‹ DescartesChapitre 46 sur 63 · L.V SCIKNCF · texte numérisé non relu

L.V SCIKNCF

LES LOIS DU MOUVE.NCENT

Que Dieu est la première cause du mouvement et qu'il conserve toujours une égale quantité en l'univers.

Après avoir examiné la nature du mouvement, il faut" que nous en considérions la cause, et parce qu'elle peut être prise en deux façons, nous commencerons par la première et plus universelle qui produit généralement tous les mouvements qui sont au monde ; nous considérerons par après l'autre qui fait que chaque partie de la matière en acquiert qu'elle n'avait pas auparavant. Pour ce qui est de la première, il me semble qu'il est évident qu'il n'y en a point d'autre que Dieu, qui, par sa toute-puissance, a créé la matière avec le mouvement et le repos de ses parties et qui conserve maintenant en l'univers, par son concours ordinaire, autant de mouvement et de repos qu'il y en a mis en le créant. Car bien que le mouvement ne soit qu'une façon en la matière qui est mue, elle en a pourtant une certaine quantité qui n'augmente et ne diminue jamais encore qu'il y en ait tantôt plus et tantôt moins en quelques-unes de ses parties ; c'est pourquoi, lorsqu'une partie de la matière se meut deux fois plus vite qu'une autre, et que cette autre est deux fois plus grande que la première, nous devons penser qu'il y a tout autant de mou»vement dans la plus petite que dans la plus grande, et que toutes fois et quantes quele mouvement d'une partie diminue à proportion. Nous connaissons aussi que c'est une perfection en Dieu, non seulement de ce qu'il est. immuable en sa nature, mais encore de ce qu'il agit d'une façon qu'il ne change jamais ; tellement qu'outre les changements que nous voyons dans le monde, et ceux que nous croyons parce que Dieu les a révélés, et que nous savons arriver ou être arrivés en la nature sans aucun changement de la part du -Créateur, nous ne devons point en supposer d'autres on ses ouvTages, de peur de lui attribuer de l'inconstance ; d'où il suit que, puisqu'il a mû en plusieurs façons différentes les parties de la matière lorsqu'il les a créées, et qu'il les maintient toutes en la même façon et avec les mêmes lois qu'il leur a fait observer en leur création, il conserve incessamment en cette matière une égale quantité de mouvement. {Principes, II, 7,6.)

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La première loi de la nature, que chaque chose demeure en l'état qu'elle est pendant que rien ne le change. De cela aussi que Dieu n'est point sujet à changer et qu'il agit toujours de même sorte, nous pouvons parvenir à la connaissance de certaines règles que je nomme les lois de la nature, et qui sont les causes secondes des divers mouvements que nous remarquons en tous les corps, ce qui les rend ici fort considérables. La première est que chaque chose en particulier continue d'être en même état autant qu'il se peut, et que jamais elle ne le change que par la rencontre des autres. Ainsi nous voyons tous les jours que lorsque quelque partie de cette matière est carrée, elle demeure toujours carrée, s'il n'arrive rien d'ailleurs qui change sa figure ; et que, si elle est en repos, elle ne commence point à se mouvoir de soi-même ; mais, lorsqu'elle a commencé une fois de se mouvoir, nous n'avons aussi aucune raison de penser qu'elle doive jamais cesser de se mouvoir de même force pendant qu'elle ne rencontre rien qui retarde ou qui arrête son mouvement ; de façon que si un corps a commencé une fois de se mouvoir, nous devons conclure qu'il continue par après de se mouvoir, et que jamais il ne s'arrête de soi-même. Mais parce que nous habitons une terre dont la constitution est telle que tous les mouvements qui se font auprès de nous cessent en peu de temps, et, souvent par des raisons qui sont cachées à nos sens, nous avons jugé, dès le commencement de notre vie, que les mouvements qui cessent ainsi par des raisons qui nous sont inconnues s'arrêtent d'eux-mêmes, et nous avons encore à présent beaucoup d'inclination à croire le semblable de tous les autres qui sont au monde, à savoir que naturellement ils cessent d'eux-mêmes et qu'ils tendent au repos, parce qu'il nous semble que nous en avons fait l'expérience en plusieurs rencontres. Et toutefois ce n'est qu'un faux préjugé qui répugne manifestement aux lois de la nature ; car le repos est contraire au mouvement, et rien ne se porte par l'instinct de sa nature à son contraire ou à la destruction de soi-même. (^Principes, II, ^7.)

