes, il voulait des choses contradictoires; sa politique générale n'était point d'accord avec ses passions particulières. Il aurait désiré un sénat libre, et capable de faire respecter sou gouvernement ; mais il voulait aussi un sénat qui satisfît à tous les moments ses craintes , ses jalousies , ses haines : enfin l'homme d'État cédait continuellement à l'homme.

Nous avons dit que le peuple avait autrefois obtenu des patriciens qu'il aurait des magisti'ats de son corps qui le défendraient contre les insultes et les injustices qu'on pourrait lui faire. Afin qu'ils fussent en état d'exercer ce pouvoir, on les déclara sacrés et inviolables ; et on ordonna que quiconque maltraiterait un tribun, de fait ou par paroles , serait sur-le-champ puni de mort. Or, les empereurs étant revêtus de la puissance des tribuns , ils en obtinrent les privilèges ; et c'est sur ce fondement qu'on fit mourir tant de gens, que les délateurs purent faire leur métier tout à leur aise, et que l'accusation de lèse-majes-

té, ce crime, dit Pline, de ceux à qui on ne peut point imputer de crime , fut étendue à ce qu'on voulut.

Je crois pourtant que quelques-uns de ces titres d'accusation n'étaient pas si ridicules qu'ils nous paraissent aujourdhui; et je ne puis penser que Tibère eût fait accuser un honune 'pour avoir vendu avec sa maison la statue de l'empereur; que Domitien eût fait condamner à mort une femme pour s'être déshabillée devant son image, et un citoyen parce cpi'il avait la description de toute la terre peinte sur les murailles de sa chambre , si ces actions n'avaient réveillé dans l'esprit des Romains que l'idée qu'elles nous donnent à présent. Je crois qu'une partie de cela est fondée sur ce que , Rome ayant changé de gouvernement , ce qui ne nous paraît pas de conséquence pouvait l'être pour lors : j'en juge par ce que nous voyons aujourd'hui chez une nation qui ne peut pas être soupçoimée de tyrannie , où il est défendu de boire à la santé d'une certaine personne.

Je ne puis rien passer qui serve à faire connaître le génie du peuple romain. II s'était si fort accoutumé à obéir, et à faire toute sa félicité de la différence de ses maîtres , qu'après la mort de Germanicus il donna des marques de deuil, de regret et de désespoir, que Tonne trouve plus parmi nous. Il faut voir les historiens décrire la désolation publique' , si grande, si longue, si peu modérée ; et cela n'était point joué : car le corps entier du peuple n'affecte, ne flatte, ni ne dissimule.

Le peuple romain , qui n'avait plus de part au gouvernement, composé presque d'affrancliis ou de gens sans industrie, qui vivaient aux dépens du trésor public, ne ' Voyez Tacite.

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sentait que SOU impuissance ; il s'affligeait comme les enfants et les femmes , qxii se désolent par le sentiment de leur faiblesse; il étciit mal; il plaça ses craintes et ses .espérances sur la personne de Germanicus; et cet objet lui étant enlevé, il tomba dans le désespoir.

Il n'y a point de gens qui craignent si fort les malheurs que ceux que la misère de leur condition pourrait rassurer, et qui devraient dire avec Andromaque : Plût à Dieu que je craignisse/ Il y a aujourd'hui à Naples cinquante mille hommes qui ne vivent que d'herbe, et n'ont pour tout bien que la moitié d'un habit de toile; ces gens-là, les plus malheureux de la terre , tombent dans un abattement affreux à la moindre fumée du Vésuve : ils ont la sottise de craindre de devenir malheureux.

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