INTRODUCTION
Ce n'est point un vain orgueil national, c'est une légitime ambition qui fait que chaque peuple, par ses savants et ses philosophes, prétend avoir contribué pour la meilleure part au mouvement d'idées qui emporte le monde. « Votre nation, disait Hegel à Victor Cousin, a fait assez pour la philosophie en lui donnant Descartes. » Et il écrivait dans son histoire de la philosophie : « Descartes est le vrai fondateur de la philosophie moderne, en tant qu'elle prend la pensée pour principe. L'action de cet homme sur son siècle et sur les temps nouveaux ne sera jamais exagérée. C'est un héros; il a repris les choses par les commencements. » Faut-il encore citer le témoignage des étrangers, moins suspect peut-être que celui des compatriotes de Descartes ? Selon un des premiers savants de l'Angleterre, Huxley, il y a deux sortes de grands hommes : les
uns sont des miroirs vivants de leur époque, et, comme on Ta dit de Voltaire, expriment mieux que personne les pensées de tout le monde; d'autres, bien plus grands, expriment les pensées qui, deux ou trois siècles plus tard, seront les pensées de tous : « C'est un de ceux-ci que fut Descartes. Considérez n'importe laquelle parmi les plus capitales productions des temps modernes, soit dans la science, soit dans la philosophie, vous trouverez que le fond de l'idée, sinon la forme même, fut présent à son esprit. » Si c'est pour un peuple une condition de vitalité que d'avoir le culte de ses gloires et de retremper sans cesse son génie dans les œuvres de ses grands hommes, la France ne saurait trop souvent reporter ses souvenirs vers celui qui, dans le domaine de la pensée^ftît peut-être le plus grand de tous les Françai^^/Supposez que Descartes fût né en Allemagne; OHT célébrerait son centenaire par des fêtes triomphales, comme on y célèbre Leibniz et Kant. Les commentaires de son œuvre, sans cesse renaissants, y formeraient, comme ceux de l'œuvre kantienne, une véritable bibliothèque. En un mot, il continuerait d'être un des perpétuels^^ducâteurs et initiateurs de l'esprit national. En France, nous sommes ^lus sobres et d'honneurs et de commentaires. Faut-il donc réserver les longs travaux seulemetit pour la révolution de 1789 et pour Napoléon, sans se souvenir que Descartes, lui aussi, a fait une révolution, avantcourrière de l'autre, ey livré ce qu'il appelait les « grandes batailles » ^«Quoiqu'il semble, au premier
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abord, que tout ait été dit sur la philosophie cartésienne et sur ses destinées, nous croyons qu'il est toujours utile de ramener l'attention des philosophes et des savants vers ceux qui ont montré le but à atteindre et donné l'exemple des grands élans. Le progrés même des connaissances, à notre époque, nous expose à nous perdre dans les détails de l'analyse et dans des études spéciales qui rétrécissent nos perspectives. La fréquentation des génies nous ramènerait sur les sommets, devant les espaces infinis, d'où l'on entrevoit les premières lueurs des vérités avant même qu'elles soient levées sur l'horizon.
L — « Le Breton Abailard, le Breton Descartes », disait Victor Cousin. Le fait est que René Descartes n'avait rien de breton : toute sa famille, de robe et d'épée, était du Poitou et de la Touraine. Son père, conseiller au parlement de Bretagne, ne venait à Rennes que pendant le semestre où ses fonctions l'y appelaient. René Descartes naquit, comme on sait, dans une petite ville de la Touraine, entre Tours et Poitiers, à la Haye, l'an 1596, le dernier jour de mars. L'affection maternelle lui manqua. Sa mère était morte, d'une maladie de poitrine, quelques jours après l'avoir mis au monde. Il avait hérité d'elle, dit-il, une toux sèche et une couleur pâle, « que j'ai gardée, jusqu'à l'âge de vingt ans, et qui faisait que tous les médecins qui m'ont vu avant ce temps me condamnaient à mourir jeune ». Son père, avec l'aide d'une nourrice pour laquelle Descartes se montra toujours reconnaissant et généreux, em-
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ploya ses soins à fortifier cette santé trop chancelante. Jusqu'à Tâge de huit ans, on l'abandonna presque à lui-même et à ses jeux, sans vouloir surcharger son esprit de connaissances précoces.
