CHAPITRE XVri. t
reiit à porter en Orient le siège de l'empire. Quoique Tenceiute de Roioe ne fût pas à beaucoup près si grande qu'elle est à présent , les faubourgs en étaient prodigieusement étendus • : l'Italie , pleine de malsons de plaisance, n'était proprement que le jardin de Rome ; les laboureurs étaient eu Sicile, en Afrique , en Egypte ^ , et les jardiniers, en Italie ; les terres n'étaient presque cultivées que par les esclaves des citoyens romains. Mais lorsque le siège de l'empire fut établi en Orient, Rome presque entière y passa, les grands y menèrent leurs esclaves, c'est-à-dire presque tout le peuple ; et l'Italie fut privée de ses habitants.
Pour que la nouvelle ville ne cédât en rien à l'ancienne, Constantin voulut qu'on y distribuât aussi du blé, et ordonna que celui d'Egypte serait envoyé à Constantinople, et celui de l'Afrique à Rome : ce qui, me semble, n'était pas fort sensé.
Dans le temps de la république, le peuple romain , sou- A eraiu de tous les autres, devait naturellement avoir part aux tributs : cela fit que le sénat lui vendit d'abord du blé à bas prix , et ensuite le lui donna pour rien. Lorsque le gouvernement fut devenu monaichique, cela subsista contre les principes de la monarchie : on laissait cet abusa cause des inconvénients qu'il y aurait eu aie changer. Mais Constantin , fondant une ville nouvelle, l'y établit sans aucune bonne raison.
Lorsque Auguste eut conquis l'Egypte, il apporta à Rome le trésor des Ptolèmées : cela y fit à peu près la même révolution que la découverte des Lides a faite depuis en
' Exspatiantia tecta mullas addidere urbes , (lit Pline, Histoire nnttirelle,\iv. Ht.
» On portait autrefois d'Italie, dit Tacite, du blé dans les provinces reculées, el elle n'est pas encore stérile; mais nous cultivons plutôt l'Afrique et l'É^ypte , et nous aimons mieux exposer aux accidents la vie du peuple romain. ' .^»"a?<-«, liv. XI!. rh. xiiii.l
Europe , et que de certains systèines ont faite de nos jours. Les fonds doublèrent de prix à Rome ' ; et, comme Rome continua d'attirer à elle les richesses d'Alexandrie, qui recevait elle-même celles de l'Afrique et de l'Orient, l'or et l'argent devinrent très-communs en Europe ; ce qui mit les peuples en état de payer des impôts très-considérables en espèces.
Mais lorsque l'empire eut été divisé , ces richesses allèrent à Constantinople. On sait d'ailleurs que les mines d'Angleterre n'étaient point encore ouvertes ^ ; qu'il y en avait très-peu en Italie et dans les Gaules ^ ; que , depuis les Carthaginois , les mines d'Espagne n'étaient guère plus travaillées, ou du moins n'étaient plus si riches \ L'Italie, qui n'avait plus que des jardins abandoimés , ne pouvait, par aucun moyen , attirer l'argent de l'Orient, pendant que l'Occident, pour avoir de ses marchandises, y envoyait le sien. L'or et l'argent devinrent donc extrêmement rares en Europe ; mais les empereurs y voulurent exiger les mêmes tributs : ce qui perdit tout.
Lorsque le gouvernement a une forme depuis longtemps établie , et que les choses se sont mises dans une certaine situation , il est presque toujours de la prudence de les y laisser, parce que les raisons , souvent compliquées et inconnues , qui font qu'un pareil État a subsisté , font qu'il se maintiendra encore ; mais , quand on change le système
' Suétone , in Augusto ; Oroze , liv. VI. Rome avait eu souvent de ces révolutions. J'ai dit que les trésors de Macédoine qu'on y apporta avaient fait cesser tous les tributs. (Cicéron, des Offices, liv. II.)
* Tacite, de Moribns Germanorum, le dit formellement. On sait d'ailleurs à peu près l'époque de l'ouverture de la plupart des mines d'Allemagne. Voyez Thomas Sesréibérus, sur l'origine des mines du Hartz. On croit celles de Saxe moins anciennes.
' Voyez Pline , liv. XXXVII , arl. 77.
* Les Carthaginois, dit Diodore , surent trés-hien l'art d'en profiter, et les Romains, celui d'empOcher tjuc les autres n'en profitassent
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total, ou ne peut remédier qu'aux inconvénients qui se présentent dans la théorie , et on en laisse d'autres que la pratique seule peut faire découvrir.
Ainsi, quoique l'empire ne fût déjà que trop grand, la division qu'on en fit le ruina, parce que toutes les parties de ce grand corps , depuis longtemps ensemble , s'étaient pour ainsi dire ajustées pour y rester et dépendre les unes des autres.
Constantin ' , après avoir affaibli la capitale, frappa un autre coup sur les frontières ; il ôta les légions qui étaient sur le bord des grands fleuves , et les dispersa dans les provinces ; ce qui produisit deux maux : l'un, que la barrière qui contenait tant de nations fut ôtée ; et l'autre, que les soldats ^ vécurent et s'amollirent dans le cirque et dans les théâtres ^
Lorsque Coustantius envoya Julien dans les Gaules , il trouva que cinquante villes le long du Rhin ^ avaient été prises par les barbares ; que les provinces avaient été saccagées ; qu'il n'y avait plus que l'ombre d'une armée romaine, que le seul nom des ennemis faisait fuir.
