‹ Des variations du langage français depuis le xii. siècleChapitre 20 sur 75 · AI, AU · texte numérisé non relu

AI, AU

On écrivait trcUr^ oir, maistre, veoir, et TonproilQQçait trahir, ouïr, ma-îstre (magîster), vé'-oir. C'est une inconséquence moderne de dire trahir et traître; l'ancienne langue prononçait traî-tre ou trahitre; trahison a été mieux conservé.

Un écolier à qui vous présenterez le mot laicusy le lira naturellement en trois syllabes ; les Français écrivaient aussi laie, et prononçaient, selon l'occurrence du mot suivant, lai on laïque : frère laî; — laïque ou sacré. On dit aujourd'hui^ avec une double forme écrite et parlée y^un laïque et J'rère lai :

Car dans ces dîmes de rebut Les lait trouvaient encore à frire.

( La Fontaine.)

Cela est aussi peu judicieux que haïr et Je hais. Jadis la diérèse était constante : Aâ//ie sonnait haXne^ sans qu'il fut besoin d'indication particulière.

Et encore au xvi* siècle, qui est l'époque où l'on se mit à bouleverser la langue, on maintenait yV? haXs. Joachim du Bellay fut un des premiei*s à se permettre je hais :

Je hay les biens que Ton adore , Je hay les honneurs qui périssent.

De quoi il fut aigrement repris par un des meilleurs élèves de Marot^ Charles Fontaine : — «La première « personne du verbe haïr, que tu fais monosyllabe, est a de deux syllabes divisées, sans diphthongue, comme « il appc^rt par le participe et l'infinitif qui sont divisés,

« et ainsi par tous les temps et personnes. » {QaintiL Horatian.)

Par la même raison , au sonnait a-Ci. Caoir ou chaoir^ de caderCy faisait au participe caut, ou chaut; c'est-à-dire kaûL C'est ainsi qu'il faut prononcer dans cette phrase de saint Bernard : — « E por ce Deu créât il les hommes,.... ki restorassent les murs de Jérusalem, ki chaut (i) estoient. » (P. 5a4.)

Caries cancelet; por poi qu*il n'est cauti Mais Deus ne volt qu'il seit mort ne vencut.

( Chanson de Roland, st. 263.)

a Gharlemagne chancelle ; peu s'en faut qu'il ne soit tombé, etc. 3»

Le tréma est, comme les accents, d'invention trèsmoderne. Observons que tous ces signes extérieurs imaginés pour maintenir la prononciation, en ont au contraire hâté la ruine, en poussant à l'oubli des conventions d'orthographe qui la régissaient autrefois. Ces signes inspiraient une sécurité trompeuse: où l'on ne les voyait pas, on a mal prononcé; et comme rien n'est plus vite omis ou ajouté, le mauvais usage s'est substitué facilement au bon; les gens qui ne lisaient pas ont évité cet inconvénient : ils continuent à dire chaû et je haïs.

Ce fut l'oracle Vaugelas qui, de son autorité privée, décida qu'il fallait direy*^ hais et nous haïssons. 11 devait au moins autoriser la forme usitée alors en province, nous hajons , vous hayez , ils hajrent, cela

(1) Le nom bien connu d'une danse obscène signifie la chute.

eût été consëquent; mais il semble que ce redouté Yaugelas se soit plu à faire éclater sa toute-puissance dans Tinconséquence de sa décision ; pareil à ces tyrans qui s'appliquent dans leurs actes à choquer la raison, potit* constater d'autant mieux qu'ils ne reconnaissent aucune loi supérieure à leur volonté, non pas même le sens commun.

Au surplus, lé guide principal des grammairiens du xvii« siècle était une sorte d'empirisme qu'ils appelaient V usage y sans distinguer le bon du mauvais par l'étude ^es origines. Les autorités ordinairement invoquées par Ménage sont la cour, les Parisiens, et pardessus tout les dames; sans oublier ses propres ouvrages, qui l'emportent sur tout le reste: «Tai dit dans mon Jardinier,., J'ai écrit dans mon Oiseleur.,, dans mon éclogué de Christine,., dans mes Origines, etc. » 11 a aussi quelques vieux livres auxquels il s'en réfère de temps à autre; mais pas beaucoup : cela se boriie à peu près à Rabelais et au dictionnaire de Nïcot. Par exemple, M. de Vaugelas veut qu'on dise Fîle de Chypre; Ménage lui résiste hardiment, parce que Nicod dit l'île de Cjpre, 11 se rallie à Nicod. Mais les dames disent de la poudre de Chypre y il ne peut se le dissimuler. Comment faire pour être avec les dames sans être avec Vaugelas? Dans ce combat de l'amour-propre et de la galanterie , qui sera le vainqueur? Ménage trouve un moyen le plus simple du monde de tout concilier ; — « Je dirais donc Vile de Cypre et de lœ poudre de Chypre. » {pbserif,y p. 290.) Il n'a pas cédé!

