‹ DescartesChapitre 62 sur 63 · L.\ MORALE C · texte numérisé non relu

L.\ MORALE C

trations certaines de tout, nous devons néanmoins prendre parti et embrasser les opinions qui nous paraissent les plus vraisemblables touchant toutes les choses qui \aennent en usage, afin que, lorsque il est question d'agir, nous ne soyons jamais irrésolus ; car il n'y a que la seule irrésolution qui cause les regrets et les repentirs. (Lettre à Mme Elisabeth, 15 juin 1645.)

J'avoue qu'il est difficile de mesurer exactement jusques où la raison ordonne que nous nous intéressions pour le public, mais aussi n'est-ce pas une chose en quoi il soit nécessaire d'être fort exact ; il suffit de satisfaire à sa conscience, et on peut en cela donner beaucoup à son inclination ; car Dieu a tellement établi l'ordre des choses, et conjoint les hommes ensemble d'une si étroite société, qu'encore que chacun rapportât tout à soi-même et n'eût aucune charité pour les autres, il ne laisserait pas de s'employer ordinairement pour eux en tout ce qui serait de son pouvoir, pourvu qu'il usât de prudence, principalement s'il vivait en un siècle où les moeurs ne fussent point corrompues. Et outre cela, comme c'est une chose plus haute et plus glorieuse de faire du bien aux autres hommes que de s'en procurer à soi-même, aussi sont-ce les plus grandes âmes qui y ont le plus d'inclination et font le moins d'état des biens qu'ils possèdent ; il n'y a que les faibles et basses qui s'estiment plus qu'elles ne doivent, et sont comme les petits vaisseaux que trois gouttes d'eau peuvent remplir. {Lettre à Mme Elisabeth, sept. 1645.)

l'amour intellectuel Pour répondre au premier point (i), je distingue entre l'amour qui est purement intellectuelle ou raisonnable, et celle qui est une passion : la première n'est, ce me semble, autre chose sinon que, lorsque notre âme aperçoit quelque bien, soit présent, soit absent, qu'elle juge lui être convenable, elle se joint à lui de volonté, c'est-à-dire elle se considère soi-même avec ce bien-là comme un tout dont il est une partie, et elle l'autre ; en suite de quoi, s'il est présent, c'est-à-dire si elle le possède, ou qu'elle en soit

(i) Dans ce'te lettre, Descartes répond ."i trois questions posées par la reine Ctiristine : 1° Qu'es -ce que l'amour ? 2» (.a seule lumièe natur lie iious ensei^ne-t-el e a aimer Dieu ? }" Lequel des deux déréxlemenis es' le pire de 1 amour ou de la haine! — Nous donnons ici la réponse aux deux premières questions.

2iS> DKSCARTKS

possédée, oit enfin qu'elle soit jointe à lui non seulement par sa volonté, mais aussi réellement et de fait, en la façon qu'il lui convient d'être jointe, le mouvement de sa volonté qui accompagne la connaissance qu'elle a que ce lui est un bien est sa joie ; et, s'il est absent, le mouvement de sa volonté qui accompagne la connaissance qu'elle a d'en être privée est sa tristesse ; mais celui qui accompagne la connaissance qu'elle a qu'il lui serait bon de l'acquérir est son désir. Et tous ces mouvements de la volonté auxquels consistent l'amour, la joie, et la tristesse, et le désir, en tant que ce sont des pensées raisonnables et non point des passions, se pourraient trouver en notre âme, encore qu'elle n'eût point de corps ; car, par exemple, si elle s'apercevait qu'il y a beaucoup de choses à connaître en la nature qui sont fort belles, sa volonté se porterait infailliblement à aimer la connaissance de ces choses, c'est-à-dire à la considérer comme lui appartenant ; et si elle remarquait avec cela qu'elle eût cette connaissance, elle en aurait de la joie ; si elle considérait qu'elle ne l'eût pas, elle en aurait de la tristesse ; si elle pensait qu'il lui serait bon de l'acquérir, elle en aurait du désir. Et il n'y a rien en tous ces mouvements de sa volonté qui lui fût obscur, ni dont elle n'eût une très parfaite connaissance, pourvu qu'elle fît réflexion sur ses pensées. Mais pendant que notre âme est jointe au corps, cette amour raisonnable est ordinairement accompagnée de l'autre, qu'on peut nommer sensuelle ou sensitive, et qui, comme j'ai sommairement dit, de toutes les passions, appétits et sentiments, en la page 461 de mes Principes français, n'est autre chose qu'une pensée confuse excitée en l'âme par quelque mouvement des nerfs, laquelle la dispose à cette autre pensée plus claire en qui consiste l'amour raisonnable.

Ainsi je passe à votre seconde question, savoir : si la seule lumière naturelle nous enseigne à aimer Dieu, et si on le peut aimer par la force de cette lumière. Je vois qu'il y a deux fortes raisons pour en douter. La première est que les attributs de Dieu qu'on considère le plus ordinairement sont si relevés au-dessus de nous que nous ne concevons en aucune façon qu'ils nous puissent être convenables, ce qui est cause que nous ne nous joignons point à eux de volonté ; la seconde est qu'il n'y a rien en" Dieu qui soit imaginable, ce qui fait qu'encore qu'on aurait

Page 1