Description bibliographique et analyse d'un livre unique qui se trouve au Musée Britannique
Dans ie Journal du Bibliophile de Tecïiener , année 1845, page 187, i! est fait mention d’un volume d’une excessive rareté, contenant 64 farces et moralités françaises, imprimées de 1542 à 1548, et de l’impression de la plupart desquelles les bibliographes n’ont pas même soupçonné l’existence jusqu’à ce jour.
Techener donne les titres de toutes ces pièces, mais d’une manière peu exacte.
Ce volume précieux, acheté par M. Asher, libraire à Berlin, pour la somme de soixante livres sterling, si nous sommes bien informé, a été vendu au Musée Britannique pour cent vingt livres, ou trois mille francs. Si l’on considère qu’il est probablement unique, et qu’il fournit de nouveaux éléments à l’étude de la langue et de la littérature française, au XVIe siècle, il faudra convenir qu’il a une valeur bien supérieure, et que le Musée ne doit sa bonne fortune qu’à l’ignorance où était
le monde bibliographique, de Inexistence de ces pièces, et à la juste appréciation de M. Panizzi.
Nous avons cru faire chose agréable aux amis de l’ancienne littérature française, en leur présentant non seulement des détails complets et exacts sur cette rareté, mais encore une analyse et de nombreux extraits de chacune des 64 farces et moralités qu’elle contient.
Toutes ne sont pas inconnues. Les 52e, 55e, 54e et 62e se rencontrent dans la collection publiée d’après les Manuscrits de la bibliothèque Lavallière , ainsi que le Mystère du chevalier qui donne sa femme au diable. D’autres sont insérées dans la collection dite de Caron -, telle que la Moralité du mauvais riche et du Ladre. Mais il y a des différences dignes de remarque, et d’ailleurs nous avons voulu présenter un ensemble complet aux amateurs qui n’auront peut-être jamais l’occasion de parcourir un des livres les plus rares qui existent dans l’histoire de la littérature dramatique de France.
Ce volume, relié en parchemin, et à la couverture duquel est attaché une courroie de même matière, pour le tenir fermé, est de format agenda. Il a onze pouces anglais de hauteur, et trois pouces et demi de largeur. Le papier est grisâtre et d’assez mauvaise qualité. Plusieurs feuillets n’ont pas encore été découpés.
La bibliothèque du Musée Britannique possède la réimpression de deux moralités , du même format que celles que nous analysons, la première est la Moralité des blasphémateurs de Dieu , à dix-sept personnages, Paris, Silvestre, 1851, fac-similé tiré à 90 exemplaires, aux frais du prince d’Essling,
La deuxième est la Moralité de la vendition de
Joseph , Paris, Silvestre, 1835, fac-similé d’après le seul exemplaire connu, et que possède la bibliothèque royale de France. Il est également imprimé aux frais du prince d’Essling, et tiré seulement à 90 exemplaires.
Dans une note de la préface de la première de ces pièces, on dit que « jusqu’à ce jour on ne connaissait » que trois pièces imprimées avec les mêmes caractères » et du même format , savoir : 1° la Moralité de la » vendition de Joseph ; 2° la Moralité de Mundus, Caro, » Demonia; 3° la Farce des deux Savetiers. Ces deux » dernières ont été réimprimées, en 1829, aux frais de » M . Durand de Lançon , membre de la Société des » Bibliophiles français. Dernièrement on a découvert » les fragments de deux autres pièces du même format » et d’un caractère semblable, dont voici les titres :
» 1° Farce nouvelle des femmes qui apprennent à » escrire en grosses lettres, à cinq personnages, cestas- » savoir : deux femmes, le maistre et deux écoliers.