Ce tour de passe-passe est digne de celui qui fait

\ex6,riMandore ^^^orie de luthj à^ ^Pandore ^,^\\ changeant P en M y étymplogiç aiL^oins aussi plaisante qij^e celle àtAlfand,^, dérivé ^Eqmis.Ji^ dilïuîulté. ne ^rait pas- plus grande à tirer PandpreAf^ Mflndf^re^ en changeant M en P. ^ .... , ,, - ;^^. j,j. j

Le xiic siècle, serrant de près Tétyraologie latine, avait fait de adorare, ciur[er.; — ^é adbrf%(if((y aurner;— àeaperirey émvepii^^-'^'Sndfimirey aidier; — Sadum^ hrare , ffujf^bre^ , . , ^ ji^rtibr^jnens \ —, à\iidui}are , aimer. Prononcez tous ces mots avec la diérèse,

— «Et ço requiei'c que tiostre sires me parduint cel pechie, s'il; a.vi(mt que mis sires entred al temple Remon pur aurer; e s'il se apuit sur mei, si je aur al temple Remon quaut mis sires i aurrad.m (IV® liv. des Roisyf. 364.) / >

C'est-à-dire : « Et je requiers ceci , que notre seigneur me pardonne ce péché/ s'il avîefi't que mon seigneur entre au temple de ; Remon. «p/Qur adorer; et s'il s'appuie sur moi y àî j'adore dans le temple de Remon quand mon seigneur y adorera. »

— a Et Atalie ^la felenesse reine et )k %\xm ourent mult destruit le temple Nostfre, Signer , et de riches aurnemenz del temple aveient honured la mahumerie

'V,"\ "> l'Jt.'

Baalim. » ..^ '

<c Et des riches ornements du temple avaient honoré la mosquée de BaaI. » • j V^u^

Elisée — (c Refîst ses ui'ai^im&yiqiie nostne sires au* t'mj*^ lur oils. » ^—^ «Ouvrît leurs yeux. »

-^ « Les aumbvemènz deis arbres?!ki fuirent !eliniint cunti'e Jérusalem.... Li reis fi»ti dctrencliier \^^a(irH^

a Les ombrages d'arbres sur la montagne Le roi

fît supprimer les ombrages d

La prose laisserait incertain le nombre des syllabes, mais les vers ne permettent pas le doute : Ganelon dit au roi Marsile, en l'abordant :

Salvez seiez de Deu

lÀ gloriiu que denim aurer,

(Ch, de Roland, tX.bl.)

a Le glorieux que devons ajourer, adorer. »

Demain loit nostre gent année, Et soit es cans nostre aiinee.

( Partonop., y, 2S83.)

a Et soit aux champs notre assemblée, n

La gent faee %* aiment environ.

(Guillaume d'Orange.)

a Les fées s'assemblent aux environs. »

Son umbre (dont suis eflreie) Àumbroui tote Normandie.

(Benoit de Sainte-More , ▼. 31501.)

« Ombrageait toute Normandie. »

Apres y Tout Deu le munt former

E les elemeni diviser;

£ quant il out tuit aorné, . .

(Ibid., 23767.)

Mult quida bien certainement Que de la doloreuse perte lÀ fbst grant bonur aoçerte»

( iMd., V. 12830. )

Tous les mots de notre langue primitive sont tirés du latin ^ la plupart avec une syncope^ ou du moins la suppression d'une consonne. AdjmfarCy par exem*

^ lit

pie, et adjutoriwny laissaient tomber leur é/dans le trajet : aider y aïe , aiue , qui sont devenus aide et aider :

Âh! dist il, très orde traître.

M'es tu ja venue ferir?. • .

• Mes si m*aû/ sainz esperiz.

Je te ferai maie nuit traire.

{De sire Hains et dame AnUuse, y, 180.)

Se m^aîst Diex et sainte croix.

(Les Braies an CortfeUer, ▼• 170.)

Armées lor sunt bien aîes, E tote lor granz compaignies.

(Benoit de Sainte-More, v. 21261.)

a Les armëes leur font bonne aide. »

D'autres fois aiues , ou plutôt ajues :

Car il est reis de grant puissance, D'autres ajues que de France.

{Ihid., y. 2ii37.)

il n'aveient mais défense, Conseil, ajuc, ne despense (1).

(Jbid., y. 2603.)

«Ils n'avaient davantage {ma-is^ magis) défense, conseil, aide, ni de quoi dépenser. »

On voit, par cet exemple, que maisy originairement, retenait le sens et la mesure de magis, d'où il dérive. Le passage suivant, de Villon, nous montre le même emploi de mais à la fin du xv® siècle :

Si tu n'as tant que Jaques Cœur,

(1) Àtfeient est ici de trois syllabes , a-vei-ent, probablement avec - un 'v euphonique intercalaire, devant la troisième. Avaient, dissyllabe^ qu*on rencontre de très-bonne heure , n'infu'me point ce que j'ai dit sur l'absence des diphthongues, car c*est déjà une forme contracte; la forme primitive, comme on verra plus loin , est auevoient, habebani.

r Mieux vaul Tivre spus gros bureaux

Pauvre, qu'avoir esté seigueur.

Et potirir SOI» riches tombâmx.

Qu'avoir esté seigneur I . . . Que dis?

Seigneur ! . . . bêlas !.i*est-il mais f,,,

. ( Le Grand Testament,)

m V est-il mU'ïSy l'est-U plus, Pest-îl encore?

Le sens opginel, non la mesure de mais, se conserve dans la locution, /^V/^ poui^oir mais; c'est-àdire , n'y.oppî^yoir davantage : non posse magis. C'est une espèce d'ellipse,, comme si l'on disait : Vous voyez qu'il n'en peut rien ; eh bien ! il rienpeM mais.

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