CHAPITRE V
FONCTION DE REPRODUCTION (suite)
Société domestique paternelle : la Famille chez les Poissons, les Reptiles, les Oiseaux et les Mammifères.
Accession du mâle dans la famille, son rôle exclusif d'abord, particulièrement chez les poissons; tentative d'explication du fait ; la solution proposée convient également à l'amour maternel; confirmation de l'hypothèse. — Batraciens et Reptiles. — La famille chez les oiseaux: les variations en apparence capricieuses de leurs mœurs rendent les générations périlleuses. Oiseaux polygames , oiseaux monogames. Pourquoi le mâle revient ou séjourne auprès de la femelle dans les différents cas; solidarité des consciences et continuité des traditions dans la famille d'oiseaux; industrie collective; territoire; comparaison de la famille d'oiseaux avec celle des insectes. — Rôle du mâle dans la famille des mammifères; les monogames, les polygames; valeur relative des deux types; de l'industrie des mammifères; elle est le plus souvent individuelle.
L'accession du mâle marque une phase nouvelle dans le développement de la société domestique chez les animaux. Cette complication commence avec l'embranchement des Vertébrés et dès la classe des Poissons on en trouve de curieux exemples ; mais elle n'a pas dès l'abord toute la signification dont elle estcapa-
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ble. Le mâle en effet, en entrant dans la famille, y joue un rôle tellement prépondérant qu'il va jusqu'à remplacer la femelle dans les soins donnés à la progéniture; de cette façon son apparition, loin d'introduire dans l'organisme social reproducteur une plus grande variété de fonctions, lui interdit au contraire celle qu'il avait manifestée chez les plus élevés des invertébrés, car il n'y a point de neutres au-dessus des insectes. Réduit à un seul individu qui à lui seul assure par sa sollicitude l'avenir des jeunes une fois éclosfl'organe paternel absorbe donc pour ainsi dire la famille tout entière dès qu'il y entre. Ce n'est que postérieurement, non plus chez les Poissons, mais chez les Batraciens et surtout chez les Oiseaux que la femelle ayant repris ses attributions ordinaires et se chargeant de l'élevage, le secours du mâle peut apporter à la famille un réel avantage en y développant une variété de fonctions jusqu'alors inconnue.
Il est vrai que partout où il y a des sexes séparés le mâle et la femelle sont, nous l'avons vu, au moins momentanément rattachés l'un à l'autre par des représentations réciproques et que cette réciprocité de pensées accompagnée d'une réciprocité de sentiments correspondante fait de leur couple une conscience commune. Mais nous avons remarqué combien ce concours de représentations et de désirs était limité dans le temps; nous avons vu que le mâle, disparaissant, comme cela arrive si fréquemment chez les insectes aussitôt après la copulation, ou ne vivant que pour végéter sans prendre part aux travaux de la famille, la femelle devenait dès lors le centre de l'organisme
reproducteur et constituait par ses rapports avec les jeunes comme un second épisode de la vie domestique où le mâle n'avait aucune part. Ainsi coupé en deux fragments successifs tels que de l'un à l'autre aucune autre communication n'était possible que celle des influences héréditaires organiques , le groupe que nous étudions restait dépourvu de cette continuité de conscience qui fait l'individualité véritable. De quelle concentration au contraire ne sera-t-il pas capable et en mêrrtè temps de quelle continuité, quand la société conjugale sera sans intervalle suivie de la société domestique et confirmée par les rapports communs des parents avec les jeunes !
