‹ Des Romains, Lettres Persanes et Temple de GnideChapitre 63 sur 263 · CHAPITRE XX. fil · texte numérisé non relu

CHAPITRE XX. fil

des bleus ; tout homme qui fut volé ou assassiné fut de celle des verts.

Uu gouvernemeut si peu sensé était encore plus cruel : l'empereur, non content de faire à ses sujets une injustice générale en les accablant d'impôts excessifs, les désolait par toutes sortes de tyrannies dans leurs affaires particulières.

Je ne serais point naturellement porté à croire tout ce que Procope nous dit là-dessus dans son histoire secrète. parce que les éloges magnifiques qu'il a faits de ce prince dans ses autres ouvrages affaiblissent son témoignage dans celui-ci, où il nous le dépeint comme le plus stupide et le plus cruel des tyrans.

Mais j'avoue que deux choses font que je suis pour l'histoire secrète : la première, c'est qu'elle est mieux liée avec l'étonnante faiblesse où se trouva cet empire a la fin de ce règne et dans les suivants.

L'autre est un momiment qui existe encore parmi nous : ce sont les lois de cet empereur, où l'on voit dans le cours de quelques années la jiu'isprudence varier davantage qu'elle n'a fait dans les trois cents dernières années de notre monarchie.

Ces variations sont la plupart sur des choses de si petite importance ', qu'on ne voit aucune raison qui eût dû porter un législateur à les faire, a moins qu'on n'explique ceci par l'histoire secrète , et qu'on ne dise que ce prince vendait également ses jugements et ses lois.

Mais ce qui fit le plus de tort a l'état politique de gorvernement fut le projet qu'il conçut de réduire tous les hommes à imemême opinion sur les matières de religion,

• Vovez les ÎSovelles de Jusiinicn.

dans des circonstances qui rendaient son zèle entièrement indiscret.

Comme les anciens Romains fortifièrent leur empire en y laissant toute sorte de culte , dans la suite on le réduisit à rien , en coupant l'une après l'autre les sectes qui ne dominaient pas.

Ces sectes étaient des nations entières. Les unes , après qu'elles avaient été conquises par les Romains , avaient conservé leur ancienne religion : comme les samaritains et les juifs. Les autres s'étaient répandues dans un pays : comme les sectateurs de Montan dans la Phrygie; les manichéens , les sabatiens , les ariens , dans d'autres provinces ; outre qu'une grande partie des gens de la campagne étaient encore idolâtres , et entêtés d'une religion grossière comme eux-mêmes.

Justinien, qui détruisit ces sectes par l'épée ou par ses lois, et qui, les obligeant à se révolter, s'obligea à les exterminer, rendit incultes plusieurs provinces. Il crut avoir augmenté le nombre des fidèles : il n'avait fait que diminuer celui des hommes.

Procope nous apprend que par la destruction des sama« ritains la Palestine devint déserte; et ce qui rend ce fait singulier, c'est qu'on affaiblit l'empire, par zèle pour la religion, du côté par où , quelques règnes après, les x\rabes pénétrèrent pour la détruire.

Ce qu'il y avait de désespérant , c'est que , pendant que l'empereur portait si loin l'intolérance , il ne convenait pas lui-même avec l'impératrice sur les points les plus essentiels : il suivait le concile de Chalcédoine ; et l'impératrice favorisait ceux qui y étaient opposés , soit qu'ils fussent de bonne foi , dit Évagre, soit qu'ils le fissent à dessein '.

' Liv. IV, chap. x.

Page 1