Déjà pourtant il se montrait d'un caractère réfléchi, curieux, demandant le pourquoi de toutes choses, si bien que son père l'appelait son « petit philosophe ». A l'âge de huit ans, on l'envoie au collège de la Flèche, avec l'esprit encore frais et vif. A son extrême curiosité il joignait la seconde qualité du philosophe : une grande imagination, nécessaire à ces constructions idéales qui font de la métaphysique une poésie de la vérité. Il commença d'ailleurs, nous dit-il, par être « amoureux de la poésie »; il conserva toujours ce goût, et ses derniers écrits furent des vers, composés pour les fêtes qui, à Stockholm, suivirent la paix de Munster. A la Flèche, en i:*aison de sa faible santé. Descartes restait au lit le matin plus longtemps que les autres élèves et employait son temps à méditer; il garda toute sa vie l'habitude d'étudier et même d'écrire dans son lit après le repos de la nuit. Et il dormait le plus longtemps qu'il pouvait. Il recommanda toujours une certaine paresse, jointe à un travail modéré, mais régulier, comme nécessaire à la production intellectuelle. S'il avait été témoin de notre surmenage, il aurait répété que quelques heures par jour bien employées sont préférables à cette fièvre de travail machinal. Ce fut surtout pendant sa dernière année de collège qu'il s'enfonça dans les études philosophiques et scientifiques. « J'avais
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appris, dit-il, tout ce que les autres apprenaient, et même, ne m'étant pas contenté des sciences qu*on nous enseignait, j'avais parcouru tous les livres traitant de celles qu'on estime les plus curieuses et les plus rares, qui avaient pu tomber entre mes mains. » Ce renseignement est propre à restreindre ce qu'il dit ailleurs, qu'il connaissait peu les livres. Il est vrai que plus tard il lisait rarement ; il n'avait guère de livres dans sa bibliothèque que ceux qui lui étaient adressés.
C'est surtout aux mathématiques qu'il se plaisait alors, « à cause de l'évidence de leurs raisons ». Il ne remarquait point encore, dit-il, leur véritable usage, qui est de servir non pas seulement aux « arts mécaniques », mais à l'intelligence de l'univers. La' géoniétrie n'en laissa pas moins dans son esprit ce type d'intelligibilité et de certitude auquel il devait à la fin ramener toutes les autres sciences.
A dix-sèpt ans. Descartes se rend à Paris; son seul mentor était son valet de chambre. Il mène d'abord joyeuse vie, se plaisant surtout au jeu, où il fut bientôt, comme Pascal, habile à juger de toutes les combinaisons. Bientôt ressaisi par la passion de l'étude, il disparaît, devient invisible à ses amis, qui le croient en Bretagne. Son biographe Baillet prétend qu'il était caché dans un faubourg de Paris. Le fait est qu'il étudiait le droit^à Poitiers, où M. Beaussire a retrouvé, sur les registres de la faculté, aux dates des 9 et 10 novembre 1616, la mention de ses examens : Nohllisslmus dominus Renatius Descartes ,,..