Mais avant d'en venir à cette perfection relative, la famille traverse plusieurs états inférieurs que nous devons signaler rapidement : celui tout d'abord, disons-nous, où les rôles sont confondus et la place de la femelle usurpée par le mâle. Ce sont les Poissons qui nous présentent cette anomalie. Dans l'immense majorité des espèces les jeunes des poissons éclosent sans le secours des parents et dès leur naissance savent se suffire. Les parents se contentent de déposer les œufs en des localités favorables : quelques-uns seuls les agglutinent et les fixent. Ce n'est que dans quelques rares espèces, dont le nombre, il est vrai, augmente tous les jours, qu'on a découvert des exemples d'amour paternel. Les Syngnathes et les Hippocampes mâles portent, dit- on, les œufs dans une poche incubatrice ; les hippocampes assistent à la ponte le corps enroulé autour de celui de la femelle. Le Saumon et la Truite creusent une dépression dans le sable pour y
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déposer leurs œufs ; ici le mâle et la femelle travaillent ensemble. On ne sait auquel des deux sexes il faut attribuer le nid de Sargasses du Chironectes pictus et le nid d'Aigu d e la Vieille, du Crénilabre, de la Blennie et de la SpinacKie: même incertitude au sujet du Cotte noir, gardien si vigilant de ses œufs. Mais on sait que c'est le mâle du Cotte d'eau douce qui manifeste des habitudes identiques, que c'est le mâle du couple formé par les Lompes qui veille sur les œufs pondus par sa compagne et emporte les jeunes sur son dos à la haute mer, que ce sont les mâles des Epinoches et des Epinochettes qui construisent les nids, qui y poussent les femelles pleines, et qui y font rentrer les jeunes en cas de péril. Un Labyrinthiforme observé par M. Carbonnier (rainbowfish, poisson arc-en-ciel) aide comme l'hippocampe sa femelle dans la ponte et dépose les œufs sur un nid de bulles flottantes qu'il accompagne et répare jusqu'à l'éclosion. « Il y a des poissons dans les parages de Ceylan qui couvent réellement leurs œufs dans la cavité de la bouche et nous en avons vu au Musée d'Edimbourg étiquetés sous le nom de Arias Bookei. Agassiz a fait la même observation sur un poisson de l'amazone, ce qui a été reconnu également par Jettreys Wiman (1) ». Voici enfin un autre poisson non moins original, le Chromispaterfamilias du lac deTibériade, qui protège et nourrit jusqu'à deux cents alevins dans la gueule et la cavité branchiale. D'après les études de M. Lortet, lorsque la femelle a déposé ses œufs dans une dépres-
(1) Van Reneden, Parasites et commensaux, p, 21.
sion sablonneuse du sol, ou entre les touffes des joncs, le mâle s'approche et les fait passer par aspiration dans la cavité buccale. De là il les fait cheminer entre les feuillets des branchies. La pression exercée sur les œufs par les lamelles branchiales suffit pour les maintenir. Là au milieu des organes respiratoires, les œufs subissent leurs métamorphoses ; les petits prennent rapidement un volume considérable et paraissent bien gênés dans leur étroite prison. Ils en sortent par l'ouverture qui fait communiquer la cavité branchiale avec la bouche et non par les ouïes. Ils restent dans la bouche pressés les uns contre les autres, comme les grains d'une grenade mûre. La bouche du père nourricier est alors tellement distendue que les mâchoires ne peuvent se rapprocher... On ne sait à quelle époque de leur vie les petits quittent la bouche paternelle (1). C'en est assez pour nous permettre de croire qu'en effet chez les poissons le mâle joue d'emblée un rôle prépondérant dans l'éducation, là où les petits ne sont pas abandonnés à eux-mêmes. Cherchons la signification sociologique de ce fait.
Nous nous sommes demandé quelle était la cause de l'affection maternelle chez les Invertébrés et nous avons dû renoncer à la découvrir. Nous n'avons pu admettre ni que chaque insecte comprît le besoin qu'ont de son secours des œufs qu'il ne doit jamais voir éclore, ni que la race tout entière reçût par voie d'hérédité une impulsion appropriée, alors que les progéniteurs possibles ne présentaient aucune des
(1) Comptes rendus de l'Académie des sciences, séance du 20 déc. 187o.
