‹ Des sciences occultes ou essai sur la magie, les prodiges et les miracles (volume 2)Chapitre 24 sur 66 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

L'homme est crédule parce qu'il est naturellement véridique. En agissant ; sur ses passions, par sa crédulité, des hommes supérieurs l'ont ployé à une soumission religieuse. Les récits des merveilles qui les conduisaient à ce but ne sont pas tous controuvés. Il | est utile autant que curieux d’étudiér Les faits que ces récits renferment, et les causes dont les faits dérivent.

ne ce ce

L'homme naît et meurt crédule ; mais c’est d’un principe honorable que dérive cette dis-

position , dont les conséquences le précipitent I, 1

u 2 DES SCIENCES OCCULTES.

dans tant d'erreurs et de. maux. Naturellement véridique , il est enclin à faire de ses paroles l’expression de ses sensations, de ses sentimens et de ses souvenirs, avec la même vérité que ses pleurs et sés cris de douleur et de joie, et surtout ses regards.et les mouvemens de sa physionomie revèlent ses souffrances , ses craintes ou ses plaisirs. La parole est plus souvent trompeuse que des signes muets ou inarticulés, parce que le discours tient plus à l’art qu’à la nature ; mais telle est la force du penchant qui nous en“ traine-vers la vérité, que l’homme le plus habitué à la trahir est d’abord porté à supposer que les autres la respectent; et pour qu’il leur refuse sa croyance, il faut que, dans ce qu'ils affirment , quelque chose répugne à ce qu'il sait déja, ou lui fasse soupçonner un dessein formé de le tromper. ) | La nouveauté des objets et la difficulté de les rapporter à des objets connus, ne révolteront point la crédulité de l’homme simple. Ce sont quelques sensations de plus qu’il reçoit sans les discuter; et leur singularité est peut-être un attrait qui les Jui fait accepter avec plus de plaisir, L’homme , presque tou-

jours, aime et cherche le merveilleux. Ce goût est-il naturel? dérive-t-il de l'éducation que, pendant plusieurs siècles, le genre humain a reçue de ses premiers instituteurs? Question vaste ét neuve encore , mais qui n’est point de mon sujet. Îl suffit d'observer que amour du merveilleux, préférant toujours le récit le plus surprenant au récit naturel, celui-ci, trop souvent; a été négligé et s’est perdu sans retour, Quelquefois, pourtant, et nous en rappellerons plus d’un exemple, la vérité simple a échappé au pouvoir de Poubli.

L'homme confiant peut être trompé une ou plusieurs fois : mais sa crédulité n’est point un instrument qui suffise pour dominer son existence entière. Le merveilleuxg n'excite qu'une admiration passagère : en 1798, nos compatriotesremarquérent avecstürprise combien peu lé spectaclé des globes aérostatiques émouvait l'Égyptien indolent. Des Sauvages voient un Européen exécuter dés tours d’adresse et des tours de physique qu’ils ne peuvent et ne désirent mème pas expliquer : c’est un spectacle qui les amuse ; sans conséquence pour eux; et sans donner aucune prisé sur leur tranquille indépendance. (

Le ex,

Mais on conduit l’homme par ses passions, et surtout par l’espérance et la crainte: La crainte , l'espérance, qui peut mieux les faire naître . les entretenir, les exalter, qu'une crédulité sans défiance? La raison se trouble, limagination se remplit de merveilles. C’est peu de croire à des œuvres surnaturelles, on y voit les bienfaits et les vengeances, on y lit les ordres et les menaces d'êtres tout -puissans qui, dans leurs mains redoutables, tiennent la destinée des faibles mortels.

Dès les temps les plus anciens, les hommes supérieurs qui voulurent imposer à leurs semblables le frein de la religion, présentérent los miracles et les prodiges comme des signes certains de leur mission, comme des œuvres inimitables de la divinité dont ils étaient les interprètes. Saisie d’effroi, la multitude se

. courba sous le joug; et l’homme le plus su-

perbe frappa les marches de l’autel de son front humilié.

Les siècles se sont écoulés : consolé tour-àtour et épouvanté, régi quelquefois par des lois justes, soumis plus souvent à des tyrans capricieux ou féroces, le genre humain a cru et obéi. L'histoire de tous les pays et de tous

les âges est chargée de récits merveilleux .. nous les rejetons aujourd’hui avec dédain ; dédain peu philosophique! Ne méritent-elles pas un haut intérêt, les croyances qui ont exercé une si puissante influence sur les destinées du genre humain? Oublions-nous que l’intervention de la divinité, visible dans les prodiges et dans les miracles, a été presque partout l'instrument le plus puissant de la civilisation ; que les sages même ont douté (1) s’il peut exister des lois, des institutions durables, sans la garantie qu’assure cette intervention universellement respectée ?