Ce prince , par sa sagesse , sa constance , son économie, sa conduite , sa valeur, et une suite continuelle d'actions
' Dans ce qu'on dit de Constantin on ne choque point les auteurs ecclésiastiques , qui déclarent qu'ils n'entendent parler que des actions de ce prince qui ont du rapport à la piété, et non de celles qui en ont au fîouverneinent de l'Élat. (Eisèee, Fie de Constantin , liv. I , chap. ix ; SocRATF, , liv. I , chap. i.)
' Zo.siME, liv. VIII.
' Depuis rétablissement du christianisme, les combats des gladiateurs devinrent rares. Constantin défendit d'en donner : ils furent entièrement iibolis sous Honorius, comme il parait par Théodoret et Otiion de Frisingue Les Romains ne retinrent de leurs anciens spectacles que ce qui IKMivail affaiblir les courafies, et servait d'attrait à la volupté.
' Ammikn Marceu.in, liv. XVI , XVII, XVIII
liéroïques, rechassa les barbares ' , et la terreur de son nom les contint tant qu'il vécut \
La brièveté des règnes , des divers partis politiques , les différentes religions , les sectes particulières de ces religions , ont fait que le caractère des empereurs est venu à nous extrêmement défiguré. Je n'en donnerai que deux exemples. Cet Alexandre, si lâche dans Hérodien, paraît plein de courage dans Lampridius ; ce Gratien , tant loué par les orthodoxes , Philostorgue le compare à Néron.
Valentinien sentit plus que personne la nécessité de l'ancien plan ; il employa toute sa vie à fortifier les bords du Rhin , à y faire des levées , y bâtir des châteaux , y placer des troupes, leur doimer le moyen d'y subsister. Mais il arriva dans le monde un événement qui détermina Valens, son frère, à ouvrir le Danube, et eut d'effroyables suites.
Dans le pays qui est entre les Palus-Méotides , les montagnes du Caucase et la mer Caspienne , il y avait plusieurs peuples qui étaient la plupart de la nation des Huns ou de celle des Alains ; leurs terres étaient extrêmement fertiles; ils aimaient la guerre et le brigandage ; ils étaient presque toujours à cheval , ou sur leurs chariots , et erraient dans le pays où ils étaient enfermés ; ils faisaient bien quelques ravages sur les frontières de Perse et d'Arménie ; mais on gardait aisément les portes Caspiennes , et ils pouvaient difficilement pénétrer dans la Perse par ailleurs. Comme ils n'imaginaient point qu'il fût possible de traverser les Palus-Méotides ^ , ils ne connaissaient pas les
' Ammien Makcfxmn, liv, XVI, XXVII, XXVIII.
' Voyez le magnifique éloge qu'Ammien Marcelliii fait de ce prince , liv. XX.V ; voyez aussi les fragments de V Histoire de Jean d'Antiochc. ^ Pnoroi'E , Hisloitr mêlée.
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Romains; et, pendant que d'antres barbares ravageaient l'empire, ils restaient dans les limites que leur ignorance leur avait données.
Quelques-uns ' ont dit que le limon que le Tanaïs avait apporté avait formé une espèce de croûte sur le Bosphore cimmérien , sur laquelle ils avaient passé; d'autres ^ , que deux jeunes Scythes , poursuivant une biche qui traversa ce bras de mer, le traversèrent aussi. Ils furent étonnés de voir un nouveau monde; et, retournant dans l'ancien, ils apprirent à leurs compatriotes les nouvelles terres, et, si j'ose me servir de ce terme, les Indes qu'ils avaient découvertes^.
D'abord des corps innombrables de Huns passèrent; et, rencontrant les Goths les premiers, ils les chassèrent devant eux. Il semblait que ces nations se précipitassent les unes sur les autres, et que l'Asie , pour peser sur l'Europe, eût acquis un nouveau poids.
Les Goths effrayés se présentèrent sur les bords du Danube, et, les mains jointes, demandèrent une retraite. Les flatteurs de Valens saisirent cette occasion , et la lui représentèrent comme une conquête heureuse d'un nouveau peuple qui venait défendre l'empire et l'enrichir^.
Valens ordonna qu'ils passeraient sans armes; mais, pour de l'argent, ses officiers leur en laissèrent tant qu'ils voulurent \ Il leur fit distribuer des terres ; mais , à la dif-
' ZOSIME, liv. IV.
' JORNANDÈs, de Rehus geticis ; Histoire mêlée de Procope.
^ Voyez Sozomène, liv. VI.
* Amm. Marcellin , liv. XXIX.
* De ceux qui avaient reçu ces ordres , celui-ci conçut un amour infâme; celui-là fut épris de la beauté d'une femme barbare; les autres furent corrompus par des présents , des habits de lin , et des ciiuvertures bordées de franges : on n'eut d'autre soin que de remplir sa maison d'esclaves, et ses formes de bétail. (Histoire de Dcxijw..)
férence des Huns , les Goths n'en cultivaient point ' ; on les priva même du blé qu'on leur avait promis : ils mouraient de faim , et ils étaient au milieu d'un pays riche ; ils étaient armés, et on leur faisait des injustices. Ils ravagèrent tout depuis le Danube jusqu'au Bosphore, exterminèrent Valens et son armée , et ne repassèrent le Danube que pour abandonner l'affreuse solitude qu'ils avaient faite \