conditions nécessaires à la naissance d'un tel instinct. La question se présente à nous encore une fois en des termes nouveaux. Ce n'est pas seulement la femelle, c'est le mâle dont il faut expliquer l'affection. On pourrait ici recourir à une influence héréditaire qui aurait transmis aux deux sexes un penchant d'abord propre à l'un d'eux; mais pour que cela fût possible, il faudrait que l'héritage de l'instinct maternel fût possible dans la classe même des Poissons. Or si nous en croyons le représentant le plus autorisé des doctrines zoologiques nouvelles, Hœckel, les premiers des Poissons, les Vertébrés acraniens se sont séparés des Vers à une période très peu avancée du développement de ces derniers, et il est infiniment peu probable qu'à ce moment les Vers aient pu éprouver les sentiments et concevoir les représentations que suppose la naissance de l'amour maternel. La voie est donc fermée encore de ce côté : c'est ailleurs qu'il nous faut chercher une explication rationnelle des instincts qui fondent la famille. Il nous semble certain que les instincts n'ont pas été produits en une fois dans la série organique, pour y être ensuite seulement étendus et affermis.
Une autre voie s'ouvre dans une direction tout à fait différente, bien qu'encore sur le terrain de l'évolution. On se demande si les soins donnés aux jeunes ne sont pas l'effet d'impulsions organiques qui auraient toujours été telles, c'est-à-dire qui n'auraient jamais été l'effet d'une volonté en quelque degré intelligente. Des modifications avantageuses aux œufs ou aux jeunes se seraient produites dans l'organisme de l'un ou de l'autre des parents au moment où ils se débarrassaient
des produits de La génération; ces modifications auraient été développées par la sélection naturelle, et c'est ainsi qu'un besoin impérieux pousserait actuellement les parents à tel ou tel acte d'où dépend la préservation de leur progéniture ; ils y seraient contraints par le jeu môme de leur organisme. Ainsi les œufs ou les nids de plusieurs poissons (1) sont agglutinés avec des mucosités sécrétées par eux à ce seul moment de la ponte ou de l'élevage; il est certain que la sécrétion ne dépend pas à l'origine de leur volonté, car elle exige un arrangement organique préétabli, héréditaire. Dès lors elle devient un besoin inné qui s'impose à la volonté même et qui lui imprime, à un moment donné, une certaine direction. Il en est de même des organes par lesquels l'incubation est favorisée chez les oiseaux. Une certaine fièvre se développe en eux au moment de la ponte; fièvre générale, mais ayant surtout son siège dans le plexus de vaisseaux sanguins situé sous le ventre et qui a reçu le nom de plexus incubateur. Cette fièvre doit leur imposer le repos et leur faire un besoin de la sensation rafraîchissante (2), que les œufs leur procurent. Elle les dispense également de nourriture. Les petits sontils éclos? plusieurs espèces leur dégorgent une substance sécrétée parfois dans le gosier du mâle comme dans celui de la femelle, et ce que nous avons dit de la sécrétion des poissons s'applique à celle-ci : elle est un besoin. C'est par un acte mécanique en quelque sorte
(1) Œufs de mollusques, œufs des crabes, œufs de la perche, œufs des batraciens; presque tous les nids cités plus baut.
(2) M. Joly, thèse sur l'Instinct, prêta, édit., p. 09.
ou du moins réflexe que les oiseaux s'en débarrassent en faveur de leurs jeunes. La sécrétion avec laquelle les salanganes construisent leurs nids est soumise à la même loi. Du reste, les femelles des mammifères euxmêmes y obéissent quand elles donnent le sein «à leurs petits. L'amour, dans toutes ces circonstances, est 'un accompagnement possible du phénomène ; il n'en constitue pas la cause déterminante. C'est lui, au contraire, qui résulte des actes réflexes dont nous venons de parler, comme l'amour sexuel naît du penchant physique qui pousse les sexes l'un vers l'autre dès que le jeu des organes reproducteurs cesse de pouvoir s'accomplir isolément.
