‹ Des versChapitre 25 sur 29 · VÉNUS B U S T K J U E · texte numérisé non relu

VÉNUS B U S T K J U E

Montrant sa jambe fine en ses élans tic chèvre, A travers l'herbe haute au niveau de sa lèvre,

Elle courut la plaine après les papillons. Et sa joue attirait tous les baisers des bouches, Comme une fleur séduit le peuple ailé des mouches. Quand ils la rencontraient dans les champs, les gardon» L'embrassaient follement de la tête aux cheviUes, Avec la même ardeur et les mêmes frissons Qu'en caressant le col charnu des grandes Biles. Le» vieillards la faisaient danser sur leurs genoux . Il» enfermaienl sa taille en leur» main» amaigries.

i4^^ VÉNUS RUSTIQUE

Et pleins des souvenirs de l'ancien temps si dous, Effleuraient ses clieveux de leurs lèvres flétrie*

Bientôt, qaand elle alla rôder par les cbemini,

Elle eut à ses côtés un troupeau de gamins

Qui fuyaient le logis ou désertaient la classe

D'un signe elle domptait les petits et les grands,

Et du matin au soir, sans être iamais lasse,

nUe traîna partout ces amoureux errants.

Leurs cœurs, pour la séduire, inventaient mainte /laudo.

Les uns, la nuit venue, allaient à la maraude.

Sautant les murs, volant des fruits dans les jardins.

Et ne redoutant ri«n, gardes, chiens ou gourdin'».

D'autres, pour lui trouver de mignonnes fauvette».

Des merles au bec jaune, ou des chardonnerets,

Grimpaient de branche en branche au soiiimetda?f«rêt«.

Quelquefois on allait à la pêche aus crevette».

Elle, la jambe nue et poussant son filet,

Cueillait la bête alerte avec un coup rapi-dc ;

Eux regardaient trembler, à travers l'eau limpide,

Les contours incertains de son petit moUet.

Puis, lorsqu'on retournait, le soir, vers le villaga.

Ils s'arrêtaient parfois au milieu de la plage,

Et se pressant contre elle, émus, tremblant beaucoup,

La mangeaient de baisers en lui serrant le cou ;

Tandis que graveet fiere, et sans trouble, et saud crainte,

Muette, elle tendait la joue à leur étreinte.

ri

Elle grandit, toujours plus belle, et sa beauté Avait l'odeur d'un fruit en sa maturité, Ses cheveux étaient blonds, presque rous. Sur sa faco Le dur soleil des champs avait marqué sa trace : Des petits grains de feu, charmants et clairseraéa. Le doux effort des seins en sa robe enfermés, Gonflait l'étoffe, usant aux sommets son corsage. Tout vêtement semblait taillé pour son usage, Tant on la sentait souple et superbe do.lans. Sa bouche était fendue et montrait bien ses dents : Et aes yeux bleus avaient une profondeur claire La« hommes du pays seraient morts pour lui plalic ;

VENUS RUSTIQUS

En la voyant venir ils couraient nu-dcvDnt. Elle riait, sentant l'ardeur de leurs prunelles. Puis passait son chemin, tranquille, et soulevant, Au vent de ses jupons, les passions charnelles. Sa grâce enguenillée avait l'air d'un défi ; Et ses gestes étaient si simples et si justes, Que mettant sa noblesse en tout, quoi qu'elle fit, Ses besognes les plus humbles semblaient auguste».

Et l'on disait au loin, qu'après avoir touché Sa main, on lui restait pour la vie attaché.

Fendant les durs hivers quand l'âpre froid pônctrc Les murs de la chaumière et les gens dans leurs lits, Lorsque les chemins creux sont par la neige emplis, Des ombres s'approchaient, la nuit de sa fenêtre, Et, tachant la pâleur morne de l'horizon, Rôdaient comme des loups autour de sa maison.

Fuis, dans les clairs étés, lorsque les moissons mûres Font venir les faucheurs aux bras noirs dans les blcs, Lorsque les lins en fleur, au moindre vent troublés, Ondulent comme un flot, avec de longs murmures, Elle allait ramassant ta gerbe qui tombait. i.e soleil dans un ciel presque jaune flambait Versant une chaleur meurtrière à la plaine. Les travailleur! courbés se taisaient, hoia d'haleine.

Seules let larges faux, abattant les épis.

Traînaient leur bruit rythmé par les champs assoupis.

