AVANT-PROPOS
Les tumeurs des muscles sont un sujet d'étude qui a l'allrait de la nouveauté. Des faits déjà assez nombreux cependant ont été recueillis pendant le cours de ce siècle, et sont suflisants pour approfondir la question. C'est dire que nous aurons peu d'histoire à faire.
Tout ce travail doit avoir pour but de réunir les faits authentiques publiés dans les mémoires et les recueils des Sociétés savantes et dans les publications périodiques.
En dehors du court chapitre du livre de Warren sur les lumeurs des muscles (1), il n'y a pas eu de livres publiés pour étudier toutes les tumeurs des muscles. Il y a seulement Irois mémoires un peu étendus sur des parties de la question.
M. Bouisson, 18ZI6, a étudié les tumeurs syphilitiques des muscles (2).
M. Mourlon, 1861, a publié un essai sur les hernies musculaires (3).
M. Teevan, 1863, a envoyé à un journal anglais une communication sur les tumeurs des muscles volontaires (/i).
(1) Warren, On Tumours, 1839, p. 64.
(2) Gaz. méd., 18/(6, et Bouisson, Tribut à la chirurgie, Paris, 1838, l. 1, p. 327.
(3; Mourlon, Essai sur les hernies musculaires, Paris, 1861 (Bibl. de mi'd , de chir. el pharm. militaires). '.
(4) Teevan, On Tumours on volunlary muscles {Brilish nnd foreing Med cAir. fleuiew, 1863, vol. XXXII, p. 504).
CONSIDÉRATIONS ANATOMIOURS
Les muscles, organes du mouvement, se présentent dans les êtres organisés, avec deux types : le type à fibres striées, le type à fibres unies. Un mot sur chacune de ces variétés de muscles.
Les muscles à fibres striées sont composés de fibres élémentaires spéciales, dont la constitution intime n'est pas encore connue d'une façon absolue.
On considère aujourd'hui comme une hypothèse seulement probable, la description de Bowman. Suivant l'auteur anglais, on le sait, la fibre musculaire est le résultat de la superposition et de la soudure de disques arrondis {Sarcuus éléments), composés d'une substance protéique, ayant la forme d'une vésicule, ainsi que l'ont pensé Erasmus Wilson, et plus tard Barry.
L'opinion de Raspail sur la disposition spirale de la fibre musculaire, quoique reprise par Arnold et Reichert, n'est plus admise.
Mais si la texture intime de la fibre musculaire est restée impénétrable, même pour le microscope, les analomistes ont été plus heureux d'un autre côté. La structure des muscles est aujourd'hui bien étudiée et bien connue.
Un muscle est essentiellement composé de fibrilles musculaires réunies pour former un faisceau secondaire, et l'ensemble d'un plus ou moins grand nombre de ces faisceaux est un faisceau tertiaire ou un muscle, suivant qu'il s'agit d'un muscle volumineux ou d'un muscle grôle.
Il y a donc, comme on le voit, dans tout muscle, une substance propre, qui est la fibre musculaire, et une substance unissante.
Quoique l'on ait donné à la substance unissante des fibres musculaires divers noms, tels que myolème et sarcolème.
périmysium interne et périmysium externe, il convient d'admettre que du tissu cellulaire organisé sous forme de membrane, et contenant des libres élastiques, forme toutes les enveloppes des faisceaux primitifs et l'enveloppe du muscle entier. C'est la substance interfibrillaire des anatomistes allemands.
A côté de cette substance unissante, il y aurait, suivant le professeur Robin, des vésicules adipeuses. Des artères, des veines et même des vaisseaux lymphatiques se rendent aux muscles ou en partent, et il n'y a rien de spécial à dire des artères, si ce n'esi qu'elles fournissent des réseaux capillaires parallèles aux libres musculaires, et que ce système de capillaires est distinct des parties voisines, dans les muscles pourvus d'une gaîne. Les veines sont munies d'un très-grand nombre de valvules. L'existence des vaisseaux lymphatiques a été admise à. priori, et M. Sappey croit à leur existence, quoiqu'il ne lui ait pas été possible de les suivre jusque dans les muscles.