Cette théorie dont malheureusement la preuve n'a pas été poursuivie dans le détail des faits pour tous les groupes du règne animal paraît reposer sur des fondements plus solides. Un mouvement organique initial est le plus souvent, en effet, la cause déterminante du processus mental destiné à le servir. Et il est difficile, pour ne pas dire impossible, d'expliquer par des représentations la constitution même de l'organisme, en tant qu'il assure dans ses premières phases la reproduction de l'espèce. Que la sélection naturelle ou une création spéciale soit invoquée pour expliquer la conformation des organes, celle-ci exige indubitablement une autre cause que l'intelligence des sujets qui en sont doués, car au moins dans les dernières régions du règne animal, chez les ascidies par exemple, qui gardent leurs œufs sous leur manteau, et chez les astéries qui leur font une place sous la partie centrale de leur corps, aucune représentation déterminée, encore moins
aucune prévision ne peut être raisonnablement admise à expliquer le phénomène. Cependant quelle que soit la part du mécanisme inconscient dans la première naissance des organes reproducteurs et des appareils auxiliaires, nous ne croyons pas que cette part puisse être légitimement étendue au point de bannir toute action de l'intelligence. 11 y a dans la croissance de tout animal deux époques, l'une où sa conservation est assurée comme sa naissance par un processus de phénomènes plus ou moins exclusivement organiques, l'autre où son développement est protégé par un processus de phénomènes plus ou moins intellectuels ou représentatifs, et où la vie de relation joue un grand rôle. Le plus souvent même et dans la première époque et dans la seconde, les deux groupes de phénomènes physiologique et psychologique concourent à l'exercice de la fonction de reproduction d'une manière simultanée, bien que dans des proportions variables. Ainsi (nous croyons l'avoir suffisamment prouvé), dès la classe des insectes les manifestations esthétiques exercent une action considérable dans le rapprochement des sexes, et inversement les nécessités physiologiques exercent une action considérable clans le développement de l'amour, sinon du père, du moins de la mère pour ses jeunes, même chez les Vertébrés supérieurs. Il y a donc là, quant à l'importance relative des deux ordres de phénomènes, une question de degré, que l'examen de chaque groupe zoologique peut seul résoudre définitivement. Mais nous pouvons dès maintenant affirmer que le second groupe de phénomènes, les phénomènes psychologiques, croît en importance
à mesure qu'on s'élève dans l'échelle des organismes sociaux et que la solidarité des consciences y efface de plus en plus la correspondance des organes dans les rapports qui unissent les différents membres de la famille. L'industrie collective, telle qu'elle vient de nous apparaître dans les sociétés d'Hyménoptères, n'est certainement pas l'effet d'impulsions automatiques ; elle n'a rien de leur rigidité et de leur monotonie. Que sera-ce quand nous aborderons l'étude des sociétés supérieures? Peu à peu, si nous ne nous faisons illusion, le lecteur sentira naître en lui cette conviction que les divers procédés d'élevage et d'éducation, loin de dériver des sollicitations mécaniques, sont euxmêmes la source de modifications organiques nouvelles et que si l'organe ébauche la fonction, la fonction peu àpeu achève l'organe et le modèle par l'habitude qu'elle lui impose. C'est là la cause déterminante d'un grand nombre d'attributs esthétiques sexuels ; c'est la cause aussi d'un grand nombre de perfectionnements accessoires apportés dans l'échelle des organismes à la fonction de reproduction. On peut se demander si au lieu que la sécrétion des pigeons engendre en eux l'amour maternel, ce n'est pas l'amour maternel qui développe en eux la sécrétion nutritive, à l'origine purement automatique. On peut se poser la même question à propos de la lactation (1), et ici la tendance de notre Lamarck ne nous paraît pas devoir le céder à celle de Darwin
(1) On sait que cette fonction se perd et que l'organe correspondant s'atrophie faute d'exercice. Les chèvres, rendues à la vie sauvage, ont des mamelles beaucoup moins volumineuses.
dans les luttes ultérièures entre les différentes écoles zoologiques.
