‹ Des variations de la langue et de la métrique d'Horace dans ses différents ouvragesChapitre 86 sur 87 · CONCLUSION · texte numérisé non relu

CONCLUSION

De toutes nos observations il résulte incontestablement que, durant toute sa carrière, Horace a modifié constamment sa langue et sa métrique. Ces différences, qui confirment notre classification chronologique, sont remarquables, non-seulement entre les poésies dactyliques et les poésies lyriques, mais encore entre les Satires et les Epîtres, entre les deux livres des Satires eux-mêmes, ainsi qu'entre les divers recueils des Odes.

La langue des Satires se distingue par une justesse d'expression, une vivacité de tours, une admirable souplesse dans la construction de la phrase, une élégance générale, qui exclut toute idée de négligence. Ce caractère n'est nullement altéré par l'emploi, réservé d'ailleurs, de quelques mots, d'un certain nombre de formes archaïques ou syncopées, qui sont beaucoup plus rares dans les œuvres postérieures ou qui en sont même complètement absentes. La versification des Satires n'est pas moins régulière : Thexamètre y est soumis aux mêmes lois que dans les écrits de Lucilius, de Lucrèce et de Virgile. Que de passages où Toreille la plus délicate

ne trouve pas plus à reprendre que la raison la plus sévère! Horace a voulu cependant laisser au vers satirique un air de^ familiarité, et, dans cette intention, il a adopté quelques règles spéciales, surtout en ce qui concerne l'élision et la césure. Les licences prosodiques y sont plus nombreuses que dans ses autres poëmes ; les élisions, plus libres; les césures, plus variées : la coupe du vers rompt à dessein la majesté un peu monotone du vers épique. Mais le deuxième livre des Satires diffère déjà sensiblement du premier, au point de vue

de la langue et de la métrique, comme il en diffère par le ton général et la composition : les archaïsmes et les formes populaires y sont plus rares, et les règles ordinaires de la versification y souflrent moins d'exceptions.

Bien que les Epodes soient du môme temps que les Satires, et que le fond en soit également satirique, les difiTérences entre elles sont notables, et Ton s'aperçoit aisément que le poète a pris, dans les unes, Lucilius pour modèle, dans les autres, Archiloque. Dans ce recueil des Epodes, qui tient le milieu entre les poésies familières et les poésies lyriques, il adopte une espèce de vers et de strophe toute spéciale ; la langue s'élève et se rapproche du ton de l'Ode ; mais quelques détails frappants marquent l'époque où ces pièces furent composées : il s'y rencontre certaines formes archaïques absentes des autres œuvres lyriques ; en revanche, on n'y voit guère de néologismes, presque pas de mots grecs : même les noms propres empruntés au grec y suivent fréquemment la déclinaison latine; les tournures de la syntaxe grecque, si abondantes dans les écrits postérieurs, y sont aussi très-rares; quelques autres j au contraire, se trouvent dans les Epodes, qui

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ont été exclues des poëmes publiés dans la suite..

Plus grecques par le ton général, par la syntaxe, à part quelques tournures propres aux premiers écrits, par la place et Tarrangement des mots , les Odes suivent aussi des règles différentes sous le rapport de la métrique : les élisions y sont plus rares et moins hardies, la prosodie plus rigoureuse, et les exceptions à peu près nulles. Cependant le troisième livre, publié à part suivant nous, offre quelques particularités; et, dans le quatrième, le poète a observé, à plusieurs égards, des lois nouvelles.

Le troisième livre des Odes, qui est le plus parfait par la composition, Télévation du style, la richesse et la variété du développement, est aussi le plus achevé relativement à la langue et à la métrique : il n'a aucune de ces syncopes insolites qui se présentent, quoique rarement, dans les deux premiers livres et, plus tard, dans le quatrième, ni aucun hiatus d^ns le vers, non plus qu'aucune synérèse ; les élisions y sont astreintes à des règles moins sévères que dans le précédent recueil ; la césure, au contraire, dans ce troisième livre, ainsi que dans le quatrième, obéit à des lois plus rigoureuses que dans les deux premiers.

Le quatrième livre, où Horace est, en général, inférieur à lui-même, pour la force de la pensée, le charme du style et de la composition, s'écarte sensiblement, pour la langue et la métrique, des trois autres livres. Sous plus d'un rapport, il semble se rapprocher des Epodes : il renferme quelques archaïsmes, des mots nouveaux formés plus hardiment et par d'autres procédés que les néologismes des autres odes ; et, en ce qui concerne la césure et la fin du vers, il offre quelques raffinements qui lui sont aussi com-

muns avec les Epodes; d'autres lui appartiennent exclusivement. Deux faits, d'ailleurs, caractérisent la métrique du quatrième livre : d'abord, une observation plus scrupuleuse des règles de la prosodie et de l'élision ; mais surtout une loi particulière régissant la césure, et une prédilection marquée, comme dans les Epîtres, pour la césure après le troisième trochée. Cette recherche et cet effort visible pour perfectionner le vers n'empochent pas le quatrième livre des Odes d'être manifestement inférieur aux trois autres. Horace n'a plus la grâce et la chaleur qui conviennent pour chanter Bacchus et Vénus ; il éprouve quelque embarras à célébrer les exploits des beaux-fils d'Auguste ; il est tout entier maintenant à la philosophie et à la littérature : c'est pourquoi les pièces les plus remarquables de ce recueil sont les poëmes qu'il a consacrés à l'éloge de Pindare et des Muses. C'est pourquoi encoçe, s'il a quelque défaillance dans la poésie lyrique, il n'a fait que s'élever de plus en plus dans ses derniers écrits.

Si les Epîtres morales et littéraires n'ont pas la verve et la vivacité des Satires, elles offrent, en revanche, plus de finesse, de solidité, dTiabileté dans la composition ; elles se distinguent surtout par une langue plus élégante encore, plus riche et plus égale. C'est là que le poëte trouve avec le plus de sûreté l'expression la plus juste et la plus agréable, et pour chaque mot la place qui lui donne toute sa valeur et tout son relief; l'art le plus savant a les allures de la plus charmante facilité. La métrique des Epîtres, et notamment celle du deuxième livre, a le même caractère que la langue elle-même : Horace en a banni absolument certaines licences qu'il

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s'était permises dans les Satires ; mais les vers, bien que soumis à des règles plus sévères, gardent cette démarche alerte, cet enchaînement facile et varié, qui achèvent l'œuvre d'un style merveilleusement approprié à la pensée. Et tandis que, dans le genre où il devait plus à l'art et au travail qu'à l'inspiration naturelle, notre poëte a pu, vers la fin de sa carrière, redescendre au-dessous du degré de perfection qu'il avait atteint progressivement; au contraire, dans le genre qui convenait le mieux à son génie, il n'a fait que grandir et s'élever par degrés jusqu'à son Art poétique^ son poëme à la fois le plus considérable et le plus accompli.

Vu et lu i\ Paris en Sorbonne le 27 avril 1880 Par le Doyen de la Faculté des Lettres de Paris y

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