LETTRE DE GUSTAVE FLAUBERT A GUY DE MAUPASSANT
Croisset, le 19 février lî
Mon cher bonhomme,
' C'est donc vrai? J'avais cru d'abord à une farce! Mais non, je m'incline.
Eh bien, ils sont délicieux à Etampes!
Allons-nous relever de tous les tribunaux du territoire français, les colonies y coraprises? Et comment se faitil qu'une pièce de vers, insérée autrefois à Paris, dans un journal qui n'existe plus, soit criminelle du moment qu'elle est reproduite par un journal de province ? A quoi sommes-nous obligés maintenant? Que faut-il écrire? Dans quelle Béotie vivons-nous!
« Prévenu pour outrage aux mœurs et à la morale publique », deux synonymes, formant deux chefs d'ac»
cusation. Moi, j'avais à mon compte un troisième chef, un troisième outrage « et à la morale religieuse, » quand j'ai comparu devant la 8° chambre avec ma Bovary : procès qui ma fait une réclame gigantesque, à laquelle j'attribue les deux tiers de mon succès.
Bref, je n'y comprends goutte! Es-tu la victime détournée de queique vengeance? Il y a du louche làdessous. Veulent-ils démonétiser la République? Oui. peut-être!
Qu'on vous poursuive pour un article politique, soit; bien que je défie tous les tribunaux de me prouver à quoi jamais cela ait servi ! Mais pour de la littérature, pour des vers, non ! C'est trop fort !
Ils vont te répondre que ta poésie a des « tendances » obscènes. Avec la théorie des tendances on va loin, et il faudrait s'entendre sur cette question : « La moralité dans l'art. » Ce qui est beau est moral; voilà tout, selon moi. La poésie, comme le soleil, met de l'or sur le fumier. Tant pis pour ceux qui ne le voient pas.
Tu as traité un lieu commun parfaitement ; donc tu mérites des éloges, loin de mériter l'amende ou la prison. .■ Tout l'esprit d'un auteur, » dit La Bruyère, « consiste à bien définir et à bien peindre. » Tu as bien défini et bien peint. Que veut-on de plus?
Mais « le sujet », objectera Prudhomme, le sujet, Monsieur? Deux amants, une lessivière, le bord de l'eau: 11 fallait traiter cela plus délicatement, plus finement, fctigmatiser en passant avec une pointe d'élégance et
faire intervenir à la fin un vénérable ecclésiastique ou un bon docteur, débitant une conférence sur les dangers de l'amour. En un mot, votre histoire pousse à « la conjonction des sexes ».
« D'abord ça n'y pousse pas! Et quand cela serait, où donc est le crime de prêcher le culte de la femme? Mais je ne prêche rien. Mes pauvres amants ne commettent même pas un adultère! Ils sont libres l'un et l'autre, sans engagement envers personne. » — Ah! tu auras beau te débattre, le grand parti de l'ordre trouvera des arguments. Résigne-toi.
Dénonce-lui (afin qu'il les supprime) totis les classiques grecs et romains sans exception, depuis Aristophane jusqu'au bon Horace et au tendre Virgile; ensuite parmi les étrangers : Shakespeare, Goethe, Byron, Cervantes; chez nous, Rabelais a d'où découlent les lettres françaises », suivant Chateaubriand dont le chef-d'œuvre roule sur un inceste, et puis Molière (voir la fureur de Bossuet contre lui), et le grand Corneille, son Théodore a. pour motif la prostitution, et le père La Fontaine, et Voltaire et Jean-Jacques! Et les contes de Fées de Perrault! De quoi s'agit-il dans Peaii-d'Anel Où se passe le quatrième acte du Roi s'amuse, etc.? Après quoi il faudra supprimer les livres d'histoire cpai souillent l'imagina lion
Ah! triples ...... .......
J'en suffoque.;
Et cet excellent Voltaire (pas le grand homme, le journal), qui, l'autre jour, me plaisantait sur la toquade que j'ai de croire à la haine de la Littérature 1 C'est le Voltaire qui se trompe, et plus que jamais je crois à l'exécration inconsciente du style. Quand on écrit bien on a contre soi deux ennemis : i° le public, parce que le style le contraint à penser, l'oblige à un travail; et 2» le gouvernement, parce qu'il ^ent en vous une force, et que le Pouvoir n'aime pas un autre Pouvoir.
Les gouvernements ont beau changer, Monarchie, Empire, République, peu importe! 'L'esthétique officielle ne change pasi De par la vertu de leur place, les administrateurs et les magistrats ont le monopole du goût (exemple : les considérants de mon acquittement). Ils savent comment on doit écrire, leur rhétorique est infaillible, et ils possèdent les moyens de vous en convaincre.
On montait vers l'Olympe, la face inondée de rayons, le cœur plein d'espoir, aspirant au beau, au divin, à demi dans le ciel déjà; une patte de garde-chiourme vous ravale dans l'égout! Vous conversiez avec la Muse; on vous prend pour ceux qui corrompent les petites filles. Embaumé des ondes du Permesse, tu seras confondu avec les messieurs hantant par luxure les pissotières.
Et tu t'assoiras, mon petit, sur le banc des voleurs ; et tu entendras un particulier lire tes vers (non sans faute de prosodie), et les relire, €t appuyant sur certains mots auxquels il donnera un sens perfide; il en
répétera quelques-uns plusieurs fois, tel que le citoyen Pinard, « le jarret, Messieurs, le jarret ».
Et, pendant que ton avocat te fera signe de te contenir (un mot pouvant te perdre), tu sentiras derrière toi, vaguement, toute la gendarmerie, toute Tarniée, toute la force publique, pesant sur ton cerveau d'un poids incalculable. Alors, il te montera au cœur une haine que tu ne soupçonnes pas, avec des projets de vengeance, de suite arrêtés par l'orgueil.
Mais, encore une fois, ce n'est pas possible ! tu ne seras pas poursuivi! tu ne seras pas condamné! il y a malentendu, erreur, je ne sais quoi. Le garde des sceaux va intervenir. On n'est piuci aux beaux jours delà Rest;iuration!
Cependant, qui sait? La terre a des liâmes, mais la bêtise humaine est infinie 1
Je t embrasse.
Tuu vieux.
GUST.WE Fr.AUBKUT.