‹ Des Romains, Lettres Persanes et Temple de GnideChapitre 78 sur 263 · CHAPITRE XXIir. f · texte numérisé non relu

CHAPITRE XXIir. f

.■ucs , il n'en purent plus souffrir d'autres ' . Cela les porta a des enlèvements continuels. Enûn , ils avaient été de tout temps adonnés aux brigandages ; et c'étaient ces mêmes Huns qui avaient autrefois causé tant de maux à l'empire romain.

Les Turcs inondant tout ce qui restait à l'empire grec en Asie , les habitants qui purent leur échapper fuirent devant eux jusqu'au Bosphore ; et ceux qui trouvèrent des vaisseaux se réfugièrent dans la partie de l'empire qui étaiten Europe : ce qui augmenta considérablement le nombre de ses habitants. Mais il diminua bientôt. Il y eut des guerres civiles si furieuses , que les deux factions appelèrent divers sultans turcs , sous cette condition ' , aussi extravagante que barbare , que tous les habitants qu'ils prendraient dans les pays du parti contraire seraient menés en esclavage ; et chacun , dans la vue de ruiner ses ennemis , concourut à détruire la nation.

Bajazet ayant soumis tous les autres sultans , les Turcs auraient fait pour lors ce qu'ils firent depuis sous Mahomet II, s'ils n'avaient pas été eux-mêmes sur le point d'être exterminés par les Tartares.

Je n'ai pas le courage de parler des misères qui suivirent; je dirai seulement que, sous les derniers empereurs , l'empire, réduit aux faubourgs de Constantinople , finit comme le Rhin , qui n'est plus qu'un ruisseau lorsqu'il se perd dans l'Océan^.

' Michel Dlcas, Histoire de Jean Manuel, Jean et Constantin, chap. IX. ConstanUu Porphyrogénète, au commencement de son Extrait des ambassades], avertit que , quand les barbares viennent à Constantinople, les Romains doivent bien se garder de leur montrer la grandeur de leurs richesses ni la beauté de leurs femmes.

' \ oyez r Histoire des empereurs Jean Paléologue el Jean Cantacuzène , écrite par Cautacuzène.

» [ Conmie on aperçoit dans les Lettres persanes le germe de VEspril des lois, on croit voir aussi dans les Considérations sur la grandeur

ei la décadence (les Romains une partie détachée de cet ouvrage immensfi qui absorba la vie de Montesquieu. Il est probable qu'il se détermina a l'aire de ces Considérations un traité à part, parce que tout ce qui regarde les Romains offrant par soi-même un grand sujet, d'un côté, l'auteur, qui se sentait capable de le remplir, ne voulut rester ni au-dessous de sa matière , ni au-dessous de son talent ; et de l'autre, il craignit que les Romains seuls ne tinssent trop de place dans V Esprit des lois , et ne rompissent les proportions de l'ouvrage. C'est ce qui nous a valu cet excellent traité dont nous n'avions aucun modèle dans notre langue, et qui durera autant qu'elle : c'est un chef-d'œuvre de raison et de style, et qui laisse bien loin Machiavel , Gordon, Saint-Réal , Amelot de la Houssaie, et tous les autres écrivains politiques qui avaient traité les mêmes objets. Jamais on n'avait encore rapproché dans un si petit espace une telle quantité de pensées profondes et de vues lumineuses. Le mérite de la concision dans les vérités morales, naturalisé dans notre langue par la Rochefoucauld, et la Bruyère, doit le céder à celui de Montesquieu , à raison de la hauteur et de la difficulté du sujet. Ceux-là n'avaient fait que circonscrire dans une mesure prise et une expression remarquable des idées dont le fond est dans tout esprit capable de réflexion , parce que tout le monde en a besoin : celui-ci adapta la même précision à de grandes choses, hors de la portée et de l'usage de la plupart des hommes , et où il portait en même temps une lumière nouvelle : il faist.it voir dans l'histoire d'un peuple qui a fixé l'attention de toute la terre ce que rful autre n'y avait vu , et ce que lui seul semblait capable d'y voir, par la manière dont il le montrait. Il sut démêler dans la politique et le gouvernement des Romains ce que nul de leurs historiens n'y avait aperçu. Celui d'eux tous qui eut le plus de rapport avec lui, et qu'il parait même avoir pris pour modèle dans sa manière d'écrire. Tacite, fjui fut, comme lui , grand penseur et grand peintre, nous a laissé un beau traité sur les mœurs des Germains : mais qu'il y a loin du portrait de peuplades a demi sauvages , tracé avec un art et des couleurs qui font de l'éloge des barbares la satire de la civilisation corrompue , à ce vaste tableau de vingt siècles , depuis la fondation de Rome jusqu'à la prise de Constantinople, renfermé dans un cadre étroit, où, malgré sa petitesse , les objets ne perdent rien de leur grandeur, et n'en deviennent même que plus saillants et plus sensibles ! Que peut-on comparer en ce genre a un petit nombre de pages ou l'on a pour ainsi dire fondu et concentré tout l'esprit de vie qui soutenait et animait ce colosse de la puissance romaine, et en même temps tous les poisons rongeurs qui , après l'avoir longtemps consumé , le tirent tomber en lambeaux sous les coups de tant de nations réunies contre lui? (La Harpe. )J

Page 1