‹ Des sciences occultes, ou, Essai sur la magie, les prodiges et les miraclesChapitre 22 sur 55 · CHAPITRE XI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XI

Merveilles opérées par la mécanique : planchers mouvanls; automates; essais dans Tart de s’élever en Tair.

Dans les prestiges dont se composaient les épreuves et les spectacles des initiations, on ne peut méconnaître, au premier coup d’œil, les secrets d’une mécanique et d’une acoustique ingénieusement appliquées ; les savantes illusions de l’optique, de la perspective et de la fantasmagorie; diverses inventions appartenant à l’hydrostatique et à la chimie ; l’emploi habile d’observations pratiques sur les mœurs et sur les sensations des animaux ; enfin, l’usage de ces secrets, pratiqués dans tous les temps, et retrouvés toujours avec surprise, qui préservent de l’atteinte du feu nos organes si frêles, notre chair si aisément vulnérable.

On ne retrouve pas, dans les écrits des anciens, l’indication positive de la possession théorique de toutes ces connaissances; mais les effets parlent, et nous forcent d’admettre l’existence des causes. Il est plus sage d’en convenir, nous le répétons, que d’arguer gratuitement de mensonge tant de récits dont le progrès des sciences a fait disparaître, à la fois, le merveilleux et l’impossibilité. Ce que les anciens disent avoir fait, nous possédons les moyens de le faire : des moyens équivalents leur étaient donc connus. A ceux qui rejetteraient la conséquence, je demanderai si l’histoire des sciences de l’antiquité, cette histoire enveloppée volontairement de tant de ténèbres, nous est parvenue tellement détaillée

et complète, que nous puissions, avec certitude, en définir l’étendue et en fixer les limites ?

Ce ne sera pas du moins pour ce qui concerne la mécanique que nous oserons l’entreprendre. « La science « de construire des machines merveilleuses dont les ef- « fets semblent renverser l’ordre entier de la nature, » la mécanique, car c’est ainsi que Gassiodore (1) la définit, a été portée, chez les anciens, à un point de perfection que les modernes n’ont pu atteindre pendant longtemps... Aujourd’hui même, l’ont-ils surpassé? Aujourd’hui, qu’avec tous les moyens d’action que le progrès des sciences et les découvertes modernes ont mis à la disposition des mécaniciens, on nous a vus éprouver tant de difficultés pour asseoir sur un socle, un de ces monolithes que les Egyptiens, il y a quarante siècles, élevaient avec profusion devant leurs édifices sacrés ! Ne suffirait-il pas d’ailleurs de citer les inventions d’Archimède pour nous rendre crédules sur les miracles que la mécanique pouvait opérer dans les temples ? Mais observons-le : ce grand homme, trop séduit par la doctrine de Platon, attachait un prix médiocre aux applications les plus brillantes de la science ; il n’estimait que la théorie pure et les recherches spéculatives. On croit même (2), quoique peut-être à tort (3), sur le té-

(1) Cassiodor, Variar. lib. i, cap. 45.

(2) Plutarch. Jn Marcell. § 18 et § 22.

(3) Gassiodore {Variar. lib. i, cap. 45), dans le recensement des ouvrages que Boëce avait traduits du grec en latin, indique positivement un Traité de mécanique cT Archimède: « mechanicum eimm Archimedem Latialem Siculis reddidisti. » L’épithète donnée à chaque auteur, par Cassiodore, exprime le titre ou le sujet de l’ouvrage traduit : « Pythagoras musicus; Plato theologus; Aristoteles logicus. » Nous possédons encore le Traité de musique de Boëce. Le sens du mot mechanicus est d’ailleurs mis hors de doute, par la suite de cette lettre où Gassiodore donne de la mécanique, la définition que nous avons citée. Si l’on se rappelle que Plu-

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moi^^riage de Plutarque, qu’il n’a laissé rien d’écrit sur la construction de ces machines qui lui avaient acquis tant de gloire. Seul, le thaumaturge connaissait toute la valeur des secrets que pouvait lui fournir la pratique de la science ; et l’injuste dédain des philosophes l’aidait a tenir les moyens de sa puissance renfermés dans une obscurité inabordable.