La seconde loi de la nature, que tout corps qui se meut tend à continuer son mouvement en ligne droite.

La seconde loi que je remarque en la nature est que chaque partie de la matière en son particulier ne tend jamais

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à continuer de se mouvoir suivant des lignes courbes, mais suivant les lignes droites, bien que plusieurs de ces parties soient souvent contraintes de se détourner parce qu'elles en rencontrent d'autres en leur chemin, et que, lorsqu'un corps se meut, il se fait toujours un cercle ou anneau de toute la matière qui est mue ensemble. Cette règle, comme la précédente, dépend de ce que Dieu est immuable et qu'il conserve le mouvement en la matière par une opération très simple ; car il ne le conserve pas comme il a pu être quelque temps auparavant, mais comme il est précisément au même instant qu'il le conserve.

La troisième, que, si un corps qui se meut en rencontre un

autre plus fort que soi, il ne perd rien de son mouvement ;

et s'il en rencontre un plus faible, qu'il puisse mouvoir,

il en perd autant qu'il lui en donne.

Ainsi nous voyons qu'un corps dur que nous avons poussé contre un autre plus grand qui est dur et ferme rejaillit vers le côté d'où il est venu et ne perd rien de son mouvement ; mais que si le corps qu'il rencontre est mou, il s'arrête incontinent parcequ'il lui transfère tout son mouvement. On connaîtra encore mieux la vérité de la première partie de cette règle si on prend garde à la différence qui est entre le mouvement d'une chose et sa détermination vers un côté plutôt que vers un autre, laquelle différence est cause que cette détermination peut être changée sans qu'il y ait rien de changé au mouvement. Car de ce que chaque chose telle qu'elle est continue toujours d'être comme elle est en soi simplement, et non pas comme elle est au regard des autres, jusques à ce qu'elle soit contrainte de changer d'état par la rencontre de quelque autre, il faut nécessairement qu'un corps qui se meut et qui en rencontre un autre en son chemin, si dur et si ferme qu'il ne saurait le prausser en aucune façon, perde entièrement la détermination qu'il avait à se mouvoir vers ce côtc-là, d'autant que la cause qui la lui fait perdre est manifeste, à savoir la résistance (lu corps qui l'empêche de passer outre ; mais il ne faut point qu'il perde rien pour cela de son mouvement, d'autant qu'il ne lui est point ôlé par ce corps, ni par aucune autre cause, et que le mouvement n'est point contraire au mouvement.

On connaîtra mieux aussi la vérité de l'autre partie de cette règle si on prend garde que Dieu ne change jamais sa façon d'agir, et qu'il conserve le monde avec la même action qu'il l'a créé. Car tout étant plein de corps, et néanmoias chaque partie de la matière tendant à se mouvoir en ligne droite, il est évident que, dès le commencement que Dieu a créé la matière, non seulement il a mû diversement ses parties, mais aussi qu'il les a faites de telle nature que les unes ont dès lors commencé à pousser les autres et à leur communiquer une partie de leur mouvement ; et parce qu'il les maintient encore avec la même action et les mêmes lois qu'il leur a fait observer en leur création, il faut qu'il conserve maintenant en elles toutes le mouvement qu'il y a mis dès lors, avec la propriété qu'il a donnée à ce mouvement de ne demeurer pas toujours attaché aux mêmes parties de la matièr^ , et de passer des unes aux autres, selon leurs diverses rencontres ; en sorte que ce continuel changement qui est dans les créatures ne répugne en aucune façon à l'immutabilité qui est en Dieu et semble même servir d'argument pour la prouver. ^(Principes, II, 40, 41, 42.)

l'expérience et l'hypothèse en physique

« Ces principes sont si amples qu'on en peut déduire beaucoup plus de choses que nous n'en voyons dans le monde et même beaucoup plus que nous n'en saurions' parcourir par la pensée dans tout le temps de notre vie. C'est pourquoi je ferai ici une brève description des principaux phénomènes dont je prétends rechercher les causes, non point afin d'en tirer des raisons qui servent à prouver ce que j'ai à dire ci-après ; car j'ai dessein d'expliquerleseffets par leurs causes, et non les causes parleurs effets, mais afin que nous puissions choisir, entre une infinité d'effets qui peuvent être déduits des mêmes causes, ceux que nous devons principalement tâcher d'en déduire. » {Principes.

