CHAPITRE I
PSYCHOLOGIE DE DESGARTES
On s'est souvent demandé, tout en déplorant la mort prématurée de Descartes à cinquante-trois ans, si par une vie plus longue il aurait beaucoup ajouté à ses chefs-d*œuvre. Sa pensée, dit-on, n'était-elle pas déjà fixée pour jamais ? sa confiance en l'infaillibilité de sa méthode n'était-elle pas inébranlable ? Il avait une aussi belle obstination dans ses idées que s'il eût été le « Breton » le plus bretonnant. Voulut-il jamais changer une ligne à ce qu'il avait écrit? S'il avait vécu, ajoute-t-on, il se serait probablement contenté de faire des découvertes nouvelles dans les mathématiques, la physique et la médecine. — On oublie la morale. Si nous voulions, nous aussi, nous lancer dans les
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hypothèses, nous croyons que Descartes n'aurait pu résister au désir d'édifier une théorie de l'homme et de la conduite. C'était la préoccupation qui, après sa mort, devait aller dominant chez ses grands disciples, comme Spinoza, et qui allait aboutir à une nouvelle doctrine de la vie, à une éthique.
Chez Descartes même nous voyons s'accroître, avec les années, le souci des questions psychologiques et morales, qui contraste avec ses premières préoccupations, d'abord scientifiques, .puis toutes métaphysiques. Victor Cousin, Joufiroy et Saisset nous ont représenté Descartes comme « un homme qui passe sa vie à observer en lui-même le travail de la pensée, le jeu des passions, etc. ». Mais Descartes, nous l'avons vu, passa la plus grande partie de sa vie à observer les hommes de toutes les nations et de tous les pays, à épier les phénomènes curieux de la nature, à poursuivre des découvertes de mathématiques, à résoudre les innombrables problèmes que lui envoyaient le père Mersenne et les autres mathématiciens du temps, à faire des expériences de chimie, à disséquer et « anatomîser » des animaux, dont il montrait à ses amis les cadavres et squelettes en disant : « Voilà ma bibliothèque ». Et quand il se repliait sur lui-même, ce n'était point pour y étudier ce que son disciple Spinoza appelait avec dédain les historioles de Tàme, c'était pour y chercher le point de coïncidence entre la réalité et la pensée ; ce point, il le trouvait dans deux idées : celle du moi et celle de l'être parfait.
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qui ont le privilège, selon lui, de nous faire toucher à la fois l'idéal et le réel. Cependant la psychologie, à la fois métaphysique et scientifique, attirait de plus en plus l'esprit de Descartes. C'est ce qui lui fit, en 1646, composer son Traité des passions de l'ame. Il atteignait d'ailleurs l'âge où ces problèmes préoccupent davantage; il était « fatigué de la géométrie », il croyait avoir épuisé la métaphysique; il songeait surtout à écrire sur l'homme. Toute grande doctrine aboutit toujours à la pratique, et, nous le savons. Descartes lui-même avait le souci des applications autant que des spéculations ; c'est un des traits caractéristiques de son génie.
La psychologie de Descartes n'est point celle des Ecossais ni des éclectiques, c'est la psychologie physiologique de notre époque, dont on peut le considérer comme le fondateur. Pour Descartes, il n'y a pas de psychologie détachée, qui serait indépendante de la métaphysique d'une part, de la physiologie de l'autre. Etudiez-vous les faits particuliers et les lois particulières de la vie intérieure, les passions et les émotions, tout ce qui provient de ce que l'esprit est uni à la matière et « ne fait qu'un avec elle », alors les mouvements de l'organisme rendront compte de ce qui, dans nos états internes, peut devenir l'objet d'une vraie science. Étudiezvous la pensée et ses lois radicales, ce que Descartes appelle les « principes de la connaissance humaine », identiques aux principes de l'existence telle que nous pouvons la saisir; alors vous êtes en
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pleine métaphysique. De même, lorsque vous étudiez la volonté libre, avec sa puissance « infinie » en Dieu et même chez Thomme. Les phénomènes de la nature humaine sont donc, pour Descartes, ou tout intellectuels et métaphysiques, ou tout corporels et mécaniques. Ou plutôt, ils sont toujours à la fois une série de « pensées » et une série de « mouvements ».
On peut considérer le Traité des passions de l'dme comme le premier modèle de la psychologie scientifique aujourd'hui en honneur. La physiologie, en efTet, n'y tient pas moins de place que la psychologie même. La théorie de Tassociation ou liaison des idées, expliquée par la liaison des traces du cerveau et par le mécanisme de l'habitude, se trouve esquissée dans Descartes, très développée chez Malebranche et Spinoza; si bien que cette théorie prétendue anglaise est encore cartésienne. Mais, chez Descartes, tout tend à cette forme déductive que Spinoza devait, dans son Ethique^ adopter en l'exagérant. Spinoza fera la géométrie des passions. Descartes en fait la physiologie.