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creatus fuit baccalaureus in utroque jure,... L'année suivante, il se résolut à ne plus chercher d^autre science « que celle qu'il trouverait en lui-même ou bien dans le grand livre du monde ». Il s'engage comme volontaire en Hollande, sous le prince Maurice de Nassau. L'instinct belliqueux que Descartes avait alors n'était, dit-il, que a l'effet d'une chaleur de foie qui s'éteignit dans la suite ». Plus tard il avait de la peine à donner place au métier de la guerre parmi les « professions honorables », en voyant que « l'oisiveté et le libertinage sont les deux principaux motifs qui y portent aujourd'hui la plupart des hommes ». Pour lui, il voulait surtout s'instruire, voyager en sécurité à travers toutes sortes de pays, étudier les mœurs des natioiis les plus diverses, enfin entrer en relation avec les savants du monde entier. Pendant qu'il se trouve à Bréda, il voit un grand concours de geos arrêtés devant une affiche en flamand. Il prie un dç ses voisins de lui expliquer en latin ou en ffànçais ce qu'elle contient . Le voisin complaisant la traduit en latin : c'est un problème de géométrie dont on défie de trouver la solution. Ce traducteur, voulant se moquer du jeune officier, lui demande de lui apporter le lendemain la réponse désirée. Il n'était autre que le principal du collège de Dordrecht , un mathématicien éminent, Isaac Beeckman^ Le lendemain, Descartes apporte la solution demandée. Frappé de son savoir, B^eckman lui offre son amitié. C'est pour Beeckman que Descartes écrivit son traité sur la musique y
irn arl que le jeune savant devait toujours aimer. Au bout de deux ans, Descartes quitte la Hollande pojir l'Allemagne et prend part, dans les armées de l'électeur de Bavière, aux premières luttes de la guerre de Trente Ans. Il ne devait faire autre chose, pendant plusieurs années encore, que « rouler çà et là dans le monde, tâchant d'y être spectateur plutôt qu'acteur, dans les comédies qui s'y jouent ». Au commencement de 1619, l'hiver l'arrête sur les frontières de la Bavière, à Neubourg, sur le Danube. Ne trouvant « aucune conversation qui le divertît », n'étant troublé « par aucun soin, ni par aucune passion », il demeurait seul enfermé tout le jour dans une petite chambre chauffée par un poêle, a où il avait tout le loisir de s'entretenir de ses pensées ». C'est un moment solennel, et dans la vie de Descartes et dans l'histoire de la science, que cet hiver de Neubourg, où le jeune homme découvrit, avec l'application de l'algèbre à la géométrie, les règles de la mathématique universelle. Son imagination était surexcitée, il vivait dans un monde de figures et de mouvements qui lui apparaissaient se combinant à l'infini, selon des lois de composition régulière : c'était le monde des possibles, lié par un lien secret au monde des réalités. Gomment trouver ce lien ? Une clarté se fit dans son esprit : il se représenta les vérités géométriques d'une part, les vérités arithmétiques ou algébriques de l'autre, comme ne faisant qu'un dans une science générale de l'ordre et des proportions, qui serait « la mathématique
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universelle » ; puis, dans cette mathématique il crut découvrir le secret de la nature entière. C'est ce que nous apprend la lecture du Discours de la Méthode] c'est ce que confirme son épitaphe, écrite par un de ses amis les plus intimes, Chanut : « Dans le loisir de l'hiver, comparant les mystères de la nature avec les lois de la mathématique, il osa espérer qu'une même clé pourrait ouvrir les secrets de l'une et de l'autre ». Dans ses Olympiques^ Descartes disait que « le 10 novembre 1619, rempli d'enlhousiasme, il avait trouvé les fondements d'une science admirable ». C'était la méthode d'analyse et de synthèse universelle, avec la réduction de l'algèbre, de la géométrie et de la mécanique à une seule et même science, celle de l'ordre et des proportions. Pendant la nuit suivante il eut trois songes, qu'il interpréta, avant même d'être éveillé, comme des révélations de l'esprit de vérité sur la voie qu'il devait suivre : Quod vitœ sectabor iter? Car il avait l'imagination ardente , une sorte d'exaltation intérieure qui allait, dit Voltaire, jusqu'à la « singularité », mais que contenait la raison la plus ferme peut-être qu'ait montrée un philosophe.
Dans une de ses notes, il écrit au sujet de ce jour décisif, par reconnaissance pour ce qu'il croyait être une inspiration divine : « Avant la fin de novembre, j'irai à Lorette et je m'y rendrai à pied de Venise ». L'hiver n'était pas encore bien achevé qu'il se remit à voyager.