Dans les mystères infâmes dénoncés à la sévérité des magistrats romains, l’an 186 avant notre ère, et qui, sans doute, dérivaient d’initiations plus anciennes, certaines machines enlevaient et faisaient disparaître des malheureux qui, disait-on, étaient ravis par les dieux (I). Voilà comment, en d’autres cas, l’aspirant à l’initiation se sentait subitement enlever... On s’étonnerait que l’artifice, dévoilé cette fois, continuât d’être adoré dans d’autres mystères, si la crédulité humaine ne nous offrait à chaque pas le spectacle de contradictions aussi palpables.

Pour descendre dans la grotte de Trophonius, ceux qui venaient consulter l’oracle se plaçaient dans une ouverture trop étroite pour livrer passage à un homme d’une grosseur moyenne. Cependant, dès que les genoux y avaient pénétré, on se sentait entraîné en dedans avec rapidité. Au mécanisme qui agissait sur l’homme, il s’en joignait donc un autre qui élargissait subitement l’entrée de la grotte (2).

Les sages de l’Inde conduisent Apollonius vers le tem-

taïquc ii’est pas, quand il s’agit de faits, une autorilc infaillible, on sera porté à accorder quelque poids à l’assertion de Cassiodore, contemporain et ami de Boëce; on désirera du moins (|ue, dans les bibliothèciues l icbes en manuscrits, un fasse des recherches pour découvrir cette traduction d’un traité dont l’original, s’il a jamais existé, semble avoir depuis longtemps disparu.

(1) Tit. Liv. lib. xxix, cap. 13.

(2) Clavier, Mémoire sur les oracles anciens j pages 149 et 150,

pie de leur dieu, en chantant des hymnes, et formant une marche sacrée. La terre qu’ils frappent en cadence de leurs bâtons, se meut comme une mer agitée, et les élève presqu’à la hauteur de deux pas ; puis se rassoit, et reprend son niveau (1). Le soin de frapper avec les bâtons trahit le besoin d’avertir l’ouvrier qui, placé audessous d’un théâtre mouvant et recouvert de terre, le soulève par un mécanisme assez facile à concevoir.

Si l’on en croit Apollonius (2), les sages de l’Inde pouvaient seuls exécuter ce miracle. Il est probable néanmoins qu’un secret analogue existait dans d’autres temples. Des voyageurs anglais (5) ont visité, à Eleusis, les restes du temple de Gérés. Le pavé du sanctuaire est brut et non poli ; il est beaucoup plus bas que celui du portique voisin. Il existait donc, au niveau de celui-ci, un plancher en bois qui cachait, au-dessous du sanctuaire, un souterrain destiné au jeu de quelques machines. Dans le sol d’un vestibule intérieur, on remarque deux rainures ou ornières profondément creusées : aucune voiture à roues n’avait pu pénétrer en ce lieu ; les voyageurs pensent, en conséquence, que ces rainures recevaient des poulies qui, dans les mystères, servaient à soulever un corps pesant, peut-être, disent-ils, un plancher mouvant. Ce qui confirme leur conjecture, c’est qu’au delà on voit d’autres rainures où pouvaient se mouvoir les contre-poids qui élevaient le plancher ; on voit aussi les places des chevilles qui le soutenaient immobile, à la hauteur désirée. Ce sont huit trous percés dans des blocs de marbre élevés au-dessus du sol, quatre à droite et quatre à gauche, et propres à recevoir des

(1) Philostrat. De vit. Apoll. lib. iii, cap. 5.

(2) Philostrat. De vit. Apoll. lib. vi, cap. 6.