Mais elle, en jupon rouge, et la poitrine à l'aise

Dans sa chemise large et nouée à son col.

Ne semblait point sentir ces ardeurs de fournaise

Qui faisaient se faner les herbes sur le sol.

Elle marchait alerte et portant à l'épaule

La gerbe de froment ou la botte de foin.

Les hommes se dressaient en la voyant de loin.

Frissonnant comme on fait quand un désir vous frôla,

Et semblaient aspirer avec des souffles forts

La troublante senteur qui venait de son corps.

Le grand p.irfum d'amour de cette fleur humaine !

Puis, voilà qu'au déclin d'un long jour de moisson.

Quand l'Astre rouge allait plonger à l'horizon,

On vit soudain, dressés au sommet de la plaine

Comme deux géants noirs, deux moissonneurs rivaux.

Debout dans le soleil, se battre à coups de faux l

Et l'ombre ensevelit la campagne apaisée.

L'herbe rase sua des gouttes de rosée.

Le couchant s'éteignit, tandis qu'à l'orient

Une étoile mettait au ciel un point brillant.

Les derniers bruits, lointains et confus, se calro^iect :

Le jappement d'un chien, le grelot des troupeaux ;

La terre s'endormit sous un pesant repos.

Et dans le ciel tout noir les astres s'allumèrent.

Elle prit un chemin s'enfonçant dans un bois,

Et se mit à danser en courant, affolée

Par la puissante odeur des feuilles, et parfois

Regardant, à travers les arbres de l'allée.

Le clair miroitement du ciel poudre de feu.

Sur sa tête planait comme un silence bleu.

Quelque chose de doux, ainsi qu'une caresse

De ia nuit, la subtile et si molle langueur

De l'ombre tiède qui fait défaillir le cœur,

Et qui vous met à l'âme une vague détresse

D'être seul. — Mais des pas voilés, des bonds craintifs,

Ces bruits légers et sourds qui font les marches douces

Des bêtes de la nuit sur le tapis des mousses,

Emplirent les taillis de frôlements furtifs.

D'invisibles oiseaux heurtaient leur vol aux branches.

Elle s'assit, sentant un engourdissement

Qui, du bout do ses pieds, lui montait jusqu'aux hanche»,

Un besoin de jeter au loin son vêtement,

De se coucher dans l'herbe odorante, et d'attendre

Ce baiser inconnu qui flottait dans l'air tendre.

Et parfois elle avait de rapides frissons.

Une chaleur courant de la peau iusqu'aux moelle». ,

Les points de feu des vers luisants dans les buissons.

Mettaient à ses cotés comme un troupeau d'étoiles.

Mais un corps tout à coup s'abattit sur son corps ; Des lèvres qui brûlaient tombèrent sur sa bouche;

El dans l'épais gazon, moelleux comme une couche.

Deux bras d'homme crispes lièrent ses efforts.

Puis soudain un nouveau choc étendit cet homme

Tout du long sur le sol, comme un bœuf qu'on assomme.

Un autre le tenait couché sous son genou

Et le faisait râler en lui serrant le cou,

Mais lui-même roula, la face martelée

Far un poing furieux. — A travers les hallicrs

On entendait venir des pas multipliés. —

Alors ce fut, dans l'ombre, une opaque mêlée,

Vn tas d'hommes en rut luttant, comme des cerfs

Lorsque la blonde biche a fait bramer les mâles.

C'étaient des hurlements de colère, des râles,

Des poitrines craquant sous l'étreinte des nerfs,

Des poings tombant avec des lourdeurs de massue.

Tandis qu'assise au pied d'un vieux arbre écarté.

Et suivant le combat d'un œil plein de Gcrté,

De la lutte féroce elle attendait l'issue.

©r quand il n'en resta qu'un seul, le plus puissant

Il s'élança Tcrs elle, ivre et couvert de sang :

Et sous l'arbre touffu qui leur servait d'alcôvs

Elle reçut sans peur ses caresses de fauvs ;

Quand le feu prend soudain dans un village, on voil L'incendie égrener, ainsi qu'une semence, Ses flammes à travers le pays ; chaque toit S'allume à son voisin comme une torche immense, Et l'horizon entier flamboie. — Un feu d'amour Qui ravageait les cœurs, brûlait les corps, et, comniî L'incendie, emportait sa flamme d'homme en homme, Eut bientôt embrasé le pays d'alentour.

