‹ Description abrégée des dessins de diverses écoles appartenant à Frédéric ReisetChapitre 2 sur 65 · IMPRIMERIE DE A. GUYOT ET SCRIBE · texte numérisé non relu

IMPRIMERIE DE A. GUYOT ET SCRIBE

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Mon Ami,

Au moment où j^entreprends, avec une ardeur, trop juvénile peut-être et trop oublieuse de ma faiblesse, le long et difficile classement des dessins du Louvre , vous m'avez engagé à laisser un moment de côté ce beau travail, qui vient de m'être confié, pour jeter en arrière un regai'd sur ma carrière de collectionneur , et pour faire Pinventaire de ma modeste fortune artistiqtte. J'ai, pour vous obéir, rédigé à la hâte

quelques notes bien incomplètes, pressé que je suis de me consacrer tout entier à cette vieille et royale collection , des richesses de laquelle je n'ai pu, depuis deux mois, entrevoir qu'une bien faible partie , et que je ne connaîtrai pas en entier avant plusieurs années.

Ce n'est pas sans répugnance , en pensant aux trésors qui m'attendent, que je me suis occupé de ces humbles échantillons, si péniblement réunis; mais vous l'avez voulu, et vous savez combien votre bonne amitié et vos bons conseils me sont chers et précieux.

Il y aura bientôt quatorze ans que j'ai acquis mon premier dessin. Depuis ce temps, j'ai saisi avec empressement toutes les occasions qui se sont présentées, pour en acquérir de aouvea'.LX , soit un à un , soit par masses. J'en ai possédé plu-

sieurs milliers , et toujours j'ai réuni toutes mes forces et tout mon courage, pour émonder et expurger , pour remplacer les moins bons ou les douteux par de plus authentiques ou de plus beaux; enfin, pour arriver à ce petit ensemble de 400 dessins environ, je n'ai épargné ni peines ni dépenses.

Et pourtant quel misérable résultat , après tant de soins , quand on pense à ce qu'étaient, il y a une centaine d'années, quelques collections françaises ! Quand même une longue suite d'acquisitions heureuses nous serait encore réservée, à vous et à moi , pourrions-nous jamais approcher de cette fabuleuse profusion de chefs-d'œuvre réunis par Crozat? Mes sept dessins de Raphaël, dont je suis si fier, sont bien peu de chose auprès des cent cinquante études ou dessins terminés, que Mariette a comptés dans cette collection, dont il a pu, avec une incontestable autorité, faire l'éloge suivant : « Ce ne « sont pas , comme on le voit, des dessins achetés un à un , « ce sont des cabinets entiers, et des cabinets de la première « réputation, qui se sont réunis chez M. Crozat, et qui ont « fait du sien, le plus grand cabinet de dessins qui , on ose le « dire, ait jamais été. »

Que ne vivions-nous , mon ami , à une époque où les dessins de Léonard se vendaient par lots de douze ou quinze , et se vendaient neuf francs ! Trouverions-nous maintenant, oubliés dans cette ville prédestinée d'Urbin , une centaine de dessins de Raphaël ? Aujourd'hui les dessins de Raphaël et de Léonard ne se rencontrent plus , ou , si un hasard inespéré nous en fait découvrir un, enfoui au milieu d'une infinité de choses médiocres , c'est par milliers de francs qu'il en faut apprécier la valeur. Que ne donnerions-nous pas, pour pouvoir seulement voir réunis, et étudiera loisir, les trois premiers numéros du Catalogue Crozat , portant cette dénomination : « Vieux maistres de l'école florentine. Le Giotto, FraFilippo « Lippi, Masaccio, Paul Uccello, PoUaiolo, » avec un .et cœtera si dédaigneux, et cette remarque intéressante : Plusieurs de

ces dessins mennent du fameux Recueil de Vasari, dont cet *" auteur fait mention si souvent dans ses Vies des peintres. Ces trois numéros contenaient 1 65 dessins, et ont produit à la vente, en 1741, une somme de 30 livres 3 sous.