Qu'on ne se méprenne pas d'ailleurs sur notre pensée. En invoquant dans une large mesure les influences psychiques, nous ne faisons pas appel à des forces occultes qui n'auraient rien de commun avec l'expérience. La question est seulement de savoir si les adaptations qui assurent la croissance des jeunes au milieu de circonstances de plus en plus variées et de plus en plus périlleuses sont produites par immédiation et grâce à une liaison directe entre le jeu d'un organe et le jeu d'un autre, ou bien si elles sont l'effet d'un organe intermédiaire, le système nerveux central, lequel serait chargé d'établir la correspondance entre le monde et les fins de la vie d'une manière infiniment plus complexe et détournée, mais beaucoup plus intelligible pour nous dans ses résultats généraux. Bref, le concours entre les individus dans le règne animal est-il seulement l'œuvre d'un mécanisme prodigieux dont nous ne pouvons, en beaucoup de cas, nous faire aucune idée, ou est-il en même temps l'œuvre de la pensée agissant par des procédés qui sont en grande partie les nôtres et qui sont par conséquent accessibles à de prudentes investigations ? Dans ces termes notre doctrine n'est faite pour étonner ni les psychologues spiritualistes qui tendent à expliquer partout l'inférieur par le supérieur et la nature par ses fins, ni les physiologistes qui ne nient pas que je sache la réalité des phénomènes psychiques, bien qu'ils s'appliquent surtout à en découvrir les conditions.
Nous ne nous dissimulons pas que le mode général d'explication proposé ici échoue dans la plupart des cas présentés par les animaux inférieurs. Là, le mécanisme semble régner seul ; mais aussi l'industrie est nulle. Mais à mesure qu'on s'élève, il devient de plus en plus insuffisant. Si la sécrétion avec laquelle les poissons mâles agglutinent leurs œufs trouve, pour une part, son explication dans la sélection naturelle, l'industrie qu'ils manifestent ne s'explique en aucune façon par les mêmes principes. Construire un nid parfois compliqué, y amener la femelle, y garder longtemps les œufs après leur fécondation, produire incessamment auprès de ces œufs des courants d'eau vive qui les empêchent de s'altérer, ce sont là des actes qui s'élèvent de beaucoup au-dessus de l'automatisme, non pas seulement de l'automatisme cartésien, qui n'a plus que des partisans timides, mais au-dessus de l'automatisme darwinien qui, fondé sur l'utilité, prête aux phénomènes organiques les plus aveugles quelque chose d'intentionnel fait pour séduire. Quelque admirables effets qu'on lui attribue, nous ne pouvons nous empêcher de croire, en présence d'habitudes comme celle que nous venons de rappeler, que la combinaison est d'un autre ordre, et se rattache à une autre cause. Il faut que l'utilité à laquelle il est pourvu ici par des moyens aussi complexes soit ressentie à quelque degré ; autrement l'animal ne s'emploierait pas à la servir avec cette unité de vues, avec cette persévérance de volonté. Ainsi nous arrivons, à propos de l'amour paternel des poissons, à une conclusion qui s'applique
aussi bien à l'amour maternel des insectes, car le sentiment est le môme dans les deux sexes. Cette conclusion, la voici : les parents des animaux, môme en dehors des oiseaux et des mammifères, savent quelque chose de ce que renferme l'œuf, et c'est là le motif déterminant des actes complexes par lesquels se manifeste leur amour.
Eh quoi! des poissons nés de l'année précédente savent que de leurs œufs d'autres poissons doivent naître ! Nous ne le prétendons pas ; nous voudrions seulement qu'on admît avec nous les deux' points suivants : 1° que ces animaux ressentent un puissant intérêt pour les œufs qu'ils ont fécondés; 2° qu'ils ont une obscure idée que ces œufs sont vivants comme ils le sont eux-mêmes et demandent des soins déterminés. Nous ne pouvons expliquer sur quoi repose cet intérêt et cette idée qu'en revenant aux résultats de nos premiers chapitres.