Par les chemins des bois, par les ravines creuses. Où la poussait, le soir, un instinct hasardeux. Son pied semblait tracer des routes amoureuses ; Et ses amants luttaient sitôt qu'ils étaieat deux.

VENUSRUSTIQUF. Ij}

Elle s'abandonnait sans résistance, née Pour cette œuvre charnelle, et le jour et la nuit. Sans jamais un soupir de bonheur ou d'ennui. Acceptait leurs baisers comme une destinée. Quiconque avait suivi de la bouche ou des yeux Tous les sentiers perdus de son corps men-eilleux, Cueillant ce fruil. d'ivresse éternelle que sème La Beauté dans ces flancs de déesse qu'elle aime, Gardait au fond du cœur un long frémissement : Et, grelottant d'amour comme on tremble de fièvr». Il la chcroliait sans cesse avec acharnement, Laissant tcmilicr des mots éperdus de sa lèvre.

Les animaux aussi l'aimaient étrangement.

Elle avait avec eux des caresses humaines ;

Et près d'elle ils prenaient des allures d'amant.

Ils frottaient à son corps ou leurs poils ou leurs laine»

Les chiens la poursuivaient en léchant ses talons ;

Elle faisait, de loin, hennir les étalons.

Se cabrer les taureaux comme auprès des génisses ;

Et l'on voyait, trompés par ces ardeurs factices.

Les coqs battre de l'aile, et les boucs s'attaquer

Front contre front, dressés sur leurs jambes de faune».

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Les frelons bourdonnants et les abeilles jaunes Voyageaient sur sa peau sans jamais la piquer. Tous les oiseaux du bois chantaient à son passa;^e. Ou parfois d'un coup d'aile errant la caressaient Nourrissant leurs petits caches en son coisage.

Elle emplissait d'amour des troupeaux qui passaient. Et les graves béliers aux cornes recourbées, N'écoutant i)lus l'appel chevrotant du berger. Et les brebis, poussant un bclcinent léger, Suivaient, d un trot menu, ses grandes enjambées.

pm

Certains soirs, échappant à tous, elle partait Pour aller se baigner dans l'eau fraîche. La lun» Illuminait le sable et la mer qui montait. Elle hâtait le pas ; et sur la blonde dune Aux lointains infinis et sans rien de vivant. Sa grande ombre rampait très vite en la suivant. En un tas sur la plage elle posait ses hardos, S'avançait toute nue, et mouillait son pied blanc Dans le flot qui roulait des écumes blafardes, Puis, ouvrant les deux bras, s'y jetait d'un élan. Elle sortait du bain heureuse et ruisselante. Se couchait tout du long sur la dune enfonçant Dans le sable son corps magnifique et puissant. Et, quand elle partait d'une marche plus lenta.

Son contour demeurait près du flot incruste.

On eût dit à le voir qu'une haute statue

De bronze avait ctc sur la grève abattu*.

Et le ciel contemplait ce mo'Je de Beauté

Avec ses milliers d'yeux. — Puis la vague furtivc

L'atteignant refaisait toute plane la rive !

C'était riLtre absolu, créé selon les lois

Primitives, le type éternel de la race

Qui dans le cours des temps reparaît quelquefois.

Dont la splcmleur est reine ici-bas, et terrasse

Tous les vouloirs humains, et dont l'Art saint est né.

Ainsi que l'Homme aima Cléopâtre et Phryné

On l'aimait ; et son cœur répandait, comme une oucJo.

Sa tendresse abondante et sereine sur tous.

Elle ne détestait qu'un être par le ro.mde •

C'était un vieux herbier ) erfide à qui les lonpa

Obéissaient. —

Jadis une Bohémienne Le jeta tout petit dans le fond d'un fusse. Uq pâtre du pays qui l'avait ramassé

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L'éleva, puis mourut, lui laissant une haine Pour quiconque était riche ou paraissait heureui. Et, disajt-on, beaucoup de secrets icnébreux. L'enfant grandit tout seul, sans famiUe et sans joîes, Menant paître au hasard des chèvres ou des oies, Et tout le jour debout sur le flanc du coteau, Sous la pluie et le vent et l'injure des bouches.' Alors qu'il s'endormait roulé dans son manteau. Il songeait à ceux-là qui dorment dans leurs couches ; Puis, quand le clair soleil baignait les horizons, Il mangeait son pain noir en guettant par la plaine Ce filet de fumée au-dessus des maisons Qui dit la soupe au feu de la ferme lointaine.

