TUMEURS GAZEUSES DE LA GLANDE THYROÏDE
Les tumeurs emphysémateuses du corps thyroïde ont encore été désignées sous le nom de struma æra^ ventosa etpneumatophyma^ bronchocèle^ aérocèle, et par Larrey, goitre aérien ou pneumo- guttural.
L’existence d’un goitre emphysémateux du corps thyroïde est un fait assez rare, le plus souvent les tumeurs aériennes du cou ont pour siège le tissu cellulaire de la région.
Cette lésion qui a été signalée par un assez grand nombre d’auteurs, parmi lesquels je signalerai P. Franck, Richter, Schmalz, Heidenreich et Larrey, ne résulte point d’une altération primitive de la glande thyroïde, mais d’une lésion du canal aérien, et qui consiste dans une déchirure qui permet à l’air de pénétrer au dehors.
C’est le plus souvent à la suite d’efforts plus ou
moins violents que se produit la déchirure de la trachée-artère, et Larrey [Clin, chir,, t. 11, p. 81) quia observé un certain nombre de goitres aériens en Égypte et chez les sous-officiers instructeurs, admet comme la plupart des auteurs, que c’est pendant un effort violent, des cris ou chants répétés que se produisent ces tumeurs gazeuses. 11 décrit d’une manière fort ingénieuse le mécanisme de leur formation. « C’est, dit-il, pendant que cet air est arrêté dans « les cavités tortueuses du sommet de la trachée- » artère, du larynx et de l’arrière-bouche, que ces » molécules distendent graduellement le tissu cellu- )) loso- muqueux qui tapisse les voies aériennes et dé- » terminent ainsi la formation , en dehors, de petites )) hernies du tissu de ces membranes, soit entre les )) grandes cornes de l’os hyoïde et le cartilage thy- » roïde du larynx, soit à travers les interstices du cri- » coïde et du premier anneau de la trachée. » Comme on le voit, Larrey, plus préoccupé du mécanisme que du siège, a confondu sous le nom de goitre pneiimoguttural toutes les tumeurs aériennes du cou, quel que soit le siège de la tumeur.
P. Franck admet que, pendant l’accouchement, à la suite d’efforts violents, il se développe quelquefois au larynx à la trachée-artère, des tumeurs qui renferment de l’air ; et il raconte même un cas dans lequel la membrane interne de la trachée-artère s’est rompue pendant un effort de toux. Il admet que le même accident peut avoir lieu pendant le vomissement, les
éclats de rire, léchant, le jeu des instruments à vent. Mais dans tous ces cas, la lésion me paraît plutôt de-
ib
voir se produire en dehors du corps thyroïde qu’à l’intérieur de cet organe; à ce niveau, le corps thyroïde doit opposer, à cause même de sa structure fibreuse, une certaine résistance surtout à laprotusion de la muqueuse aérienne. Aussi, je considère que dans une grande partie des observations qui ont été produites comme des exemples de goitres aériens, les tumeurs sont situées en dehors du corps thyroïde. Heidenreich a publié cependant une observation qui ne peut laisser aucun doute sur l’existence de cette Variété de tumeur, car il dit, dans le travail, que la paroi du kyste qui avait trois lignes d’épaisseur était formée par la substance même du corps thyroïde.
Richter admet que le goitre aérien peut se produire de trois manières différentes : 1” par suite de pénétration d’air dans la glande thyroïde sans rupture apparente ; 2^’ par suite de rupture, pendant un effort de toux, de la muqueuse entre deux cartilages ou entre les anneaux trachéaux ; 3^ par suite de la hernie de la muqueuse intacte entre les cartilages ou les cerceaux. P. Franck et Schmalz admettent aussi la possibilité de la dilatation herniaire de la membrane muqueuse entre les cerceaux cartilagineux. Heidenreich, qui décrit également ces trois modes de production du goitre aérien, en ajoute un quatrième, et qui consiste dans la dilatation des anneaux euxmêmes, dilatation qui ne se comprend guère, surtout au niveau de la glande thyroïde. Lorsqu’il y a rupture, il admet aussi que l’air peut passer dans les cellules et les cavités du corps thyroïde même.
Les symptômes de ces tumeurs se ressentent un
peu de leur rareté et du doute même qui existe sur la réalité de la lésion. Le volume des tumeurs aériennes du corps thyroïde peut être assez considérable. Ainsi, dans le fait de Heidenreich, la tumeur égalait une petite pomme.
La tumeur apparaît généralement d’une manière brusque; elle est peu mobile, molle, élastique, queb quefois bosselée. Ces deux derniers caractères varient suivant le degré de tension de la poche et l’épaisseur des parois, qui paraît plus considérable dans les goitres aériens proprement dits que dans les tumeurs gazeuses du tissu cellulaire. La tumeur, qui est sans changement de couleur à la peau, peut même paraître fluctuante, crépiter, comme l’a observé Larrey, lorsqu’on la presse entre les doigts. Elle n’est point douloureuse; elle augmente toutes les fois que l’air est comprimé dans les voies respiratoires, par conséquent pendant les efforts; par la pression prolongée, lorsque la communication de la poche avec la trachée est assez large, la réduction est possible; mais si la communication est étroite, de même que cela se présente pour les tumeurs liquides, toute réduction est impossible, ce qui peut faire croire à un défaut de communication, même lorsqu’elle existe. L’auscultation et la percussion rendent peu de services pour- reconnaître ces tumeurs. La voix prend un caractère particulier; elle est rauque, moins forte, et elle peut même être en grande partie éteinte ; mais il est probable que dans ces cas la lésion est située au-dessus du corps thyroïde. Larrey a noté que dans les cas d’aphonie, en comprimant la tumeur avec les doigts,
les individus pouvaient encore se faire entendre.
Le diagnostic entre le goitre aérien proprement dit et les tumeurs aériennes celluleuses du cou serait assez facile, si Tépanchement de Pair se faisait dans le tissu cellulaire ; mais il est plus difficile lorsque la poche est constituée par une hernie de la muqueuse trachéale qui ne s’est point logée dans le corps thyroïde. Dans ce dernier cas, le diagnostic ne peut être établi que par le siège précis de la tumeur ; mais lorsqu’elle est volumineuse, il est quelquefois difficile à déterminer. Dans ce cas, on pourrait encore s’éclairer par l’examen de l’épaisseur des parois de la poche qui devra être plus considérable quand elle sera coiffée par la glande thyroïde.
Le traitement des tumeurs emphysémateuses du corps thyroïde est palliatif ou curatif. Le traitement palliatif consiste à empêcher la tumeur d’acquérir un trop gros volume, et, par suite, décomprimer les parties voisines. A cet effet, on peut chercher à la réduire, si cela est possible, et à la maintenir réduite à l’aide d’une compression graduée permanente. Larrey recommande un collier compressif, et fait observer que les cols en carton, que l’on faisait porter autrefois aux sous-officiers chargés de l’instruction, pouvaient s’opposer au développement du goitre aérien. Le seul traitement de cure radicale qui ait été tenté est l’incision et la suppuration de la poche ; c’est par ce procédé que Heidenreich traita son malade, et au moment de l’opération, il constata un sifflement de l’air qui s’échappa par la plaie ; mais en dehors des dangers que ce procédé opératoire peut faire courir
au malade, Heidenreich n’obtiiit encore qu’un résultat incomplet.