On se rappelle qu'un être vivant quelconque nous est apparu comme une société. La substance fécondante, d'une part, les œufs de l'autre, ont appartenu au corps des parents; ils en ont fait partie intégrante; ils ont compté au nombre de ces éléments dont chacun est vivant au même titre que le tout. Quand leur séparation d'avec l'organisme total s'est effectuée, et avant même, pendant que cette séparation se préparait, un trouble général s'est emparé de toute la société, et ce trouble a été profondément ressenti. Si donc l'ensemble des éléments vitaux composants est ordonné de manière à ce que les perturbations des parties aient leur
écho dans un centre (et les poissons sont dans ce cas, ayant un système nerveux déjà développé), au moment de l'expulsion des œufs, comme des corpuscules fécondants, les uns elles autres doivent être l'objet de l'attention de l'animal. Celui-ci doit voir en eux une partie de lui-même, et comme tels les poursuivre en quelque sorte de sa sollicitude. L'intérêt qu'il a pour lui-même et pour les différentes parties de son corps restées associées, il l'éprouve pendant quelque temps à un degré presque égal pour ces éléments qui se sont détachés de lui sans lui être étrangers encore. Mais l'intérêt qu'il a pour lui-même, il le satisfait en pourvoyant à ses besoins, comment l'intérêt qu'il porte à ses œufs ne se traduirait-il pas par des services analogues? De là peut-être (tout ceci n'est qu'une hypothèse, nous le reconnaissons), quelque essai de plus en plus heureux d'élevage, un abri creusé, un nid tissé, des périls écartés ; l'intelligence est là au commencement de ce processus, elle ne manquera pas de génération en génération à son rôle universel de variation et de perfectionnement. Vienne l'éclosion; les mêmes soins, avec la nutrition en plus, pourront être continués si le jeune ne s'affranchit pas dès l'abord en témoignant de son indépendance par rapport à l'organisme paternel. Telle serait, suivant nous, la cause de l'amour paternel des poissons cités plus haut : le père s'intéresse aux œufs fécondés, parce qu'il les considère commne une partie de son propre corps, et il les soigne parce qu'il les sait vivants. Bref notre théorie de l'amour paternel se rattache à notre théorie de l'individu; et la société domestique ne nous semble possible
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que comme un développement de la société organique individuelle (1).
Cette hypothèse n'est qu'une grossière ébauche. Elle soutient cependant assez bien l'épreuve des faits. Pourquoi au-dessous des insectes ne trouve-t-on que peu ou point de témoignages d'intérêt accordés à leurs œufs par les parents? Parce que le consensus organique est dans ces régions trop faible pour que l'expulsion des produits delà génération sollicite l'activité générale et provoque de sa part un mouvement d'attention à l'égard de ses produits. Pourquoi le mâle des insectes est-il si indifférent à sa progéniture ? parce qu'il y a chez les insectes fécondation intérieure et que le mâle ne peut suivre à l'intérieur du corps de la femelle le sort de ses éléments organiques colonisants. La femelle, au contraire, qui suit sans difficulté ses œufs une fois pondus, leur accorde presque toujours quelques soins. Pourquoi le mâle des poissons est-il le plus souvent chargé du rôle qui ailleurs appartient à la mère ? Parce que c'est lui qui le dernier répand son produit générateur sur les œufs et que la femelle qui en est par là écartée ne peut plus les reconnaître dans
(1) On a essayé de rattacher les faits d'affection paternelle et maternelle à ceux de parasitisme. Nous ne croyons pas cette assimilation légitime. Le parasite est l'ennemi de son hôte, ou du moins il le devient dès qu'il cesse de vivre du superflu qu'il lui emprunte, et s'en prend non plus seulement à sa subsistance, mais à sa substance. La conscience de l'un se développe eu opposition avec celle de l'autre; or, ni l'œuf, ni le jeune mammifère ne sont les ennemis, si ce n'est en des cas exceptionnels, de l'organisme maternel. On objecte que le parasite devient au besoin commensal, et que le commensalisme confine à la mutualité. Nous ne serions plus opposé à cette vue, puisque la mutualité entre individus de même espèce c'est le concours, et que le concours, c'est la société. La gestation diffère encore du parasitisme par son caractère normal.
le milieu instable où ils sont projetés. La théorie concorde donc avec les faits dans les classes d'animaux étudiés jusqu'ici; on va la voir chemin faisant confirmée par quelques faits nouveaux.