Nous avons un grave reproche à faire à notre cher et savant Mariette; c'est d'avoir traité si légèrement les détails, immenses, il est vrai, du cabinet de Crozat, et de ne pas nous avoir laissé la description précise des vingt mille beaux dessins qui le composaient. Puisque tout ce bel ensemble a été dispersé et jeté à tous les vents, puisque nos regrets à cet égard sont superflus et presque ridicules, tant ils sont surannés, de quelle utilité du moins ne nous serait pas un inventaire consciencieux rédigé par l'homme le plus capable en ce genre I

Mais non ; bien loin d'avoir sous les yeux un de ces magnifiques ensembles , dignement classé et coordonné , nous n'avons même pas la ressource d'un simple catalogue détaillé et convenable. Aussi, que de peines pour renouer d'une manière imparfaite le fil de la tradition !

En mettant de côté quelques maîtres, dont les ouvrages ont eu un éclat extraordinaire, et ont été conservés de tout temps avec le plus grand soin , ce qui nous permet d'avoir pour notre étude un grand nombre de pièces de comparaison, que d'incertitudes se dressent devant nous à chaque pas 1 Que de renseignements confus ou contradictoires ! Quand nous n'avons pas le rare bonheur de trouver , soit dans les peintures authentiques, soit dans quelque document sérieux et contemporain, une indication précise, nous sommes bien forcés de nous en tenir à de vagues attributions d'époque ou d'école. Il faut bien reconnaître aussi qu'en général nos prédécesseurs de tous les pays, collectionneurs, curieux ou dilettanti, ont fait tout ce qui était en leur pouvoir pour augmenter cette déplorable confusion. Dans un but intéressé de spéculation ou d'amour-propre ridicule , ils n'ont pas craint, le plus souvent, d'enlever de leurs dessins

des noms qui leur étaient inconnus, ou qui leur paraissaient trop modestes, pour y substituer des attributions plus brillantes, qui n'avaient d'autre source que leur féconde imagination , sans se soucier autrement de la vérité et du sens commun.

Pierre-Jean Mariette n'était pas homme à tomber dans de pareils travers. Dans une longue vie, tout entière consacrée à l'étude des maîtres , il avait dû bien des fois gémir de l'insuffisance des renseignements qu'il trouvait réunis. Aussi, vivant à une époque oii les traditions n'étaient pas encore entièrement éteintes , avec quel soin et quel amour n'avait-il pas cherché et rassemblé tous les documents qui pouvaient l'éclairer I Son cabinet de dessins, qui n'était qu'un diminutif de celui de Crozat, quoique encore d'une richesse inouie, si on le compare à ceux de nos jours, était un véritable monument, dont la conservation eût été pour l'art d'une immense utilité.

Les maîtres du KIY** et du XV*' siècle lui étaient peut-être moins familiers que les autres, et, en général, on s'en occupait peu de son temps. Mais à partir du XVP siècle, quels trésors n'avait-il pas amassés! La sûreté de son goût était égale à la lucidité de son savoir, et ses dessins n'étaient pas moins bien nommés que bien choisis. Aussi est-ce une véritable bonne fortune , que de rencontrer des dessins ayant fait partie de son cabinet, puisque le plus souvent, et à de très-rares exceptions près, ils peuvent servir do type pour les ouvrages de la même main. Que faut-il penser de ceux qui, possédés d'une véritable rage de destruction, et pour satisfaire je ne sais quelle fantaisie barbare, ont déchiré ces montures si bien faites , et ont perdu ainsi et le nom de l'artiste, et les remarques toujours utiles que , dans son latin correct, quoique du XVIIP siècle, y avait ajoutés notre savant maître.

Il a dû vous arriver souvent , comme à moi , en trouvant des dessins ^de Mariette, ainsi déshonorés et tronqués, lors-

qu'il s'agissait d'un artiste peu connu, et lorsque l'incomplet travail de Basan ne vous fournissait aucune indication , de vous dire : « Mariette connaissait le nom de ce maître , il « l'avait inscrit sur cette monture ; voici encore un rensei- « gnement qui nous revenait de droit, et qui nous échappe, « par la faute de quelque prédécesseur ignorant ou de mau- « vaise foi. »