Il vieillit. — Un effroi grandit à ses côtés.

On en parlait, le soir, dans les longues veillées ;

Et d'étranges récits à son nom chuchotes

Tenaient jusqu'au matin les femmes réveillées.

A son gré, disait-on, il guidait les destins,

Sur les toits ennemis fait choir des désastre-;.

Et, déchiffrant ces mots de feu qui sont les asucs.

Epelait l'avenir au fon<] des cieux lointains.

Tout le jour il roulait sa butte vagabonde.

Ne se mêlant jamais aux hommes ; et souvent,

Quand il jetait des cris inconn-is rlans le vent.

Des voix lui répondaient qui n'étaient point du m'jaia.

On lui croyait encore un pouvoir dans les yeux.

Car il savait dompter las taureaux furieux.

— Et puis J'autrcs rumeurs coururent la contrée.

Une fiUe, qu'un soir il avait rencontrée.

Sentit à son aspect un trouble la saisir.

Il ne lui parla pas; mair, dans la nuit suivante,

Elle se réveilla frissonnante d'épouvante ;

Elle entendait, au loin, l'appel de son désir.

Se sentant impuissante à soutenir la lutte.

Malgré l'obscurité redoutable, elle alla

Partager avec lui la paille de sa hutte !

Lors, suivant son caprice impur, il appela

Des filles chaque soir. Toutes, jeunes et belles,

Sans révolte pourtant et sans pudeurs rebelles,

Prêtaient des seins de vierge aux choses qu'il voula:^

£t paraissaient l'aimer bien qu'il fût vieux et laid.

Il était si velu du front et de la lèvre,

Avec des sourcils blancs et longs comme des crins.

Que, semblable au sayon qui lui couvrait les reins.

Sa figure semblait pleine de poils de chèvre !

Et son pied bot mettait sur la cime du mont.

Quand le soleil couchant jetait une ombre aux plaicei.

Comme un sautillement sinistre de démon.

Ce vieux Satan rustique et plein d'ardeurs ubsccne». Près d'un coteau désert et sans verdure encor Mais que les fleurs d'ajoncs couvraient dun manteau d or Par un brillant matin d'4vril, rencontra celle

VENUS RUSTIQIÎB iqj

Que le pav» entier adorait. — Il reçut Comme un coup de soleil alors qu'il l'aperçue.

Et frémit de désir tant il la trouva belle.

St leurs regards croisés s'attaquèrent. — Ce fut

La rencontre de Dieux ennemis sur la terre !

Il eutrétonnement d'un chasseur àl'aSùt

Qui cherche une gazelle et trouve une panthère !

Elle patta. — La fleur de ses lourds cheveux blonds

Se confondit, au pied de la côte embaumée,

Comme un bouquet plus pâle, avec les fleurs d'ajoacs.

Pourtant elle tremblait, sachant sa renommée. Et malgré le dégoût qu'elle sentait pour lui. Redoutant son pouvoir occulte, elle avait tvi.

Elle erra jusqu'au soir: mais, à la nuit venue,

ELa s'épouvanta, pour la première fois.

De l'ombre qui tombait sur les champs et les bois.

Alors, en traversant une noire avenue,

Entra les rangs pressés des chênes, tout à coub.

Elle crut voir le pâtre immobile et debout.

Mais, comme elle partit d'une course affolée,

Elle ne sut jamais, dans son effarement.

Si ce qu'elle avait vu n'était pas seulement

Quelque tronc d'arbre mort au milieu de l'allée

Et des jours et des mois passèrent. Sa raison,

Comme un oiseau blessé qui porte un plomb dans l'aij*.

ibl VÊX us RUSTIQUE

S'affaissait sous la peur incessante et mortelle. Même elle n'osait plus sortir de sa maison. Car sitôt qu'elle allait aux champs, elle était sûre De voir le Vieuï paraîtra au détour d'un chemin : Son œil rusé semblait dire ; « C'est pour demain ; » Et mettait comme un fer ardent sur la blessure.

Bientôt un poids si lourd courba sa volonté Qu'en son cœur engourdi de crainte, vint à naîtra Un besoin d'obéir à la fatalité.

Et, décidée enfin à se rendre à son Maître. Elle alla le trouver par une nuit d'hiver.