(3) Theunedited antiquities of Attica„ by the Society of dilettanti; toL London, 1817. Monthly liepertory^ tome xxiii, pages 8-11.

chevilles d’une dimension extraordinaire. Des sièges qui, à l’instant où l’on s’y place, retiennent la personne assise en sorte qu’elle ne peut s’en arracher, ne sont point, comme on Ta cru, une invention du xviue siècle. Vulcain, disent les mythologues, fit présent à Junon d’un trône, sur lequel la déesse à peine assise se trouva enchaînée (i).

Vulcain avait décoré l’Olympe de trépieds qui, sans moteur apparent, se rendaient à leurs places, dans la salle du banquet des dieux (2) : Apollonius vit et admira de semblables trépieds chez les sages de l’Inde (3). La construction des automates n’est rien moins qu’une invention récente : et nous ne craindrons pas, sur la foi de Macrobe (4), de rapporter qu’à Antiurn, et dans le temple d’Hierapolis, des statues se mouvaient d’elles-mêmes.

Gomme une preuve de l’habileté des anciens, on doit citer encore la colombe de bois, fabriquée par le philosophe Archytas, de telle manière qu’elle volait et se soutenait quelque temps en l’air (5). Le souvenir de ce chef-d’œuvre nous rappelle naturellement le désir que, de tout temps, l’homme a conçu de devenir, dans les airs, le rival des oiseaux, comme, sur les eaux, l’art de nager et surtout l’art de diriger des navires le rendent le rival des habitants des fleuves et des mers. Nous ne citerons point Dédale et Icare : « Poursuivi par Minos « pour avoir révélé à Thésée les chemins et les issues du U labyrinthe. Dédale s’enfuit par mer avec son fils (6) ; » ses ailes furent des voiles que, le premier, en Grèce, il

(1) Pausanias, Attic. cap. 20.

(2) Homer. lUad. lib. xviii, vers. 375-378.

(3) Philostrat. De vit. Apoll. lib. vi, cap. 6.

(4) Macrob. Saturnal. lib. i, cap. 23.

(5) A. Gell. Noct. attic. lib. x, cap. 13.

(6) Ileraclit. De Politiis, verb. Icariis.

aclaptci à ses barques, tandis que les navires de son persécuteur ne voguaient qu’à la rame. Gela est d’autant plus vraisemblable, qu’il avait pu connaître en Égypte l’usage des voiles, comme il avait rapporté de ce pays l’idée de la construction du labyrinthe. Mais si nous tournons nos regards vers l’Orient (ce que souvent encore nous serons dans le cas de faire), un témoignage, assez suspect il est vrai (1), nous présente une statue d’Apollon qui, portée en cérémonie par les prêtres du dieu, s’élevait en l’air, et retombait juste au point d’où elle était partie, comme ferait, dans nos jardins publics, un aérostat retenu par un cordon. Des narrations dont l’origine est sûrement très-ancienne, nous fournissent aussi deux faits trop singuliers pour qu’il nous soit permis de les passer sous silence. Ici un char volant que, dans les airs, un homme dirige à son gré, est présenté comme un chef-d’œuvre de l’art, et non de la magie (2). Là, audessous d’un ballon, est attachée une petite nacelle^ où un homme se place ; le ballon^ s’élançant dans les airs, transporte rapidement le voyageur où il désire

aller (3) Que conclure de ces récits ? Rien : sinon

que les essais de la mécanique en ce genre, remontent probablement à une époque plus reculée que celle d’Archytas, et que le Tarentin, disciple de Pythagore, disciple lui-même des sages de l’Orient, n’excita peutêtre l’admiration de l’Italie que par des secrets puisés dans les temples de Memphis ou de Babylone.

(1) Le traité De la déesse de Syrie.

(2) Les Mille et un Jours, jeturs cx-cxv.

(3) Les Mille et une Nuits, dlvi« nuit, tome vi, pages 144-140.

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