Supposez, dit Descartes, un pur esprit, comme celui d'un ange, dans un corps humain, mais conservant son caractère « d'ame distincte », il n'aurait pas « les sentiments tels que nous; mais il percevrait seulement les mouvements causés par les objets extérieurs ; et par là il serait difTérent d'un véritable homme ». Nos sentiments et nos sensations sont donc les représentations obscures des mouve-
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ments utiles ou nuisibles à la vie et tiennent à ce que nous ne sommes pas des intelligences « distinctes ». La passion proprement dite ou émotion est un état de conscience confus, « une pensée confuse », excitée « par le mouvement des nerfs » et qui a pour résultat, remarque ingénieusement Descartes, de « disposer Tesprit à cette autre pensée plus claire en laquelle consiste l'amour raisonnable ». Qu'est-ce, par exemple, que le sentiment de la soif, produit par la sécheresse de la gorge? C'est un état concret de la conscience, « une pensée confuse qui disposé au désir de boire, mais qui n'est pas ce désir même ». Pareillement, dans l'amour, « on sent je ne sais quelle chaleur autour du cœur », qui fait qu' « on ouvre même les bras comme pour embrasser quelque chose », mais ce sentiment de chaleur n'est point encore l'union de volonté avec l'être aimé; « aussi arrive-t-il quelquefois que le sentiment ou la passion de l'amour se trouve en nous sans que notre volonté se porte à rien aimer, à cause que nous ne rencontrons point d'objet que nous pensions en être digne ». Il faut donc toujours, selon Descartes, distinguer l'élément physique des passions, qui se retrouve jusque chez les animaux et, par conséquent, n'est qu'un mécanisme nerveux, d'avec l'élément intellectuel, qui n'existe que chez un être pensant. Théorie originale et profonde, qui contient en germe bien des vérités aujourd'hui reconnues. Descartes anticipe les recherches de Darwin sur l'expression des émotions. De
plus, il comprend ce que bien des psychologues contemporains méconnaissent encore : que ce qui nous semble 1' « expression » de nos passions est, en grande partie, un élément intégrant et constitutif de ces passions mêmes. La peur, par exemple, en tant que passion^ n'est point constituée par ce raisonnement intellectuel ; — Voici une bête nuisible, donc je fuis. — Elle est constituée par la conscience même des mouvements automatiques et réflexes que provoque, « sans notre volonté », l'image de Tobjet terrible surgissant dans le cerveau. Avoir peur, c'est percevoir confusément la tempête cérébrale et nerveuse qui aboutit mécaniquement aux mouvements des jambes; avoir peur, c'est se sentir entraîné mécaniquement à fuir. A l'automatisme, selon Descartes, il appartient de commencer, indépendamment de notre volonté, tous les mouvements utiles à notre conservation, et de les propager dans les muscles par une « ondulation réflexe » . Aussi notre volonté ne peut-elle agir directement sur nos passions et émotions : le changement qu'elle désire n'a lieu, dit Descartes, que si « la nature ou l'habitude a joint tel mouvement à telle pensée ». De même, ajoute Descartes, essayez de dilater ou de contracter votre pupille, vous n'y parviendrez pas : car « la nature a joint ce mouvement non à la volonté de dilater ou contracter, mais à la volonté de regarder des objets distants ou rapprochés ». Nous sommes donc obligés d'agir indirectement sur nos passions, en évoquant des images contraires à celle dont nous voulons
refréner les effets ; nous contre-balançons une pensée par une autre pensée, une passion par une autre passion. Toutes vérités confirmées par la psychologie contemporaine.
Non moins remarquables sont et la classification et l'analyse des diverses passions de Tâme. On sait que Descartes ramène tout à six passions primi- / tives : Tétonnement, Tamour, la haine, le désir, la joie et la tristesse. L'étonnement est, pour ainsi dire, une passion préliminaire qui devance toutes les autres, parce qu'elle est Tespèce de choc nerveux et intellectuel produit par un objet nouveau, avant même que nous connaissions ce que cet objet a d'avantageux ou de nuisible et que nous puissions ainsi l'avoir en amour ou en aversion. On n'a guère compris ce qu'il y a de vérité dans cette théorie de Descartes sur l'étonnement; ne rappelle-t-elle pas^ cependant, les doctrines des psychologues contem^porains? Ceux-ci, avec Spencer, considèrent le choc nerveux comme le phénomène fondamental du côté physiologique, ils considèrent le sentiment de la différence ou de la nouveauté^ par conséquent Y « éton»» nement », comme le corfélatif mental du choc nerveux. C'est donner raison à Descartes. L'étonnement est^ pour ainsi dire, la passion de l'intelligence; les cinq autres passions sont plutôt celles de la volonté^ puisqu'elles dérivent de ce que l'objet nouveau qui nous a plus ou moins surpris « se trouve être bon ou mauvais pour nous ». Dans cette nouvelle catégorie de passions, c'est, selon Descartes, l'amour qui
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est primordial; la haine n'est qu'un amour se dirigeant à l'opposé d'un obstacle ; le désir est l'amour de ce que nous ne possédons pas encore ; la joie et la tristesse sont les sentiments causés par la présence ou par l'absence de l'objet aimé. Otez l'amour, dira Bossuet, vous ôtez toutes les passions ; posez l'amour, vous les faites naître toutes. Et c'est encore ce que confirme la psychologie contemporaine.