Ceux qui se livrent à l'étude des maîtres anciens se trouvent dans une position singulière. Ils ne sont considérés ni comme artistes, ni comme savants, quoique leur domaine se trouve à la fois et dans l'art et dans la science. La tradition est morte , et tous les documents qui peuvent les guider sont chaque jour dispersés ou détruits comme à plaisir. Les collections publiques ont presque toutes grand besoin d'être purifiées ou classées ; enfin nulle part ils ne rencontreront la masse de notions acquises qui leur serait à chaque instant nécessaire. Celui qu'on appellera wn connaisseur, aura été obligé, après bien des essais et des tâtonnements , de se forger luimême, et pièce à pièce, toute son armure scientifique : les découvertes qu'il aura faites ne serviront à personne, et son secret s'en ira avec lui.

Voici, mon cher ami, une image fidèle, et plutôt adoucie qu'exagérée, de nos déboires de chaque jour. Et cependant le culte du grand art nous trouvera toujours dévoués jusqu'au bout. N'est-ce pas notre soutien et notre animation de chaque jour, notre refuge au milieu des calamités publiques et de nos douleurs privées? Si le chemin est difficile, les jouissances du voyage sont grandes. Que de bonnes jt)urnées nous avons passées ensemble à examiner vos dessins ou les miens ! Que de dissertations sans fin, de longues et amicales discussions ! Il n'est pas de société plus douce et plus belle que celle de ces grands hommes dont nous nous approchons tous les jours, et dont le génie se révèle dans les dessins d'une manière plus simple, plus dégagée de tout alliage, plus intime enfin, que

dans les plus belles sculptures ou dans les plus beaux tableaux. Que de fois nous avons souri de ce dédain avec lequel on voudrait souvent traiter cette branche de l'art que nous aimons tant! Quoique plus modeste, elle n'est pas moins belle et moins touchante que les autres. Elle ne nous montre peutêtre pas les maîtres dans toute leur splendeur, mais elle nous fait converser avec eux.

Il me reste à vous parler de la méthode qui a présidé à la classification de mes dessins. Vos idées à cet égard ont toujours été d'accord avec les miennes. Quand il s'agit d'objets d'art, une extrême sévérité n'est que la justice elle-même, et qu'un hommage rendu aux grands artistes, dont les noms ne sont pas toujours aussi respectés qu'ils devraient l'être. J'ai fait tout ce qui était' en moi, pour n'accepter une attribution quelconque, qu'après l'avoir soumise à la critique la plus défiante et la plus rigoureuse; et toutes les fois qu'un doute s'est présenté , c'est du côté le moins ambitieux que j'ai fait pencher la balance.

Il y a , dit-on, des personnes qui croiraient ne pas honorer convenablement un bel ouvrage d'art, en avouant qu'il est fort difficile de lui donner un nom positif; c'est, ce me semble, bien à tort. Combien ne voit-on pas de tableaux ou de dessins d'un grand renom , dont il est très-facile de dire et de prouver qu'ils n'ont pas été exécutés par le maître à qui on les donne, sans qu'il soit possible toutefois d'indiquer une autre attribution plus certaine, et sans qu'à coup sûr l'incertitude du nom diminue en rien la beauté d'un chef-d'œuvre. A côté d'un maître que l'on connaît, combien y en a-t-il qpi ne sont parvenus jusqu'à nous que de nom et par les historiens, et dont nous ne pourrons enfin classer avec précision les ouvrages, qu'après de longues incertitudes et d'amples recherches.

Ce n'est qu'en déblayant avant tout le terrain des attributions de fantaisie, qu'il sera possible d'arriver à toute

Texaclitude désirable. Une entière sincérité est d'ailleurs la première condition nécessaire, pour que la connaissance des maîtres devienne une science. N'avons-nous pas tout à gagner à cette façon d'agir? Ceux que l'on entend le plus souvent avouer qu'ils ne savent pas, sont ceux que l'on croit le plus volontiers, quand ils affirment.

Je désire bien vivement que votre approbation me permette de croire que je ne me suis pas trop éloipé de cette vérité que je cherche avec persévérance; peut-être même, si vous trouviez que mes efforts n'ont pas été tout à fait vains , mon exemple pourrait-il vous engager à nous donner à votre tour rinventaire des beaux objets d'art que vous possédez.

!•' Avril 1850.

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