Les muscles sont mis en action par des nerfs disposés en anses (Prévost et Dumas), ou terminés en se divisant et en s'épuisant pour ainsi dire dans la substance musculaire (Rouget, Krause, Kuhne).
Les muscles, organes de mouvement, s'attachent à des parties solides qu'ils doivent mouvoir-, pour cela, il y a des modifications dans divers muscles. Ainsi les uns s'insèrent directement sur les os ou les cartilages, ou les parties molles, par une des extrémités des faisceaux musculaires; les autres ne s'attachent aux parties mobiles que par l'intermédiaire d'un tendon.
Les livres d'histologie ne sont pas d'accord sur la nature des tendons. Les uns disent qu'ils sont composés de substance conjonctive, entremêlée ;de tissu élastique; d'autres en font un simple tissu fibreux. Et il s'est trouvé un auteur, M. Margo, qui a résumé les livres qui ont précédé le sien, et qui a donné une théorie séduisante de la structure des tendons (1).
Les tissus qui font suite aux muscles ne sont que la continuation de tous les éléments conjonctifs du muscle, c'est-à-dire
(I) T. Margo, Aewe Untersuchunyen uber die Enlwiclielung des Wachsthwit dte NeuMdung und den feineren Bau dur Mmkelfasem. Vienne, 18.-.9, in-8".
thi sarcolème, des fibres conjoiicllves, qui réunissent par adhésion les divers éléments du muscle. Cette opinion a du moins l'avantage do réunir histologiqu(!ment d'une manière définitive les tendons aux muscles. Nous ne sommes plus, en effet, au temps où l'on décrivait les tendons à part des muscles, comme une des dépendances du système fibreux. De ce que d'ailleurs les vaisseaux des tendons sont en connexion intime avec ceux des muscles, et de ce que plusieurs affections semblables atteignent les muscles et les tendons, le rapprochement était naturellement indiqué.
Les muscles à fibres lisses, muscles de la vie organique(Bichal), muscles internes (Béclard), sont des fibres caractérisées par une succession d'étranglements et de renflements, suivant M. Béclard. Pour le professeur Robin, ce sont de grosses fibres-cellules et des éléments dartoïques etlamineux (1). Os fibres sont réunies entre elles sous forme d'anses, ce qui constitue un muscle; sous forme de membrane, ce qui constitue une tunique musculaire telle qu'on le voit dans l'intestin ; enfin, sous forme de réceptacle creux, comme la vessie et l'utérus.
Ces couches de tissu musculaire sont entourées de tissu cellulaire à travers lequel passent les vaisseaux et les nerfs destinés à ces muscles.
A cet ordre de muscles peuvent être rattachées les fibrescellules contractiles des canaux excréteurs des capillaires et des villosités intestinales; ce sont là des éléments musculaires rudimentaires.
M. Béclard (2) résume nettement ce qui a été vu du développement des muscles.
1" Les nmscles procèdent de cellules embryonnaires qui s'allongent, c'est là un premier état auquel peut s'arrêter le déve-
(1) G. Pouchet, Histologie humaine, d'après les travaux de l'école française. Paris, 1864, p. 167.
(2) Béclard, Amlomie générale, aVecles additions de J. Béclard, i'édit., p. 641.
loppemoiil, ol alors il y a fibre-cellule. Ces cellules peuvenl <e souder bout ù boni, les cloisons de jonclion disparaissent et d en résulte un ensemble de fibres qiii présentent des étranglements. Cette pliase de développement constitue la fibre lisse,
La fibre striée est un degré plus avancé de développement. La libre lisse devient uniforme et cylindrique; à ce moment, de nouvelles cellules apparaissent par formation endogène, puis le contenu de la fibre devient le siège d'un travail en vertu duquel apparaissent des fibres segmentées, telles que l'on voit les fibres des muscles volontaires arrivées à leur complet développement.
