PIERROT
ce Tout gros monsieur qu'il est , il serait, parmafiqué, nayé, si je n^anomme été là. »
{p. Juany act. ii, se. i.)
On ne saurait mieux parler, ni d'une façon plus conforme à l'étymologie et à Tancien usage.
En effet, observez que I'/tz caractérise en latin cette première personne : Habemus, habebamuSyCimamuSy audimus y vidissemus y etc. L'orthographe primitive conservait cette m. Reportez vos regards vers l'origine de la langue française; comment parlait-on à la fin du XI® siècle?
— a Respundirent ces de Jabes : Dune nus respit set jurs : manderwn nostre estre a tuz ces de Israël. ^\ poum aver rescusse, ï\usYattenderum;s\ nun, nus nus renderum. » {V^ livre des Roisy p. 36.)
« Répondirent ceux de Jabès : Donne-nous répit sept jours; (nous) manderons notre position à ceux dlsraël. Si (nous) pouvons avoir rescousse, nous les attendrons ; sinon , nous nous rendrons. »
Cette m finale suivie d'une consonne était muette, et de là vient qu'on prononce nous manderonsy atten^ drons; mais, suivie d'une voyelle, elle sonnait, par exemple dans ce verset :
«Le matin a vus vendruniy e en vostre merci nus mettrum. » {Roisy p. Sy.)
11 fallait prononcer « vendrome, et en votre merci nous mettrons. 1»
Le traître Ganelon y ambassadeur de Charlemagne, se présente à Saragosse devant le roi sarrasin Marsile^
Et dût al rei : Salvei seiez de Dea Li gloriut que tUvum aufer,
(Boland, it. 3)*)
Lisez : Et dit au rei : Sauvez sciez de Deu li gloriou que dei^ome aourer. Quem debemus a{d)orare.
Dans un autre passage, Marsile et ses courtisans conspirent l'assassinat de Roland , n*importe par quel moyen ni à quel prix :
Seit qui Tociet, tuté pais puil auer tomes (i),
{Roland, 8t. tS.)
yéurioumes , auriomes , aurions.
— Qu'en avez fait? ce dit Fromoni li viez?
— Sire , en ce liois tavonmes nous laissié.
{Gûrin, t. II, p. 143.)
— a Se nous demenomes ensi li uns les aultres et a/b/77^jrancunant^ bien voi que nous reperdrons toute la tiere, et nous meismes seromes perdu, p
{Villehard., p. 199.)
La troisième personne du pluriel a pouf Caractëristique \n :
Franceiâ tunt bon , ùfammt vaaialmeot.
{Roland, tt. 83.)
(1) Les éditeurs ont mal à propos écrit aperiumes, prenant sur eux cette distinction , qui n'exisie dans aucun manuscrit, de Vu voyelle et de Vu ronsonne. Ia mesure démontre que c*est ici Vu voyelle qu'il faut preiidi-c. En mettant averiitmes, le vers est faux.
Ferrant, par syncope pour feriront ; les Français sont bons, dit Roland; ils frapperont en braves.
Mais cette troisième personne aujourd'hui ne se termine plus en ont, excepté au futur; aux autres temps ïe muet a remplacé Va : ils aiment ^ ils appel' lent, etc. Il y avait jadis plus d'uniformité :
KBRKOT.
c( Allons, Lucas, ç'£ii*J6 dit, tii vois bîan quV/j* nous a appelant!... Que d'histoires et d'engingorniaux bau' « tant ces messieux-là!... Jarni, v'Ià où Ton voit les ff gens qui aimant!... » (Dan Juan, act. ii, se. i.)
Je retrouve également cette forme dans la traduc^ tion du lii^re de Jabf faite au commencement du xii* siècle: — ocLi Caldeu.... envaïrent les cliamoz, si les en^ menant. » (P. 5oi.)
Un duc i ot, qiCapelont Fauserou.
(£a Desconfite de Roncevau», introd. du Roland, p. 55.)
« Il y eut un duc qu'ils appellent Fauseron. a Cette forme dérive manifestement de la forme latine en uni : legunt, audiunt, faciunt. On disait ils fanty et, par analogie, Us lisant, ils entendant. L'esprit humain tend toujours à la simplicité,à l'unité. Comme nos pères avaient regardé la seconde déclinaison latine pour régler sur elle leurs substantifs masculins, mettant une s au singulier {daminus) et l'otant au pluriel {damini), peut-être avaient*ils choisi de même la conjugaison en ère, ire, pour modèle de la leur.
Aucune consonne finale ne sonnait sur la voyelle précédente, mais elle était réservée pour sonner sur
la suivante , s'il y avait lieu. Ainsi Pierrot parle aussi correctement que sensément Ioi*squ'il dit à Charlotte : a Je te dis toujou la même chose, parce que c'est toujou la même chose. Et si ce n'était pas toujou la même chose^ je ne te dirais pas toujou la même chose.»
(Molière, Don Juan.)
Parla même raison, ^/i/o/z/to/ est très-bien prononcé pour entonnoirs. — a Ils avont itou d'autres petits rabats au bout des bras , et de grands entonnois de passement aux jambes. » (Jbid.)
Entonnois est comme refretois {réfectoires)^ dans ce passage de la 6be//*//(^/'ara^>, oîi le bon Dieu, voulant convoquer une assemblée générale des saints, leur envoie comme huissiers saint Simon et saint Jude : Allez , leur dit-il ,
Alex m'en tost par ces dcslrois , Par chambres et par refretoîa Semonez-moi et sains et saintes.