« Nous avons remarqué ci-dessus que tous les corps qui composent l'univers sont faits d'une même matière, qui est divisible en toutes sortes de parties, et déjà divisée en plusieurs qui sont mues diversement et dont les mouvements sont en quelque façon circulaires, et qu'il y a toujours ime égale quantité de ces mouvements dans le

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monde ; mais nous n'avons pu déterminer en même façon combien sont grandes les parties auxquelles cette matière est divisée, ni quelle est la vitesse dont elles se meuvent, ni quels cercles elles décrivent, car ces choses ayant pu être ordonnées de Dieu en une infinité de diverses façons, c'est par la seule expérience, et non par la force du raisonnement, qu'on peut savoir laquelle de toutes ces façons il a choisie. C'est pourquoi il nous est maintenant libre de supposer celle que nous voudrons, pourvu que toutes les choses qui en seront déduites s'accordent .entièrement avec l'expérience. Supposons donc, s'il vous plaît, que Dieu a divisé au commencement toute la matière dont il a composé ce monde visible en des parties aussi égales entre elles qu'elles ont pu être, et dont la grandeur était médiocre, c'est-à-dire moyenne entre les diverses grandeurs des différentes parties qui composent maintenant les cieux et les astres ; et, enfin, qu'il a fait qu'elles ont toutes commencé à se mouvoir d'égale force en deux diverses façons à savoir : chacune à part autour de son propre centre, au moyen de quoi elles ont composé un corps liquide, tel que je juge être le ciel ; et avec cela plusieurs ensemble autour de quelques centres disposés en même façon dans l'univers que nous voyons que le sont à présent les centres des étoiles fixes, mais dont le nombre a été plus grand, en sorte qu'il a égalé le leur, joint à celui des planètes et des comètes ; et que la vitesse dont il les a ainsi mues était médiocre, c'est-à-dire qu'il a mis en elles toutes autant de mouvement qu'il y en a encore à présent dans le monde. Ainsi, par exemple, on peut penser que Dieu a divisé toute la matière qui est dans l'espace AEI en un très grand nombre de petites parties, qu'il a mues non seulement chacune autour de son centre, mais aussi toutes ensemble autour du centre S, et tout de même qu'il a mû toutes les parties de la matière qui est en l'espace AEV autour du centre F, et ainsi des autres ; en sorte qu'elles ont composé autant de différents tourbillons (je me servirai dorénavant de ce mot pour signifier toute la matière qui tourne ainsi en rond autour de cha. un de ces centres)qu'ilya maintenant d'astres dans le monde. » « Ce peu de suppositions me semble suffire pour m'en servir • omme de causes ou de principes, dont je déduirai tous les effets qui paraissent en la nature, par les seules

lois ci-dessus expliquées. Et je ne crois pas qu'on puisse imaginer des principes plus simples, ni plus intelligibles ni aussi plus vraisemblaîîles que ceux-ci. Car bien que ces lois de la nature soient telles que, bien quand même nous supposerions le chaos des poètes, c'est-à-dire une entière confusion de toutes les parties de l'univers, on pourrait toujours démontrer que par leur moyen cette confusion doit peu à peu revenir à l'ordre qui est à présent dans le monde, et que j'aie autrefois entrepris d'expliquer comment cela aurait pu être, toutefois à cause qu'il ne convient pas si bien à la souveraine perfection qui est en Dieu de le faire auteur de la confusion que de l'ordre, et aussi que a notion que nous en avons est moins distincte, j'ai cru devoir ici préférer la proportion et l'ordre à la confusion du chaos ; et parce qu'il n'y a aucune proportion ni aucun ordre qui soit plus simple et plus aisé à comprendre que celui qui consiste en une parfaite égalité, j'ai supposé ici que toutes les parties de la matière ont au commencement été égales entre elles, tant en grandeur qu'en mouvement, et n'ai voulu concevoir aucune autre inégalité en l'univers que celle qui est en la situation des étoiles fixes, qui paraît si clairement à ceux qui regardent le ciel pendant la nuit qu'il n'est pas possible de la mettre en doute. Au reste, il importe fort peu de quelle façon je suppose ici

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