Passé le temps de la formation première des tissus, il ne se produit point de fibres musculaires, ni pour la réparation des plaies des muscles, ni pour l'augmentation [)bysiologique des muscles due à l'exercice, ni pour Thyperlrophie pathologique de ces organes.
Des exceptions existent cependant. Au moment de la grossesse, l'utérus est le siège d'une production d'éléments embryonnaires qui donnent naissance à des fibres-cellules qui se transforment en fibres lisses.
Ces muscles nouveaux sont caduques ou se transforment quelquefois ultérieurement en une production pathologique, en corps fibreux et polypes fibreux de l'utérus^ dont la masse est constituée d'ordinaire par du tissu fibreux.
Les faisceaux musculaires des intestins, de la vessie et du cœur peuvent s'hypertrophier, mais aujourd'hui encore il y a des incertitudes sur la nature de cette hypertrophie. On ne peut affirmer qu'il y ait de nouvelles fibres musculaires produites.
Qu'il nous soit permis ici une digression sur la production du tissu musculaire en dehors de l'âge du développement.
Wolf a dit avoir vu des fibres musculaires de nouvelle formation (1); il n'y avait pas eu d'examen microscopique du tissu nouveau, c'est là une simple assertion.
Il y a un plus grand cas à faire du mémoire de Zenker (2),
(1; Wolf, Rémmé d'un travail sur la furmalion nouvelle du tissu musculaire Arca. de méd., 1832, 2" série, l, IX, p. 127). (2) Zenker, Uber die Vcraenderungen derwillkiihrlichen Muskeln im Typhua,
qui a créé un ordre de lumcurs qu'il appelle les Rabdomyome?, îivcc des observations empruntées à Reclhlinghauseri (muscles nouveaux dans le cœur d'un nouveau-né), Bilirolli (fibres musculaires nouvelles dans les muscles du bras, observation douteuse), Lambl (tumeur de la cuisse, observation douteuse (|uanl à l'origine du tissu musculaire nouveau seulement dans le muscle), et à Rokitansky, Vircbow, Billroth, Senftieben. Voici le titre des observations de ces quatre derniers auteurs :
Rokitansky {Zeitschrift der Wiener jErzte, p. 5, t. V, J8/i9): Sarcome de la tunique albuginée du testicule; au milieu des éléments du tissu connectif, on reconnaissait quelques fibres musculaires striées.
Virchow {Archiv fûr path. Anat., l. VII) découvrit des fibres musculaires striées dans les parois d'un cystoïde de l'ovaire (il examina deux langues hypertrophiées et ne put y découvrir des fibres embryonnaires).
hiWroÛï (Archiv fû7' path. Anat., t. Vil): Cysto-sarcome du testicule, fibres musculaires embryonnaires, non striées, pâles, cylindriques, garnies de noyaux.
Senftieben [Archiv fur path. Anat., t. XV): Tumeur couiplexe du testicule; cysto-sarcome avec combinaison de cancroïdc-, fibres musculaires striées, de petites dimensions, avec noyaux.
A ces observations on peut joindre celle de 0. Weber, que nous reproduisons plus loin, et qui est un cas de génération des fibres musculaires striées nouvelles dans la langue.
On voit d'après les faits que quatre fois on a rencontré des hyperplasies musculaires homotopes, pour nous servir des termes nouveaux, dans le tissu musculaire même, et que, bien plus, dans les tumeurs du testicule, on en a aussi rencontré.
Mais des faits nouveaux confirmeront-ils tous ces examens microscopiques? C'est ce que nous ne pouvons affirmer.
On pourrait douter : car on peut peut-ôtre supposer, malgré l'autorité de Billroth, Rokitansky et Zenker, que les fibres musculaires striées trouvées dans une (umeur du testicule par
Bilirolli étaient des fibres du crémastcr emprisonnées dans la tumeur.