En se combinant, les passions primitives produisent en effet toutes les autres. Descartes excelle à l'analyse de ces combinaisons subtiles et à l'explication des cas les plus embarrassants. Pourquoi, par exemple, trouvons-nous du plaisir jusque dans la fatigue des jeux où il faut de la force et de l'adresse, jusque dans les larmes versées à la vue de quelque grand malheur représenté sur la scène ? — L'âme se plaît, répond Descartes, « à sentir émouvoir en soi des passions, de quelque nature qu'elles soient, pourvu qu^elle en demeure maîtresse ». Si nous lisons des « aventures étranges dans un livre », nous éprouvons tantôt de la tristesse, tantôt de la joie, de l'amour, de la haine, « et généralement toutes les passions, selon la diversité des objets qui s'offrent à notre imagination » ; et pourquoi avonsnous du plaisir « à les sentir exciter en nous », même les plus tristes? C'est, dit Descartes, que « ce plaisir est une joie intellectuelle qui peut aussi bien naître de la tristesse que de toutes les autres passions ». Il y a donc, jusque dans les émotions qui dépendent de quelque mouvement des nerfs, un
exercice de la volonté qui sent sa maîtrise et une émotion de nature intellectuelle, « qui n'est excitée en Tâme que par Tâme même ». L'élément volontaire et l'élément intellectuel des passions sont ainsi mis en lumière. Rappelons encore tant de pages fines et piquantes sur l'humilité vertueuse et vicieuse, sur la bonne et la mauvaise jalousie, sur la moquerie, qui est la revanche des plus imparfaits, « désirant voir tous les autres aussi disgraciés qu'eux, et bien aise des maux qui leur arrivent » ; sur cette raillerie modeste qui, au contraire, reprend utilement les vices en les faisant paraître ridicules, mais « sans témoigner aucune haine contre les personnes » : ce n'est plus alors une passion, « mais une qualité d'honnête homme, laquelle fait paraître la gaité de son humeur et la tranquillité de son âme ». Non moins que Molière et La Bruyère, Descartes malmène les faux dévots qui, « sous ombre qu'ils vont souvent à l'église, qu'ils récitent force prières, qu'ils portent les cheveux courts, qu'ils jeûnent, qu'ils donnent l'aumône, pensent être entièrement parfaits, et s'imaginent qu'ils sont si grands amis de Dieu qu'ils ne sauraient rien faire qui lui déplaise ». Puis, flétrissant avec courage le fanatisme religieux de son temps, Descartes ajoute : « Tout ce que leur dicte leur passion est un bon zèle, bien qu'elle leur dicte quelquefois les plus grands crimes qui puissent être commis par des hommes, comme de trahir des villes, de tuer des princes, d'exterminer des peuples entiers pour cela seul qu'ils ne suivent pas leur opinion ».
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C'est dans le bon usage des passions que Descartes met « toute la douceur et toute la félicité de cette vie ». En les examinant, il les trouve presque toutes a bonnes de leur nature », sauf la lâcheté et la peur. Pour celles-ci, il a « bien de la peine à en deviner l'utilité » — ce qui lui fait honneur. L'âme « peut avoir ses plaisirs à part, mais pour ceux qui lui sont communs avec le corps, ils dépendent entièrement des passions ». — « Notre âme, écrit-il encore à Chanut , n'aurait pas sujet de vouloir demeurer jointe à son corps un seul moment, si elle ne pouvait les ressentir »; mieux vaudrait être un pur esprit. Nous n'avons donc à éviter que « leur mauvais usage et leurs excès »4
Telle est cette théorie des passions qui les ramène à un sentiment confus des mouvements de l'orga*nisme, provoquant, d'une part, l'éveil de l'étonné^ ment intellectuel et, d'autre part, l'éveil de l'amour volontaire. On conviendra que cette doctrine ofire encore une riche matière aux méditations de nos contemporains.
La psychologie de Descartes ^ avec ses deux aspects métaphysique et physiologique, exerça une évidente influence sur celle de Malebranche, de Spi»iloza, de Bossuet méme^ qui joignirent toujours la Considération des organes à celle de l'esprit. Elle contribua aussi, pour une certaine part, à accroître le goût de l'analyse psychologique qui devait caractériser le siècle de Louis XIV.