Si nous considérons les mêmes faits sous le rapport de leurs causes , le dédain est encore moins fondé : l’origine des fablesgqui nous semblent révoltantes, appartient peut-être à une partie honorable de Phistoire du genre humain. Dans les récits merveilleux, tout ne peut pas être mensonge et illusion. La crédulité a son terme, ct l'invention le sien. Étudions l’homme , non dans des traditions trompeuses, mais dans ses habitudes constantes :

malaisément une imposture s’établirait si, dans

(4) J: J. Rousseau, du Contrat sociaë, livre rv, chap. &

er

nos sensations ou dans nos souvenirs, ellene réncontrait rien qui la secondât ; moins aisément encore prendrait-elle naissance. L’homme est crédule, parce qu'il est naturellement

véridique. Le mensonge est plus facile pour

dénier,déguiser ou déplacer la vérité quepour la contrefaire(1). L'invention, jusque dans.les petites choses, coûte des efforts dont l’homme n'est pas toujours capable. Le génie inventeur, lors même qu'il ne s'exerce que pour nous instruire où pour nous plaire, cède à chaque pas au besoin de se rapprocher de la réalité et de la mêler à ses créations. certain que, sans cet artifice, elles trouveraient peu d’accès dans l’esprit humain. À plus forte xaison, l’homme qui a un grand intérêt à subjuguer notre crédulité ,; hasardera rarement une fable qui n’ait point pour base quelque fait vrai, ou dont la possibilité soit au moins supposable. Cette attention adroite perce dans les emprunts faits à des âges et à des contrées éloignées , et dans les répétitions

(4) On suppose difficilement une chose pleine d’invraisemblances; et, osons le dire, un fait de cette nature est rarement contiouvé (Sainte-Croix, £xamen critique des histo-

riens d'Alexandre, 2e édition, in-40, Paris, 4804, page 29, )

DES ses OCCULTES. % dont abonde l’histoire des prodiges.. et que déguise faiblement Paltération. de: quelques détails, On la reconnäitra: mieux encore. en se convaincant avec mous que la plupart des.

faits merveilleux peuvent, s'expliquer par un: petit nombre de causes plus ou moins faciles. à discerner et à développer.

La recherche de ces. causes n’a point pour but de:satisfaire une vaine curiosité. Les prodiges, nés d’une observation plus ou moins exacte de la nature, les inventions, les impostures même des thaumaturges, doivent , pour la plupart, rentrer dans le domaine des sciences physiques. Considérée, sous, ce point de vue, l’histoire des sciences. de leurspro-

M à ne . 0 grés et de leurs variations, peut fournir des notions précieuses sur. l'antiquité de la civilisation et sur ses vicissitudes ; on peut y puiser des indices curieux sur les origines non encore soupconnées de quelques-unes de nos connaissances. Un autre avantage, enfin, récompensera nos recherches :. éclaircie. par elles, l’histoire va se présenter sous un nouveau jour ; nous. lui rendrons des faits réels ; nous rendrons aux historiens un caractère de véracité sans lequel le passé tout entier serait

perdu pour lhistoire de l’homme civilisé :

convaincus d’ignorance et de mensonge dans leurs récits, sans cesse répétés, d’événemens merveilleux, quelle foi mériteraient-ils dans les récits même les plus vraisemblables ? Justement décriée par l’alliage continuel de l’erreur à la vérité, et sans intérêt pour la philosophie morale, sans intérêt pour la politique , l’histoire ne serait qu’une fable convenue; et n’est-ce pas même ainsi que-l’ont jugée des savans? Mais non : Phomme civilisé, qui a étudié et décrit les mœurs de tant d’espèces vivantes, n’en est pas réduit à ce point de dégradation de n’avoir conservé: que des fables dans les souvenirs qui peuvent lui faire connaître sa propre espèce. Loin de n’offrir qu’un recueil d’inepties et de mensonges, les pages les plus merveilleuses de l’histoire nous ouvrent les archives d’une politique savante et mystérieuse, dont, en tous les temps, quelques hommes savans se sont servis pour régir le genre humain, pour le conduire à linfortune ou au bonheur, à la grandeur ou à la bassesse , à l’esclavage ov à la liberté.

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