Nous avons en France un cas de tumeur des parois du vagin contenant à l'intérieur des fibres musculaires lisses.
L'opération a été faite par M. Demarquay. L'examen microscopique a été pratiqué par Ch. Dufour, et cet habile anatomopathologiste disait qu'il s'agissait des fibres lisses normales du vagin enfermées dans une tumeur fibreuse (1).
Sans entrer dans de longs détails sur les phénomènes du développement du système musculaire et sur la physiologie des muscles, nous dirons ici, pour éclairer notre sujet, que les muscles se développent de très-bonne heure. Le cœur, les muscles de la vie animale, apparaissent les premiers et sont de bonne heure constitués par des fibres qui ne changeront pas. Enfin, nous rappellerons qu'au début les muscles et les tendons sont continus, ce qui indique hien encore leur relation de composition, et que, suivant Burdach, les muscles volontaires et leurs tendons réunis en une masse homogène sont visibles vers le troisième mois.
Suivant Valenlin, c'est à la huitième semaine qu'on aperçoit les premiers muscles de la vie de relation, les muscles des gouttières vertébrales (2).
La nutrition des muscles a lieu par l'intermédiaire du sang, auquel ces organes empruntent de la fibrine et de l'albumine.
Indépendamment de l'élément réparateur apporté par le sang dans les muscles, le système musculaire trouve dans l'exercice un élément d'accroissement très-marqué, surtout lorsqu'il s'agit de sujets encore dans leur période de croissance; et, comme preuve récipro([ue de ce mode d'accroissement, il suffit de songer que l'inaction et l'inanition sont deux causes d'amaigrissement des muscles. Cela ressort nettement des expériences de M. Chossat (3).
On trouve aussi que là où Valentin a vu des noyaux sur la
(1) Gazelle des hôpitaux, 1860, p. 330.
(2) Muller, Archives, 1840, p. 198.
'3) Chossal, Recherches sur l inaniliou. Pans, 1843.
memhraiio d'enveloppe des libres primitives, il y a des cellules (|ui ne sont pas étrangères nux pliénomènes de la nutrition; ce sont des cellules de tissu conjoiietif en voie d'évolntion, comme il en existe dans le tissu cellulaire. L'école inicrograpliique allemande les accuse d'être des cellules proliférantes. Lu (piestion, on le voit, n'est pas jugée.
La nutrition régulière des muscles enfin est liée, d'après les travaux des physiologistes modernes depuis Marshall Hall, à l'intégrité de la moelle.
L'analomie pathologique nous apprend que l'élément musculaire subit des altérations qui lui sont propres, Xatrophie, la transformation fibreuse, la substitution graisseuse et la dégénérescence cireuse, qui, suivant Zenker (1), serait une diminution de la cohésion de la fibre musculaire qui se fragmente et finit par s'atrophier ; c'est-à-dire, trois lésions ayant toutes un ou deux points communs, la disparition de la fibre musculaire et en même temps la conservation du sarcolème.
Ces quelques données analomiques et physiologiques étaient nécessaires pour établir ce que sont les tumeurs des muscles.
Un élément anatomique spécial du tissu cellulaire et coujonctif formant une enveloppe au faisceau primitif d'un muscle et aux muscles des vaisseaux, telles sont les parties dont il convient d'étudier les maladies se traduisant par une tumeur. Déjà à priori nous pouvons dire que ce sont toutes les tumeurs qu'on rencontre dans le tissu cellulaire, — moins le lipome peut-être, — puisque l'élément anatomique musculaire est un composé spécial dont la seule lésion bien connue est l'atrophie.
Les tumeurs des muscles naissent aux dépens de leurs éléments conjonetiis, autour de leurs vaisseaux, et même aux dépens de leurs vaisseaux.
(1) Zenker, Résumé, in Archives de méd., 1865.