CONCLUSION
J’arrive au terme de ma course, heureux si j’ai pu en atteindre le but ; plus heureux encore si mes travaux servent à résoudre l’important problème d’améliorer le sort des masses en leur faisant chérir l’économie et la bienfaisance mutuelle 1
On a beaucoup écrit sur la bienfaisance et sur la charité. Une religion divine, à laquelle le monde doit son affranchissement de l’esclavage, a consacré ses efforts à soulager l’infortune des classes qu’elle avait appelées à la liberté; mais elle n’a trouvé d’autres moyens que celui de prescrire l’aumône, d’en faire elle-même, et de recommander aux pauvres la résignation et la patience. Ce système incomplet a pourtant allégé les souffrances d'une partie de l’humanité. Qui dira les bienfaits que cette religion répandit ainsi dans l’univers? combien était profonde sa pensée? En ordonnant aux riches de nombreux sacrifices, elle rétablit en quelque sorte l’équilibre entre les fortunes. Afin d’obliger les grands de la terre à se dépouiller d’une partie de leurs richesses , elle se fit riche et pauvre à la fois , c’est-à-dire dispensatrice des bienfaits ; en même temps elle étouffa, dans ceux dont elle se fit la protectrice vigilante , leur propension naturelle à convoiter le sort dés classes aisées, en leur dépeignant la résignation sous les couleurs de la vertu.
Aussi, le monde a-t-il traversé seize à dix-huit siècles complets, supportant avec patience les maux engendrés par la misère qui , elle-même , résultait du vice fondamental des bases de la société , ainsi que des notions imparfaites qu’on avait en économie politique.
Une charité inépuisable produisit des biens immenses , mais enfanta des maux affreux en engendrant la paresse avec le cortège des vices qui l’accompagnent. Chaque couvent, asile de la charité, devint le père nourricier d’une multitude de fainéants qui , pour en obtenir leur pain quotidien , se pressèrent journellement à ses portes. Les moines poussèrent la charité jusqu’à mendier eux-mêmes pour distribuer leurs aumônes à des mendiants ! Les maisons religieuses furent regardées comme le patrimoine des pauvres, et les pauvres se reposèrent sur la sollicitude des hommes vertueux qui ne travaillaient que pour les faire vivre!
L’aumône est flétrissante de sa nature , car elle place l’homme qui reçoit à une distance incommensurable de celui qui donne. Il faut développer dans l’homme le sentiment de sa dignité; et l’aumône l’avilit, le dégrade. Insensiblement, le pauvre s’accoutume à se regarder comme inférieur au riche, dans l’échelle des intelligences ; il s’occupe de la satisfaction de scs sens et non de son amélioration morale. a Dieu n’orne-t-il pas le lit des champs, et ne donne-t-il pas leur pâture aux petits des oiseaux ? » Ces mots sublimes, il les interprète d’une manière ignoble , s’imaginant qu’il n’a qu’à se reposer sur la prévoyance divine pour trouver une existence assurée. La plus simple notion de la propriété n’entre point dans son esprit. Que lui importe la propriété! la sienne n’est-elle pas celle de tout le monde? Le travail? il n’en connaît point la nécessité , il le déteste. A quoi bon tra-
vailler? les antres suent pour lui. N'a-t-il pas une part dans le produit de leurs labeurs?
Voilà le mal qu’a produit l'excessive charité des institutions religieuses dont je vénère plus que personne les glorieux souvenirs , mais dont je signale les erreurs.
On comprend mieux aujourd’hui les moyens de soulager les classes pauvres et les classes laborieuses. Peut-être n’eston pas animé par le même esprit de charité, d’abnégation ; mais les sciences sociales ayant fait des progrès, on commence à sentir que le travail seul peut améliorer les classes les moins favorisées de la fortune ; qu’il faut élever les pauvres au rang des ouvriers , et faciliter aux ouvriers les moyens de s’élever au rang des classes aisées , en s’enrichissant par leur travail , et en se mettant , par une économie bien entendue, au-dessus des besoins les plus impérieux.
