L AÏEUL
É sous le chaume et fils de pauvres paysans, Mais sachant lire, il vient à la ville, à seize ans, Chez son oncle, un charron, pour son apprentissage. Ce solide garçon, laborieux et sage, Ne s'imagine pas qu'il doive, un jour, chercher Aventure et quitter l'ombre de son clocher. Quand son patron, un soir, au repas de famille, Annonce qu'à Paris on a pris la Bastille,
Et raconte plus tard qu'on y traite en vaincu
Ce roi dont le profil brille sur chaque écu,
L'enfant, certe, est surpris, mais il ne comprend guère;
Et ce n'est que trois ans après, quand vient la guerre,
Que, jeune homme, il s'émeut pour le danger public.
« Vive la nation! » L'outrage de Brunswick
Le soufflette et lui met la chaleur à la joue.
Un jour qu'il est en train de ferrer une roue,
Il entend le tambour, là-bas, près du marché.
Il y court. Le tribun, sur l'estrade juché,
Criant, gesticulant et parlant comme un livre,
La foule, les soldats, les drapeaux, tout l'enivre.
Bras nus, tenant encor d'une main son outil,
Vite, il signe, il s'enrôle, il réclame un fusil.
A son robuste corps, du premier coup, adhère
Cet habit bleu qui va devenir légendaire
Et qui, pendant vingt ans, fera fuir l'ennemi;
Et, devant le moulin mitraillé de Valmy,
Voilà qu'il sent en lui battre un cœur intrépide.
C'était alors un temps d'avancement rapide;
Mais le simple soldat Jean Morel, — c'est son nom —
UNE FAMILLE DE SOLDATS }f
Malgré son brave instinct de marcher au canon Et le fusil d'honneur que Jourdan lui décerne Pour ses hauts faits, n'a nul bâton dans sa giberne. La main près de la tempe et de respect roidi, Quand il vient saluer Bonaparte, à Lodi, Du nom de caporal, il n'a pas d'autre grade. 11 n'avancera pas comme le camarade Fait empereur après avoir été consul; Il n'aura pas, le soir de Wagram ou d'Eckmùhl, Quelque titre princier à graver dans l'histoire; Mais ce Français, quand même, aura sa part de gloire. Son temps est encombré de héros, mais l'un d'eux, C'est lui. Sur un vieux sphinx datant de Rhamsès Deux, Près du Caire, il inscrit, sous son nom qu'il parafe : « Sergent de grenadiers » sans faute d'orthographe, Et Kléber, qui l'embrasse au combat du Thabor, Lui fait enfin donner une épaulette d'or.
Officier! Lui! L'enfant du peuple se demande Si c'est possible. Il porte une épée, il commande Et même aux vieux soldats doit parler d'un ton bref. Quel rêve! Il veut alors s'instruire, étant un chef.
On lui prête un Corneille, un Homère; il s'exalte Pour Ossian, et quand le régiment fait halte, Près des faisceaux formés sur le bord du chemin, On voit le lieutenant, pensif, un livre en main. Mais souvent le canon interrompt sa lecture.
Après cette campagne en Egypte, si dure,
— Pas de chance ! — il revient trop tard pour Marengo.
L'empereur, murmurant : Delenda Carthago,
Devant la flotte anglaise, à Boulogne, où la brise
Travaille et fait flotter sa redingote grise,
Reconnaît en passant cet obscur officier.
De son œil pénétrant et clair comme l'acier,
Qui, d'un coup, juge et pèse un homme, il le regarde,
Sourit, lui prend l'oreille et le met dans sa garde.
Voilà donc, pour dix ans, Morel dans les grognards.
Il n'aura qu'à Smolensk la graine d'épinards
Et la croix d'or qu'après Champaubert. Mais qu'importe!
Lorsque, suivi de son éblouissante escorte,
Calme sur un ardent cheval, simple, — et si beau! —
Paraît le demi-dieu, l'homme au petit chapeau,
Fanatique, Morel n'a qu'un désir, le suivre. Depuis le froid matin où, sur l'aigle de cuivre Des hauts bonnets à poil rangés en bataillons, Le soleil d'Austerlitz a jeté ses rayons, Cet homme s'habitue à l'extraordinaire.
Il vit tranquillement dans un bruit de tonnerre. Sans s'étonner, il fait ce rêve épique et fou, Entre à Vienne, à Berlin, à Madrid, à Moscou. Il est présent, lorsque les rois font antichambre Chez l'Empereur qui prend l'Europe, la démembre, Et leur en jette avec dédain quelques lambeaux.
Après ce que Morel a vu sous les drapeaux,
Il sait être, dans cette Iliade sublime,
Un Diomède obscur, un Ajax anonyme.
Le triomphe est si grand que la postérité,
Songe-t-il, doutera de la réalité.
Au fond de l'avenir lointain et sans limite,
Ils seront confondus par la fable et le mythe,
Tous ces héros autour d'un héros sans pareil,
Avec le zodiaque aux ordres du soleil;
Et, tôt ou tard, — cet humble en frémit jusqu'aux moelles
Sa croix d'honneur sera l'une de ces étoiles!
Tel est l'homme qu'après le retour des Bourbons,
Quand on change drapeaux, cocardes et pompons,
Et qu'on gratte les N couronnés, son village
Voit revenir un jour, pauvre, vieux avant l'âge,
Pour toujours triste, mais plein de gloire et d'honneur.
Il se marie, un fils lui naît et — quel bonheur! —
Quand, avec un bâton, l'enfant dit : « Portez... arme! »
Le commandant contient avec peine une larme
Et, depuis lors, dans sa retraite, a moins d'ennui.
D'ailleurs on le vénère et tous sont fiers de lui.
Pour qu'il sourie un peu sous sa moustache austère,
Tous les gamins lui font le salut militaire;
Et quand, dans son jardin, il s'attarde, le soir,
Les gars, en le voyant poser son arrosoir
Et regarder, songeur et redressant sa taille,
Un ciel ensanglanté comme un champ de bataille,
S'imaginent aussi qu'au-dessus de leurs fronts,
Passe le furieux galop des escadrons
Devant Napoléon, là-bas, dans la fumée,
Et se disent : « Le vieux pense à la Grande Armée! »
Enfin il meurt, et c'est un deuil dans le canton. On tire sur sa tombe un feu de peloton. Il meurt, las et vaincu, mais l'âme consolée, Et certain qu'après tant de gloire accumulée, Malgré bien des revers et des revers encor, La France ne peut pas épuiser ce trésor!