Il nous reste à élucider une difficulté d'ordre psychologique. On se demande en effet de quelle nature est la connaissance qu'ont les parents des liens étroits qui les attachent à leurs œufs et à leurs jeunes, et quelle sorte d'idée les leur représente comme vivants (d). Assurément ces connaissances ne sont pas de même sorte que les connaissances les plus explicites dont l'esprit de l'homme est capable. Mais elles confinent de très près à certaines connaissances que l'on observe aussi dans l'intelligence humaine. Depuis plusieurs années les recherches de la psychologie expérimentale ont suffisamment établi dans l'homme, à côté des combinaisons réfléchies d'idées .abstraites, l'existence de combinaisons directes d'idées concrètes. Entre les premières et les secondes il y a une différence de degré dans la complexité et la précision, c'est-à-dire une différence de mode qu'on a prise faute de connaître les intermédiaires pour une différence de nature. Les idées et sentiments qui touchent au sexe et à la parenté sont précisément chez l'homme le plus semblables à ceux dont nous supposons en ce moment l'existence chez l'animal même inférieur. L'analyse que Longus a faite des phénomènes psychiques sexuels montre par quelles voies obscures la nature plie à ses fins les
(1) On remarquera que les animaux n'ont aucun moyen de représenter un être non vivant ; ils ne connaissent qu'eux-mêmes et par eux tout le reste.
intelligences les moins prévenues de ses projets. Nous ne doutons pas d'autre part qu'une femme près de devenir mère, livrée à elle-même dans la plus profonde ignorance des conseils de l'art, ne sache se délivrer et nourrir son enfant. Qu'on pense au caractère des pensées qui président à de telles actions et qu'on mesure la distance qui les sépare des connexions d'idées scientifiques ! Nous sommes, a-t-on dit, des intelligences servies par des organes ; le mot est juste, mais il arrive aussi que sur certains points nous soyons des intelligences au service de l'organisme, et que même les plus hautes de nos opérations aient à traverser d'abord d'humbles états pour émerger par des degrés insensibles de l'activité réflexe, inconsciente, à l'activité consciente et réfléchie.
L'hypothèse que nous venons de proposer sur la cause de l'amour paternel veut que partout où la fécondation est extérieure et où l'espèce est douée d'un certain degré d'intelligence le mâle prenne part aux soins de l'élevage. C'est ce qui arrive en effet chez les Batraciens. Plusieurs aident la femelle à expulser ses œufs du cloaque, et montrent pour ces œufs une remarquable sollicitude (1). Au contraire, les Batraciens
(1) « Chez le crapaud accoucheur, où les œufs sont réunis en un chapelet glaireux, le mâle s'en empare à mesure que la ponte s'effectue, entortille ce cordon autour de ses pattes postérieures et le transporte avec lui à sec jusqu'au moment où l'éclosion doit avoir lieu *, mais alors il se plonge dans l'eau... Le Pipa, ou crapaud de Suriman, présente sous ce rapport des particularités encore plus remarquables : le mâle aide la femelle à accoucher et place les œufs sur le dos de celle-ci...; chacun se trouve bientôt logé dans une espèce d'alvéole. Le dos de la femelle se creuse ainsi d'une cinquantaine de petites loges qui sont autant de chambres incubatrices dans lesquelles les embryons se forment et se développent. » (M. Milne Edwards, Physiologie, tome VIII, p. 496 et suiv.)