Créer des salles d’asile pour recueillir et enseigner l’enfance ;
Etablir des dépôts de mendicité , c’est-à-dire des ateliers de travail pour les hommes sans aveu ;
Ouvrir des caisses aux épargnes de chacun ;
Favoriser surtout la bienfaisance mutuelle entre les ouvriers, et rattacher les gens riches à ces établissements admirables :
Tels sont les principaux moyens de soulager les classes souffrantes.
Un bon système d’éducation primaire, et nos institutions libérales qui permettent à l’ouvrier le plus humble d’exercer, après plusieurs années de travail et d’économie, ses droits de citoyen , et de jouir en paix du fruit de ses travaux, voilà ce qui achèvera l’œuvre. Félicitons le gouvernement et les esprits les plus avancés d’avoir compris cette vérité, de l’appliquer eide la répandre.
Oui , donner dn travail et non des anmônes ; enseigner l’économie et obliger les masses à la pratiquer avec toutes les vertus qui en découlent : c’est le moyen, l'unique moyen de les émanciper en les éclairant.
C'est à ce but que conduisent les sociétés de bienfaisance mutuelle, telles que je les ai montrées dans les pages que je viens d’écrire.
Pourquoi différerait-on de les propager dans la France entière ?
On a vu les avantages incalculables qu’elles procurent aux ouvriers qui en font partie. Ceux de Grenoble se félicitent tous les jours du bien qu’elles leur font. Le commissaire-général des gantiers , en remettant à Saint-Pierre la médaille d'honneur que lui avait accordée le roi, s’exprimait ainsi dans un passage de son discours : a Cette récom- » pense éclatante nous prouve, mes frères, combien les » établissements de bienfaisance sont agréables au pouvoir. » En effet, ces nobles institutions le secondent dans ses » vues d’humanité, elles s’efforcent à combattre l’indi- » gence en l’éloignant du foyer domestique comme l’end nemi le plus dangereux que l’on ait à redouter , et sans a elles , on verrait les hôpitaux remplis d’infortunés que » notre philanthropie en écarte. De si grands avantages ne » peuvent que les faire apprécier et inspirer de jour en b jour à ceux qui n’en font point partie , le désir d’y être » admis. »
Voilà le sentiment des ouvriers les plus recommandables, sur le genre d’établissement qui convient au caractère de leur classe intéressante, honorable, et l’élève à leurs propres yeux.
Craindrait-on que ces sociétés philanthropiques dégéné-
rassent en clubs ou sociétés secrètes? mais cette crainte serait frivole. En effet , les établissements de bienfaisance sont placés sous la surveillance de l’autorité, qui approuve leurs règlements, les modifie selon son gré, et les autorise à se réunir. N’avons-nous pas enfin parcouru tous les degrés de l’agitation civile ; et ne sent-on pas aujourd'hui plus que jamais le besoin de procéder à l’amélioration sociale dans la paix et le repos? Enfin, l’accès de ces institutions n’est-il point ouvert aux classes riches, qui trouveront dans leur association à ces nobles entreprises des garanties contre les turbulants toujours en si petit nombre? D’ailleurs, la meilleure garantie ne se trouve-t-elle pas dans la moralité des masses , dans l’accroissement de leur bien-être , dans le sentiment de leur dignité ?
Or , les sociétés de bienfaisance tendent à développer tous ces avantages , tous ces sentiments ; elles tendent surtout à séparer les classes laborieuses des classes pauvres. Une erreur fatale les fait confondre entre elles ; cette erreur est cause de bien des méprises et de bien des maux : les gens qui travaillent ne sont pas pauvres. Cette confusion de mots a blessé la fierté d’hommes qui sentent que le travail égalise souvent les conditions.
La morale et la politique sont d’accord pour épurer la charité ancienne par la bienfaisance mutuelle , c’est-à-dire par une confraternité touchante, ce qui est encore une pensée chrétienne. Le moment est venu d’accomplir cette œuvre sublime. Puisse ce petit ouvrage y contribuer au gré de mes vœuxl Le mérite en reviendra aux sociétés de bienfaisance mutuelle de Grenoble, qui, seules, me l’ont inspiré.