» 2° Farce nouvellement faicte, à quatre person- » nages, cestassavoir : Formage , Farine , Petit-Tour- » nois et Tartelette. »
Dans les notes et remarques littéraires que renferme le volume publié par MM . Monmerqué et Francisque Michel, sous le titre de : Théâtre français au moyen âge (XIe-XIVe siècles), 1 vol. gr. in-8°, Paris, 1839, on trouve un catalogue presque complet des publications relatives à l’ancien théâtre de l’Europe, faites dans ce siècle- ci. De plus, dans le cours de ce travail, l’éditeur cite une foule considérable de titres de pièces; mais nulle part il n’est fait la moindre allusion au Recueil du Musée de Londres.
Le même silence est gardé dans l’ouvrage deM. Charles
vin —
Magnin : Les Origines du Théâtre moderne ou Histoire du génie dramatique , depuis le Tr jusqu’au XV T siècle, etc. In-8°, 1838.
On voit, d’après ce qui précède, que !es savants bibliophiles qui, depuis quelques années, font des recherches sur ces sortes de pièces, n’avaient aucune connaissance de notre volume, ni de la plupart des pièces qu’il renferme.
Nous terminerons ces quelques mots d’introduction, par une observation sur le système que nous avons suivi dans nos extraits. L’orthographe des mots, qui varie d’une pièce à l’autre, a été scrupuleusement conservée ; mais nous avons cru pouvoir nous permettre, pour faciliter la lecture, d’ajouter la ponctuation et les accents, dans quelques endroits du texte.
ITe €on6etl bu tUmueau Marié , à beu* personnatcjeô : Gkotaesauotr
le Marg et le Bûeteur (* j.
Un mari voulant savoir comment il doit se conduire avec sa nouvelle épouse, va consulter un docteur. Celui-ci expose, d’une manière assez peu spirituelle, quelques-uns des inconvénients du mariage, et le dialogue finit par cette conclusion que tire le mari, des paroles du docteur :
Je vois bien qu’il me fault souffrir Et mon corps à tourment offrir,
Puis que suis en mariage,
Dieu me doint estre fort et sage Pour supporter tous les tourmens.
Prenez en gré, très bonnes gens Se nous avons parlé folye.
Adieu, toute la compaignie.
Cy fine le conseil du Nouveau Marié. Imprimé nouvellement en la maison de feu Barnabé Chaussard, près de Nostre Dame de Confort. Mil cinq cens xlvii.
(') Gravure sur bois, au bas du titre. Quatre feuillets. Quarante- cinq lignes à la page.
farce nourclle, très bonne et fort fogeuoe bu Houneau fttarte qui ne pculî fournir à lappoinctcmcnt be sa femme, à quatre persanrtatgeo : Cestassauoir le Houneau i3Harié, la femme, la iBére et le f ère (*).
La fille se plaint à sa mère des mauvais procédés de son mari, qui ne l’a pas touché, quoiqu’elle ait fait, mais inutilement, tout ce qui est possible, pour tâcher d’exciter son affection. La mère accable son beau-fils de reproches :
Tu n’as point de freros.
Regardez quel seigneur voicy ; Quel avortisson, quel coquart.
Il faisoit tant du Loricquart Du temps qu'il estoit fiancé,
De la corne il avoit assez,
La plupart du temps il dansoit,
Il vouloit lever le corset Incessamment pour tout parfaire, Tout a force lui vouloit faire.
Et maintenant qu’il le peult bien, Ce traliistre cy ne lui fait rien .
Par dieu, elle en départira.
LE PÈRE
Thomasse, il advisera.
Cest assez dit pour ceste foys.
(•) Trois feuillets de texte et un quatrième contenant six gravures sur bois, sans rapport avec le texte, trois au recto et trois au verso. Sans date, nom de lieu ni d’imprimeur. Cinquante-six lignes par page.
LA MÈRE
Cest trop atendu dun moys ;
Par le puissance Charlemaigne,
Si tu estois une sepmaine,
Voire trois jours sans me le faire, Jaurois le cueur de te deffaire,
Sil nv avoit excusation.
LE PÈRE
Il fault souper; cest une leçon, Taises vous, il se changera.
LA MÈRE
Il ne bevra, ne mengera Aujourdhuy a ceste maison.