La neige dont le sol était partout couvert

Etalait sa blancheur immobile. Une bnse,

Qui paraissait venir du bout du monde, errait

Glaciale, et faisait craquer par la forêt

Les arbres qui dressaient, tout nus, leur forme griM.

Dans le ciel douloureux, la lune, ainsi qu un &l .

De lumière, indiquait à peine son profil.

La souffrance du froid étrcignait jusqu'aux pierre».

Elle marchait, les pieds gelés, et sans songer. Certaine qu'elle allait trouver le vieux berger, Lt tachant d'un point noir les plaines solitaire». Mais elle s'arrêta clouée au sol : là-bas. Sur la neige, couraient deux bêtes effrayante» . Elles semblaient jouer et prenaient leurs ébat*

Et l'omtre agrandissait leurs gambades gcantei. Fui», poussant par la nuit leurs élans vagabond», Toutes deux, dans l'ardeur dune gaité folâtre. Du fond de Ihorizon vinrent en quelques bonds. Elle les reconnut : c'étaient les chiens du pâtre. Hor» d'haleine, efflanqués par la faim, loeil ardent Sous la ronce des poils emmêles de leur tête. Us sautaient devant elle avec des cris de fête Et ce rire velu qui découvre la dent.

Comme deiix grands Seigneurs vont en une province Quérir et ramener la Belle de leur Prince, Et, la guidant vers lui, caracolent autour. Ainsi la conduisaient cet messagers d'amour.

Mais l'Homme qui guettait, debout sur une butte.

Vint, et lui prit le bras en montant vers ea hutte.

La porte était ouverte, il la poussa dedans,

La dévêtant déjà de ses regards ardents.

Et des piods à la tête il tressaillitde joie.

Ainsi qu'on fait au choc d'un bonheur qu'on attend.

Depuis qu'il l'avait vue il était haletant

Comme un limier qui chasse et n'atteint point sa proie!

Or, quand elle sentit traîner contre sa peau

La caresse visqueuse ainsi qu'une limace

De ce vieux qui gardait l'odeur de «on troupeau,

Tout ttjii être frémit sous ce baiser de glace.

Ma:s lui, tenant ce Corps d'amour, aux flancs si doux.

Que tant de fiers garçons devaient déjà connaître.

Et fait pour être aimé si follement de tous,

En son cœur de vieillard difforme, sentit naiti*

La jalousie aiguë et sans pardon. Il eut

Un besoin vague et fort de vengeance cruelle !

Elle subit d'abord l'amant maigre et poilu,

Puis. Comme elle luttait, il se rua sur elle

En la frappant du poing pour qu''elle consentit.

Et le silence épais des neiges amortit

Quelques cris, comme ceux des gens qu'on assasslna-

ïout à coup, les deux chiens poussèrent longuemwat

Par la plaine déserte un triste hurlement.

Et des frissons de peur couraient sur leur échina.

Dans la cabane alors ce fut comme un combat : Les heurts désespérés d'un corps qui se débat Sonnant contre les murs de l'étroite demeure : Puis, comme les sanglots d'une femme qui pleura! Et la lutte reprit, dura longtemps, cessa Après un faible appel de secours qui passa Et mourut sans écho dans les champs.

— Le Jour ]»âl« Commençait à tomber faiblement du ciel gris. Un vent plus froid geignait avec le bruit d'un râla. Le givre avait roidi les arbres rabougris Qui semblaient morts. C'était partout la fia des chosM.

VÉNUS RUSTIQUE l65

Maii, comme on lève un voile, un nuage glissant

Fit pleuvoir sur la neige un flot de clartés roses.

Le ciel devenu pourpre éclaboussa de sang

Et le coteau désert au bout de» plaines blanches,

Et la hutte du pâtre, et la glace des branches.

On eût dit qu'un grand meurtre emplissait l'horizon!

— Et le berger parut au seuil de sa maison. —

Il était rouge aussi, plu» rouge que l'aurore I

Même, lorsque le ciel cramoisi fut lavé ,

Quand tout redevint blanc sous le soleil levé,

Lnl, hagard et debout, semblait plus rouge encore,

Comme s'il eût trempé son visage et sa main,

Avant que de sortir, dans un flot de carmin.

Use pencha, prenant de la neige, et la trace

De ses doigts fit par terre un large trou sanglant.

S'étant aeenouiUé pour se laver la face.

Une eau rouge en coula, qu'il regardait, tremblant,

Avecdci soubresauts de peur. — Puis il s'enfuit.

Il dévale du mont, roule dans les ornières.