(Barb.,I, p. 20).)
Vous avez vu que la notation en sonnait toujours comme dans menteur y et jamais comme nous la faisons sonner aujourd'hui dans je viens et les noms propres Vienne j ArdenneSy Gien^ jégen. Vous ne serez donc pas surpris d'entendre les paysans du théâtre vous dire : Hé bianl — Je rei^ians tout à l'heure. — Ça n'est rianî — J'en avons vu bicin d'autres!
(D. Juan.)
Vous avez vu également que cette notation ui avait été inventée pour altérer la valeur originelle de ce caractère Uy qui sonnait ou, comme en latin; -— que
d'ahord iii sonna Uj et plus tard i, toujours par un son simple.
Appliquez cette règle aux mots lui^ je suis y je puis, et puis: vous approuverez nécessairement le peuple qui dit pisque, et pis; et Charlotte disai\t à Pierrot : — «Que veux-tu que j'y fasse? C'est mon himeur, et je ne me pis refondre. — Enfin , je t'aime tout autant que je /?/>.' — Je vous sis bian obligée^ si ça est. »
Et Pierrot disant à Charlotte r
<c Ignia pas jusqu'aux souliers qui n'en soyont tout farcis (de rubans), depis un bout jusqu'à l'autre!.... »
<c Regarde la grosse Thomasse, comme aile est assotée du jeune Robin! Aile est toujou autour de /^ à l'agacer... toujou aile // fait queuque niche, ou li baille queuque taloche en passant... »
Vous dites encore, avec une réticence : Queu diable ! pour quel diable!.,, absolument comme dit Pierrot: « Morgue! queu mal te fais-je? » {f^oj-, p. 54 et suiv.)
Vous avez été averti que o/ sonnait jadis oué; que les Français avaient été successivement les Fransoués, puis les Francés; c'est pourquoi il est bon , aujourd'hui qu'ils sont devenus les Français , d'écrire leur nom par a/, en dépit des gens qui, pour ce fait, vilipendent encore tous les jours monsieur de Voltaire y comme ils l'appellent très-malignement.
Moiyfoiy A>/, étaient donc prononcés moué,fouéy roué y en un monosyllabe très-bref.
Le son ouvert de cet oi est un des griefs de HenPi Estienne contre les seigneurs de son temps, qui pro-
nonçaient troas moas y je voas. Pierrot avait pris d'eux cette mauvaise prononciation :
CBARLOTTI,
a Va y va ^ Piarrot, ne le mets point en peine : si je sis madame^ je te ferai gagner queuque chose, et tu apporteras du beurre et du fromage cheux nous.
piuaOT.
a Ventreguienne ! je gny en porterai jamais ^ quand tu m'en payerois deux fouas autant! » {Don Juan.)
Mais pour cette fouas il faut pardonner à Pierrot, car sa cause est la nôtre ; et nous ne saurions le condamner sans nous enfermer dans le même arrêt.
Que reste-t-il encore? Certaines syncopes hardies.
GHÀ.ELOTr««
«Je vous dis qu*ous vous teigniez!... Parce qitous êtes monsieu !... »
C'est encore un emprunt au langage de la cour de François 1% qui disait sans façon, a\ouSy sa* vous j pour açez'vous, saifeZ'Vous. La reine de Navarre ne s'est point fait scrupule d'user de cette syncope dans ses poésies mystiques, et Théodore de Bèze l'autorise par une règle expresse. {Voy. p. s^aS et 2^6.) Ayant pour elle ces graves autorités, Charlotte ne peut être inquiétée pour son style.
Ce n'est pas la peine de s'arrêter à ces formes, je lairaijje donrai^ pour je laisserai y je donnerai :
Compère Guilléri, Te iairras-tu mouri ?
(Chanson popuMrê,)
Garçon «inait jo^ mut:
H ttmeDt fha h sec argent.
Aînsois li doarai qninze sous.
« Les valets n'aiment pas les bijoux; ils préfèrent l'argent sec. Hé bien! je lui donnerai quinze sous. »
Sur ce futur syncopé, voyez pages 2io-af3.
Ces mauvaises liaisons , on z^a, on ientrUy sont également expliquées au chapitre des consonnes euphoniques : — « Uns entrad n'ad gaires el paveillom le reî, pur li ocire. » {Rois ^ p. io4.) — « On entra naguère au pavillon du roi ^ pour le tuer. »
Avec z'irn. Dans un vaudeville de Désaugiers, une servante souhaitant la bonne fête à son maître : ks> ceptez ce rasoir^ lui dit-elle, avec z^un cuir. On rit; il n'y a pas tant de quoi rire : Madelon prononce confor* mément à l'ancienne orthographe : Aifecques un cuir. {yo/. p. loa.)
D'autres locutions, aujourd'hui condamnées^ se. trouvent dans les meilleurs écrivains du moyen âge, par exemple, tant seulement :
m Se nous sommes chi tant seulement cinq jours sans autre secours de viande , grant mervelle iert se noua ne sommes tous morz. » {Villeh.^ p. aoi.)
« Si nous restons ici seulement cinq jours sans autre secours de subsistance, c'est grand merveille si nous ne sommes tous morts, t^
En un mot, et pour conclure, le patois des paysans de théâtre n'est autre chose que l'ancienne langue populaire, c'est-à-dire, la véritable langue française, notre langue primitive , qui s'est déposée au fond de
la société I et y demeure immobile. C'est de la vase, disent avec dédain les modernes. Il est vrai ; mais cette vase contient de Tor, beaucoup d'or.