Perce d'épais fourrés pareils à des crinières.

Et fait mille détours comme un loup qu'on poursuit

Il s'arrête. — Son œil que la terreur dilate

Guette de tous côtés s'il est loin d'un hameau :

Alors dans sa main creuse il fait fondre un peu d'eau

Pour effacer encor quelque tache écarlate !

Puis il repart. — Mais en son cœur surgit l'effroi

D'errer jusqu'à la mort, sans rencontrer personne,

Par la neige si vaste et sous un ciel si froid I

l66 VÉNUS RUSTIQUE

II écoute. — Il entend une cloche qui sonne,

Et va vers le village ù pas précipités.

Les paysans déjà causaient de porta en porte.

Il leur crie en courant : — « Venez tous, Elle est morta : »

Il passe. — II va frapper aux logis écartés.

Répétant : — « Venez donc, venez, je l'ai tuée ! »

Alors une rumeur grandit, continuée

Jusqu'aux hameaux voisins. Et chacun se levant,

Et quittant sa maison, accompagne le pâtre.

Mais lui n'arrête pas sa course opiniâtre ;

Il marche. — Le troupeau des hommes le suivant

Déroule parles prés sans tache un ruban sombre.

Tout pays qu'on traverse augmente encor leur nombrtt

Ils vont, tumultueux, là-bas, vers la hauteur

Où les guide, essoufflé, leur sinistre pasteur!

Ils ont compris quelle est la femme assassinéà ; Et ne demandent pas ni pourquoi ni comment Le meurtre fut commis. Ils sentent vaguement Planer sur cette mort comme une Destinée.

— Elle avait la Beauté, lui la Ruse : il fallait Qu'un des deux succombât. Deux Puissances égale» ■• Ne régnent pas toujours. Deux Idoles rivales Ne se partagent point le ciel; et le Dieu laid Ne pardonne jamais au Dieu beau. —

Sur la clMS De la côte, et devant la hutte on s'arrêta

Il osa «eul entrer en face de son crim-o ;

VÉNUS RUSTIQUE i^7

Ht, lamassantla morte aimée, U l'apporta. Pour la leur jeter, nue, et d'un geste d'outrage. Comme si; eiit crié : — « Tenez, je vous la rends ! - Puis il gagna sa butte et s enferma «tedans. On l'y laissa, mordu d'amour, et plein de rage. Sur la neige giiait le corps éblouissant Où n'apparaissait plus une goutte de sang; Car les chiens, la trouvant immobile et couchée L'avaient avec tendresse obstinément léchée Elle semblait vivante, endormie. Un reflet De. beauté surhumaine illuminait sa face. Mais le couteau restait planté, juste à la place Où s'ouvrait une route entre ses seins de lait. Sa figure faisait une tache dorée Sur la blancheur du sol. — Les hommes éperdu» La contemplaient ainsi qu'une chose sacrée ! Et sesclieveux ardents, en cercle répandus. Luisaient comme la queue en feu d'une comète. Comme un soleil tombé de la voûte des cieux ; On eût dit des rayons qui sortaient de sa tète. L'auréole qu'on met autour du front des dieux y

Mais quelques paysans, des vieux au cœur pudique.

Arrachant de leur dos la veste en peau de bique,

Couvrirent brusquement sa claire nudité.

Et les jeunes, ayant coupé de longues branches.

Construit une civière et retroussé leurs manches,

k'ar vingt brai qui tremblaient son corps fut emporté !

lét VÉNUS RUSTIQUE

La foulff, sans parole, à pas lents raccampa<:B* St, jusqu'aux bords lointains de la pâle campag««. Rampe, comme un serpent, l'immen&e détll*. Et puis tout redevient muet 'jt dépeuplé I

Mais le pâtre, enfermé dans sa hutte Isolée,

Sent une solitude horrible autour de lui.

Comme si l'univers tout entier l'avait fui.

Il sort et n"aperi;oit que la plaine gelée !...

La peur l'étreint. N'osant rester seul plus loagteaips.

Il siffle ses grands chiens, ses deux bons chiens de garda

Comme ils n'accourent point, il s étonne, il regarde ;

Mais il ne les voit pas gambader par les champs...

— Il crie alors. ^ La neige étouffe sa voix forte...

Il se met à hurler à la façon des fous !

Ses chiens, comme entraînés dans le départ de tous. Abandonnant leur maître, avaient suivi la morte.

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